04/03/2007

En attendant le printemps...

 La mer en hiver

 

Odette Jeanmart faisait souvent le même rêve.

 

Au petit matin, les oreilles sifflantes de vent du Nord, elle ouvrait grand les volets de sa chambre. Bien coincé entre deux châssis, du sable beige s’étendait à perte de vue. Comme un biscuit doré, il portait les marques d’une mer grise lui ayant grignoté le dos. Le combat était inégal. La marée, entêtée, avançait toujours un peu plus, jusqu’à mouiller les oyats qui parsemaient la plage.

 

Le ciel de plomb se mêlait aux flots tout aussi sombres et rien ne pouvait les distinguer ; amants partageant une longue étreinte, ils fusionnaient sans relâche. L’écume se mêlait aux nuages et c’était comme s’il n’y avait plus eu ni terre ni ciel, juste une immensité partagée. Odette aimait beaucoup ce ciel « si bas » et ne comprenait pas le poète qui chantait qu’on pouvait s’y pendre.

 

Si elle avait eu de la voix, ou simplement si elle avait osé confier ce qu’elle pensait, ne serait-ce qu’à un carnet, elle aurait comparé ce ciel à une soie tendue sur l’horizon où se reposer, bercé par les embruns, enfin léger. Elle aurait vanté les reflets de perle qui font de chaque nuage un bijou unique. Et les mots d’Odette auraient invité toutes les femmes à s’en parer, surtout celles qu’elle croisait chaque matin dans ce cabinet médical aux odeurs éthérées.

 

Le rêve s’arrêtait là. Il ne s’y passait rien. C’était juste un moment de pure contemplation. Il revenait avec une précision de métronome, après le deuxième coup de minuit, et pourtant ne lassait jamais sa spectatrice. Bien au contraire. Au petit matin, dans la tiédeur des draps, il se mêlait aux sensations et au vécu, et Odette ne savait plus où s’arrêtait la réalité. Cela lui était bien égal tant que restait cette lueur d’espoir, un objectif vers lequel tendre : voir la mer en hiver.

 

*

 

Cela faisait maintenant trois mois qu’Odette fréquentait tous les jours au centre d’hématologie. Elle connaissait toutes les infirmières, l’une par son prénom, l’autre par ses habitudes, et avait ses préférées. L’Espagnole obèse et revêche n’en faisait pas partie. Elle aimait prendre une tasse de mauvais café avec un vieux monsieur, enfin un homme de son âge, aux cheveux blancs et à la voix métallique des fumeurs en fin de course. Elle l’écoutait raconter la dernière exposition des Beaux-Arts, qu’il n’avait pas la force d’aller voir mais qu’il visitait sur le web. Elle lui répondait en parlant de Delvaux qu’elle avait rencontré un matin sur le quai de la gare d’Ostende. L’homme souriait, des soleils naissaient au coin de ses paupières, mais très vite, il lui fallait réprimer une quinte de toux. Odette se sentait pourtant bien. Ce petit creux de bavardages lui permettait d’affronter la piqûre du médecin, celle qui faisait couler le sang parfois quasi noir et qui donnait la nausée à Odette.

 

*

 

« J’aimerais tant voir la mer du Nord en hiver » avait-elle un jour avoué à Marika, la jeune doctoresse qui la soignait le mardi. Cela avait été dit d’un coup, peut-être parce que Marika avait les yeux couleur tempête, peut-être parce que ce mardi-là, le vieux monsieur était absent. Les pupilles grises la regardaient gentiment, il avait semblé à Odette qu’elles l’encourageaient à continuer, alors elle s’était confiée : « Quand j’étais enfant, mes parents m’emmenaient toujours voir la mer en été. Une fois par an, pour le 21 juillet, on prenait le train direct pour Ostende, à la Gare Centrale. Quand je me suis mariée, j’ai collectionné toutes les mers du globe. Maxime et moi, nous partions toujours à la recherche de doux, de tiède. J’avais horreur de la pluie qui mouille jusqu’aux os, du vent qui fouette les joues, du sel qui mange les lèvres. Je voulais juste offrir mon corps à la caresse du soleil, rien d’autre. Il paraît que j’étais jolie, toute dorée. Si j’avais su… Aujourd’hui, je donnerais cher pour cette petite gifle sur mon corps. » « Pourquoi ? » avait demandé avec avidité Marika, qui n’était pas encore blasée par les histoires de ses patients. « Mais parce qu’elle me réveillerait d’un grand coup ! Et après, le vent me hurlerait aux oreilles : ″Odette, tu es toujours vivante !″ » Ce jour-là, Marika avait mis particulièrement de temps à ranger les petits tubes de sang mais pas assez encore pour cacher à Odette ses yeux rougis.

