06/11/2009

Une si jolie rivière

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. La légende raconte que tout ce qui tombe dans les eaux de cette rivière, les feuilles, les insectes, les plumes d’oiseau, tout se transforme en pierres de son lit. Ah ! que ne donnerais-je pour pouvoir récupérer mes larmes devenues pierres ! Oh ! que l’idée de reprendre mon chagrin m’est agréable. J’aimerais qu’il me soit donné de n’en laisser nulle trace, pour que jamais personne, et surtout pas toi, ne puisse se vanter de tout ce que j’ai pu être pour toi. Je voudrais que chacune de mes larmes me soient rendue pour effacer toute preuve de ce que j’ai pu devenir par amour, inconscience ou folie, pour toi. Que plus rien sur cette terre ne raconte la bêtise qui a été la mienne. Que le silence prenne toute la place. Oh oui, que plus rien ne parle de toi et moi. Jamais. Que notre histoire tombe dans les limbes et s’y noie.

 

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. Quiconque sur cette Terre a vécu le sait : les grosses méchantes larmes font du bien. Elles m’ont permis de cesser de m’étouffer avec des fils de pensées insensés, impossibles à dénouer et encore moins à tisser. Notre histoire n’avait ni queue ni tête, soit. Je n’en cherchais plus, résignée. Chaque larme versée était une pierre qui me jaillissait du cœur, un caillou qui quittait ma chaussure, une poussière hors de mes yeux. Chaque sanglot me nettoyait, m’épurait. Tout devenait évident. Cela ne veut pas dire que cela prenait un sens, non, bien au contraire. Tout était toujours aussi disparate mais la clarté se faisait. La lumière m’inondait. Elle n’est pas la raison mais je pouvais m’en contenter. J’avais besoin de me vider, peu importe si le prix à payer était une douce folie.

 

J’ai pleuré, comme seuls les enfants savent le faire. Le cœur ouvert, le nez morveux, la voix cassée. Mes yeux étaient rouges et je tremblais quand mon bras cherchait à m’essuyer le visage. J’ai pleuré de tout mon être, sans retenue, sans plus aucune morale ou pudeur. Je me fichais bien de savoir si l’on me voyait ou pas, si l’on me jugeait ou si l’on en riait. J’étais oppressée mais je n’arrivais pas à me libérer de ces sanglots. Comme si ma vie dépendait de ce flot sans fin qui jaillissait de moi. J’ai pleuré comme probablement les condamnés à mort le font : en sachant qu’au bout de cet ultime chagrin, il y avait la mort, inéluctable.

 

Car oui, je mourais, à petit feu. Ces larmes me nettoyaient au plus profond de moi-même. Elles me lavaient non pas le visage mais l’âme. Elles disséquaient ma chair. Je quittais une peau devenue autre que la mienne et je la regardais comme un grand vêtement, ample et démodé, dont je ne savais plus que faire. Je pleurais et c’était toute une partie de moi que je laissais là, sur cette berge. Je me défaisais de la femme que je ne pouvais plus supporter être. De celle qui avait la tête à l’envers à cause de ton regard noir. De celle qui aurait tué père et mère pour un sourire de ta part. Je l’abandonnais.

 

Que restait-il de moi, dès lors ? Un spectre léger, un peu de chair attachée à quelques os. La flamme de la vie n’y était plus, sans que je sache dire si elle était quelque part dans les fripes laissées sur la berge ou tombées au fond de la rivière avec mes larmes. Le chant de la rivière me berçait, me chuchotant la réponse à l’oreille. La mélodie était claire, précise, sans faux-semblants. Les mots étaient cruels mais ils ne mentaient pas et cela m’apparaissait comme une bénédiction. Enfin, après tous ces errements, ces tourments que tu m’avais infligés, la Vérité. Je pourrais répéter ce que l’eau m’a dit, pour me faire mieux comprendre, prouver que je ne suis pas folle, mais je sais que je n’en ai pas le droit. La rivière a des secrets que l’on ne doit pas confier, qui doivent rester enfuis. C’est mieux comme cela, comme les pierres au fond de l’eau masquent ce qu’elles étaient auparavant.

 

L’eau pure, cristalline et transparente, coulait à mes pieds sans chercher à me consoler. Quels jolis flots pour un nom si maudit ! J’y cherchais mon reflet mais je ne pouvais pas le voir. Le lit de la rivière prenait toute la place. Toutes ces pierres… Combien étaient-elles à avoir été autrefois des larmes versées par de pauvres filles délaissées ? Combien de chagrins avaient été ici déversés, avalés à jamais par l’eau ? La légende, je la connaissais. Mais je n’étais pas venue pour cela. C’est le nom de la rivière qui avait guidé mes pas. La Haine.

 

La Haine… Etait-ce parce que toutes les femmes venaient y pleurer leur amour perdu qu’elle avait hérité de ce nom ? On dit que la frontière entre ces deux sentiments est bien légère, que l’un n’est que le reflet de l’autre, jumeaux maudits. Et c’est vrai que je te détestais. Mais de quel droit ? Tu étais probablement tel que tu l’avais toujours été, je m’étais juste voilée la face. J’avais cru que tu n’étais pas comme que les autres te voyaient, que je te changerais, que tu changerais pour moi. J’avais cru tout ce qui pouvait m’arranger. Jusqu’à me dire que tu m’aimerais pour toute la vie, que j’étais précieuse à tes yeux et que mon amour pour toi n’était qu’une miette de celui que tu éprouvais à mon égard.

 

La Haine… Je te détestais mais je me haïssais bien plus encore. J’avais eu la chance de t’avoir à mes côtés et je n’avais pas su me rendre indispensable à ta vie. J’avais tout gâché.

 

La Haine… Y avait-il eu, un jour, une autre légende prétendant que l’on pouvait venir s’asseoir et pleurer sur les berges de cette si jolie rivière, jusqu’à ce que son cœur soit libéré d’un tel sentiment, vaincu par la beauté des lieux ? L’histoire disait-elle si le sentiment pouvait être inversé et redevenir un amour intense ? Et si oui, comment y parvenir ?

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. Je ne saurais dire combien de temps tout cela a duré. Peut-être des heures, des jours. Ou une vie entière ? Je suis restée suffisamment longtemps pour que, petit à petit, je voie chacune de mes larmes devenir pierre. Très précisément, je pouvais suivre les petites gouttes salées perler au bord de mes paupières, rouler sur mes joues et puis tomber à la surface de l’eau où elles se transformaient en galet gris ou noir.

 

Après tout ce temps, j’ai fini par ne plus avoir de larmes à verser. Désemparée, j’ai pris la seule décision possible. Je les pêcherai, ces pierres. Une à une. Comme les pêcheurs de perles, je descendrai dans les flots, jusqu’au bout des abysses s’il le faut. Je m’obstinerai, comme je sais si bien le faire en amour, et ça n’est pas une pierre que je ramènerai, mais toutes les pierres, toutes mes pierres. Quoi qu’il m’en coûte : innombrables bouffées d’oxygène à retenir, manque d’air brûlant les poumons, fourmillements dans les bras et les jambes, vue assombrie par l’effort. Peu importe. Je ramènerai toutes les traces de ma peine sur la berge. J’ai le temps. Tu ne m’attends plus. Je n’ai plus que ça à faire.

 

Et puis, quand toutes mes larmes seront à côté de moi, il ne me restera plus qu’à les avaler. Une à une. Mon corps s’alourdira petit à petit jusqu’à ce que, rempli à nouveau de cette peine immense que tu lui as infligée, il soit suffisamment lesté que pour tomber au fond de l’eau et ne jamais remonter.

 

Alors, je m’approcherai des flots une dernière fois. Je me pencherai pour me dire adieu. Je n’y verrai rien mais ça n’aura plus d’importance. Je me laisserai tomber. Et l’eau ne me rendra pas puisque moi aussi, je deviendrai une pierre. Juste une autre pierre, une de plus dans son lit. Il ne restera plus rien de nous, il ne restera pour ainsi dire plus rien de moi. Bercée pour l’éternité, je suis certaine que je pourrai enfin t’oublier.

 

Les gens du village en parleront, bien sûr. Certains m’auront vue pleurer, d’autres m’auront peut-être entendue parler. « Une si jolie fille », diront-ils. Ils se raconteront mon histoire les uns aux autres et bientôt, un vent de rumeur circulera ici et là. Ils  penseront : « Une si jolie rivière » et ne comprendront pas comment il est possible qu’une telle beauté n’ait pas su me consoler. Ils vivront avec cette interrogation : « Comment peut-on mourir d’amour en se jetant dans la Haine ? »

 

La légende ne sera plus jamais la même.

12:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : amour, larmes, rupture, haine, coelho, mourir d amour |  Facebook |

04/07/2007

C'est l'été, partons voir du pays...