 

*

 

C’était depuis cet aveu inconscient, qui était juste venu « comme ça » à Odette, que le rêve avait pris ses quartiers au milieu de ses nuits. Elle ne savait pas très bien comment l’interpréter. Etait-il un messager du futur clamant qu’il était proche ce jour où, enfin, elle verrait la mer en hiver ? Où était-ce une bouée à laquelle elle devait s’accrocher pour ne pas tout à fait se laisser dévorer par ses crabes ? Ou encore, habitait-il ses nuits parce que jamais il ne ferait partie de ses journées ? Odette avait beau mettre à profit les heures d’immobilisme que réclamait son traitement pour se poser ces questions indéfiniment, elle ne trouvait aucune certitude. Elle aurait bien voulu en discuter avec l’homme aux cheveux blancs, mais il avait disparu. Alors, petit à petit, il ne fut plus question que d’un rendez-vous nocturne et d’un tendre petit feu, mêlé de gris et de beige, qui couvait toute la journée, lui tenant chaud au cœur.

 

*

 

C’était un mardi de février. Marika, en imbibant un coton d’alcool pour désinfecter un bout de peau avant de changer le cathéter, demanda joyeusement à Odette si elle avait toujours envie de voir la mer. Sans attendre la réponse, elle déclara qu’il ne fallait pas perdre de temps. « Le printemps va bientôt arriver, n’est-ce pas ? Ce serait dommage de laisser passer cet hiver. À force, on laisse tout passer et on n’attrape même plus de souvenirs ! Moi, entre mes gardes et mes syllabus, je me demande souvent : de quoi as-tu envie ? Quand je sais - parce que évidemment, je ne sais pas toujours - et bien, je fonce ! Que ce soit acheter un pull orange ou manger une paella, en passant par me teindre les cheveux en blond, je n’hésite pas. Vous devriez faire pareil. Votre traitement a lieu tous les deux jours, rien ne vous retient à Bruxelles. Profitez-en, prenez le direct, comme quand vous étiez petite, et allez voir la mer. On annonce une grande marée demain. Vous verrez : la mer en hiver, quand elle est déchaînée, c’est beau comme le premier matin du monde. On sent que tout hurle et rue pour se remettre ensuite en place. C’est un grand chambardement pour un mieux à venir».

 

Odette regardait son médecin, ébahie. Elle ne l’avait jamais entendue parler avec un tel entrain. Marika souriait : « Mon grand-père était pêcheur. Il m’emmenait souvent voir la mer, il m’a tout raconté sur elle. « C’est comme une maîtresse », disait-il. « Il faut toujours l’aimer, ne jamais la trahir. Si tu la déçois, elle se venge, mais si tu la respectes, elle te porte. »

 

Remplie des mots de Marika, Odette se décida intérieurement. Elle ne remarqua pas que, cette fois encore, Marika avait les yeux rouges. Les petits tubes de sang ne disaient rien qui vaille.

 

*

 

Dans la chambre d’hôtel, Odette a du mal à s’endormir. Pourtant, elle est arrivée tard, le voyage l’a fatiguée. Elle entend le vent crier, elle sent l’odeur forte de la marée, mais la pénombre l’empêche de distinguer les couleurs. Il faut attendre demain pour que le rêve se réalise, c’est si loin demain…

 

Elle a peur. Et s’il avait voulu la prévenir ? « Voir la mer en hiver, la dernière chose que tu vivras, Odette ! Et dire que plutôt que de rester tranquillement à Bruxelles, tu débarques sur la Côte pour te jeter dans la gueule du loup ! ». Elle frissonne et regrette ; mais la fatigue est plus forte que tout et, telle une vague, elle emporte Odette vers le deuxième coup de minuit.

 

*

 

C’est le petit matin, peut-être ce fameux premier matin du monde. Les oreilles sifflantes de vent du Nord, Odette ouvre grand les volets de sa chambre. Elle lève le nez au ciel : il est de plomb, comme d’habitude, et elle ne peut distinguer les vagues des nuages. Machinalement, elle glisse la main contre le lambris de la fenêtre et découvre le sable beige, croqué par les flots.

 

N’importe qui croirait que tout est perdu. Mais pas Odette : elle vient de découvrir que parfois, au loin, là où des reflets verts font espérer entrevoir des queues de sirène, il y a des bancs de sable suffisamment hauts pour toujours garder la tête hors de l’eau.

 

Elle s’y est arrimée.

 

15:03 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : ostende, reve, renaissance, mort |  Facebook |