Rome dans un miroir

 

C’était l’été qui précédait nos vingt ans de mariage. Tu ne me voyais plus depuis longtemps. J’étais devenue pour toi un élément du décor, au même titre que les rideaux à fleurs du salon ou le petit meuble en chêne de l’entrée. Je ne sais pas si tu m’aimais encore ; j’imagine que oui : tout au fond, quelque part entre ton âme et tes souvenirs, il devait bien y avoir un reste de sentiments. Le problème était plutôt dans les couches qui s’étaient installées progressivement entre ton cœur et tes yeux : en plus de te masquer la vue, elles t’avaient rendu aveugle à tes propres sentiments.

 

J’avais essayé plusieurs fois d’enflammer tous ces voiles mais sans succès. Alors, j’avais joué avec eux, cherchant tant bien que mal à m’en faire de ces parures orientales qui t’auraient rendu fou. Comme rien ne marchait, je m’étais résignée. Nous errions l’un à côté de l’autre, conjoints mais non plus amants.

 

Chaque soir, après avoir jeté tes clés et ton porte-documents sur le petit meuble de l’entrée, tu entrais dans le salon et tirais les rideaux. Le rituel, immuable, annonçait le début du récit de tes histoires de travail, destiné à une épouse invisible mais efficace. Je ne comprenais rien à ce que tu articulais, entre deux bouchées bien mastiquées, mais cela n’avait aucune importance. Tu n’attendais de moi qu’une tête légèrement inclinée, qui oscillerait de temps en temps, en signe d’écoute. Même si je n’avais rien d’exaltant à dire, j’aurais aimé ne pas avoir l’impression que tu voulais remplir tout l’espace. J’aurais aimé sentir que je pouvais laisser mon corps crier, réclamer son dû : des caresses, ne serait-ce qu’un geste, au moins un regard. La petite quarantaine, c’est si jeune pour devenir un fantôme…

 

C’est alors que cette chanson a commencé à passer sans cesse à la radio et à boucler dans mon cerveau : « Week-end à Rome ». Je la fredonnais à ton égard, comme une invite à m’emmener là-bas où, à en croire les soupirs des choristes de Daho, il fait plus chaud et où la vie est plus douce. Mais tu faisais semblant de ne pas entendre, ni la voix sucrée du chanteur ni mes murmures. J’avais pourtant tellement envie que « tous les deux sans personne, tu coinces ta bulle dans ma bulle ».

 

Le petit jeu a duré tout l’été, le temps d’un succès. Puis, tout en rangeant mes jupes légères dans la malle qui monterait au grenier, j’ai mis de côté, quelque part entre mon cœur et mon esprit, la mélodie et mes désirs de dolce vita. Je n’y suis plus revenue devant toi.

 

Par contre, bien au chaud au fond de moi, la petite musique s’amplifiait, grandissait, prenait toute la place. Je l’avais toujours dans l’oreille, comme un acouphène mais en bien plus agréable. Peu m’importait que tu ne me regardes plus, que tu n’écoutes pas les cris de mon corps, que tes histoires soient soporifiques, que je sois transparente à tes yeux. Je n’étais plus en attente de quoi que ce soit de ta part. J’étais remplie d’un nouveau bonheur.

 

Chaque matin quand tu partais, mais aussi chaque soir, lorsque tu commençais à débiter tes histoires lénifiantes de Truc ayant dit Ceci lors de la réunion Machin, je guettais le murmure. Et il venait, jamais il ne manqua à l’appel. Très vite, le son devenait plus clair, les mots plus précis. Alors, d’un coup, je partais.

 

Oh, pas très loin, juste à deux heures de vol. Un saut de puce en avion et je débarquais sur le sol de l’aéroport de Fiumicino. J’étais une autre, une de ses belles femmes que l’Italie seule sait donner. Mes cheveux étaient longs et sombres, retenus par un foulard de soie aux couleurs chatoyantes. Mes yeux étaient évidemment cachés par d’immenses lunettes de soleil noires. Ma bouche bien ourlée - peinte d’un joli rouge-, mes bas légèrement fumés - à couture -, mon imper mastic - serré à la taille-, faisaient de moi une héroïne de film, la maîtresse du gangster. De ma voix un peu cassée, je demandais au chauffeur, venu m’attendre sur le tarmac avec une berline aux vitres teintées, de m’emmener à l’Hôtel Cortina. Et dans ma chambre, la numéro douze, celle qui donne sur la Piazza della Republica, j’attendais mon amant. Le cœur battant, tremblant de savoir s’il rentrerait ou pas. Je les maudissais, lui et ses trafics, son code d’honneur suranné, ses hold-up fumants. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le bruit des armes, les cris policiers et le sang noir sur les pavés blancs. On y arriverait, un jour, et mes lunettes de soleil, aussi immenses soient-elles, ne pourraient cacher mes larmes.

 

Quand j’entendais enfin son pas lourd dans les escaliers, mon cœur s’emballait davantage. Il allait me rejoindre dans un instant mais ces quelques moments d’attente supplémentaires m’étaient insupportables. D’autant que mon rêve n’allait jamais au-delà de ce bruit de pas. Comme si donner un visage à cet homme aurait été te trahir irrévocablement. Ou parce que je craignais que malgré le peu d’attention que tu me montrais, tu forces la porte de l’hôtel et de mes rêves.

 

Lorsque ce mercredi d’octobre, la pluie est tombée au moment où tu m’envoyais un message m’annonçant que tu rentrerais tard, ma décision a été irrévocable : j’irais me perdre dans les ruelles, flâner au Colisée. Je courrais au milieu de la Piazza Navona pour faire s’envoler les pigeons haut dans le ciel bleu ; je jetterais mes cents dans toutes les fontaines de la ville, faisant des vœux à m’en faire tourner la tête. Je louerais une vespa et au milieu de ma ballade, je m’attablerais à une terrasse, pour siroter un martini en me laissant doucement enivrer, de vin cuit et de soleil. Les hommes me parleraient avec les mains en me mangeant des yeux, ils auraient la voix grave mais les moments avec eux seraient tout en légèreté. Ce serait le début de ma nouvelle vie. Une vie sans toi mais pleine de moi, pleine de tout ce que j’ai tu pendant des mois ou peut-être des années.

 

J’ai pris le CD de Daho, préparé ma valise et appelé un taxi. J’étais certaine de ma chance : je trouverais un vol sans problème et la chambre douze de l’Hôtel Cortina serait libre. Je suis descendue en talons hauts, imper noir et coiffée d’un foulard. Mes cheveux étaient toujours blonds et je n’avais pas trouvé de vrai rouge à lèvres dans mes tiroirs, mais peu importe : j’entrais doucement dans mon rêve. Comme dans un film, j’ai pris le tube de rose « Chanel 12 » et j’ai écrit sur le frigo : « Je t’écrirais. Tchao ».

 

Il faisait plein soleil sur Rome et j’ai fait tout ce que j’avais prévu : jeter mes vœux dans la fontaine de Trévi en me prenant pour Anita Ekberg, me sentir libre comme les pigeons qui s’envolaient lourdement, regarder les vieilles pierres et me rêver maîtresse d’un Empereur, sillonner la ville en scooter comme si j’étais Audrey Hepbun en vacances romaines, boire du Martini en flirtant et croquer dans l’olive comme dans le fruit du péché.

 

Et lorsque je rentrais dans ma chambre numéro douze, j’attendais le bruit des pas de mon homme. Des jours et des jours ont passé, le rêve se déroulait toujours sur fond de Daho et s’achevait en points de suspension. Et puis une nuit, malgré mes cheveux teints en noir et ma bouche désormais rouge, la porte s’est ouverte et, dans mon rêve, c’est à toi que j’ai ouvert.

 

Je t’ai écrit, comme je l’avais promis. Je t’ai donné rendez-vous dans cette chambre, vingt ans jour pour jour après t’avoir dit oui en l’Eglise des Anges. J’ai essayé de t’expliquer que j’avais choisi ce dont j’avais besoin pour me sentir exister à nouveau. Que Rome était ma vie. Le reste t’appartenait. Y compris le choix d’en faire ou pas partie.

 

Quand j’ai entendu les pas dans l’escalier, j’ai su que c’étaient les tiens. Mon cœur, qui battait à m’en rompre la poitrine, les aurait devinés entre mille. Tu as ouvert la porte et j’ai vu que tu hésitais à me reconnaître : où était la blonde éthérée, transparente, que tu avais un jour aimé ? Mais tu as enfui ton nez dans mon cou et tes larmes me faisaient du bien, elles nous remettaient à égalité.

 

Au petit matin, Daho s’était tu et j’ai espéré que, cette fois, nous mettions toutes les chances de notre côté. En t’entraînant à la découverte de ma ville, j’ai croisé le reflet d’un panneau routier dans une vitrine et j’y ai cru : Roma est quasiment le palindrome d’Amore.

21:45 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : rupture, anniversaire de mariage, rome, daho, cinema, martini, vespa, amour |  Facebook |