29/06/2010

A chaque chose malheur est bon

Petite Pomme

- Bon, je récapitule, Petite Pomme. Dans un coin du pays, un accusé comparait pour le meurtre de sa compagne. Il l’a massacrée quand elle lui a annoncé qu’elle le quittait à cause de son comportement violent. Rien d’inhabituel jusque-là mais l’accusé a ensuite retourné l’arme contre lui, visant la tempe, ratant le cerveau mais pas les nerfs optiques. L’accusé est donc aveugle. Or, au même moment, quasiment à l’opposé du territoire, un juge vient de prendre ses fonctions et comme le titre délicatement la presse, il n’est pas le seul : son chien siègera aussi, puisque cet homme est également aveugle. Cerise sur le gâteau, ta prof t’a donné comme sujet de rédaction « Et si j’étais différent » et hop ! tout s’est éclairé : elle te demande de te préparer toi aussi à devenir aveugle. C’est bien ça, Petite Pomme ?

- Oui. Alors, tu vas m’aider pour quand ça arrivera ?

- Mais c’est n’importe quoi, enfin ! Tu crois vraiment que tu vas devenir aveugle comme ça ?

- Pourquoi pas, des fois, ça arrive.

- Comme par exemple ?

- Ben, comme pour l’accusé, là, par exemple.

- Tu n’as pas de pistolet.

- Oui, mais bon, ça se pourrait quand même. Comme pour Marie Ingalls.

- Qui ?

- Marie Ingalls. De La petite maison dans la prairie, tu sais, la série qui passe à la télé ?

- Jamais entendu parler. De toute façon la télé, c’est que des carabistouilles…

- N’empêche que dans la série, Marie elle est d’abord pas aveugle et puis, elle l’est.

- Ecoute, Petite Pomme, moi je te dis qu’on ne devient pas aveugle comme ça, à dix ans, sans raison, sous prétexte qu’il y a un juge et un accusé qui le sont, en même temps peut-être, mais même pas au même endroit, tu parles d’une coïncidence !

- Ah voilà, c’était ça le mot que je cherchais : coïncidence. Mon papy dit toujours qu’il n’y a pas de coïncidence.

- Tu vois !

- Oui, mais il veut dire que, justement, quand il y a des coïncidences, ça cache quelque chose, que c’est un signe. C’est vrai, tu sais Alexis. En plus, il y a la rédaction, n’oublie pas.

- Quoi, la rédaction ?

- Pourquoi ma prof elle me demande ce que je ferais si je devenais différente, hein ? Tu vois, c’est pour me prévenir de faire attention, de bien lire les choses que les autres prennent pour de bêtes coïncidences.

- Mais, Petite Pomme, enfin ! C’est juste parce que c’est au programme ! En plus, je parie que par différente, elle veut dire : noire, arabe, très grosse, toute minuscule, rousse, avec un nom à coucher dehors, bref, plein de choses mais pas aveugle !

- Mais Alexis, allez, on peut dire que oui quand même ? On peut dire que ça pourrait être ça et que moi, je devrais m’entraîner ? Allez, s’il te plait, dis oui !!

- Ah non ! Pas la peine d’essayer, Petite Pomme ! La dernière fois, ta mère m’a crié dessus pendant trois jours. Elle disait que j’étais complètement fou. Et après, elle pleurait quasiment tout en s’excusant : « Oh, vous qui êtes un pauvre homme, je n’aurais jamais dû m’emporter sur vous,  pardon, pardon ! ». Merci bien, je ne veux pas revivre ça.

- C’est parce que je faisais la somnambule tout le temps, ça l’énervait. En plus, papa était en voyage d’affaires. Mais là, ça va, il est là, elle est calme. Et je te jure que je ne le ferai plus devant elle. Ce sera notre secret. Allez, Alexis, dis oui, s’il te plait.

  

Alexis savait que la petite le regardait fixement, avec des yeux suppliants. Il pouvait clairement entendre le battement de son cœur qui s’était accéléré au fur et à mesure qu’elle cherchait à le convaincre. Quasiment depuis le début de la conversation, il savait qu’il allait céder. Et que ça ferait encore des histoires dans tout le quartier. Mais il s’ennuyait, justement, dans ce quartier. Les gens l’ennuyaient ! Toujours des trémolos dans la voix : « Attendez, je vais vous aider à traverser/faire vos courses/sortir votre chien ». Et puis quoi encore ? Lui donner la panade ? Venir le laver comme un vieux ? Sans compter qu’ils voulaient tous caresser Collie, comme si l’unique raison d’être de ce chien était de se faire papouiller pour permettre à n’importe quel quidam d’engager la conversation avec son maître ! Tous des dingues qui se rêvaient Mère Térésa ! Heureusement qu’il y avait la Petite Pomme. Comment s’appelait-elle encore ? Ah oui, Bruna. Bruna de Lille. Un nom qui ne lui allait pas, comme bien souvent, d’ailleurs. Ce qui disait tout d’elle, c’était cette odeur de golden à peine mûre qu’elle semait partout. Cette odeur qui faisait sourire Alexis alors que Petite Pomme n’était encore qu’à quelques mètres et qui lui permettait toujours de la saluer en premier.

  

- Comment fais-tu, Alexis ?, lui avait-elle demandé un jour. C’est pas possible de deviner toujours juste.

- Je te sens.

- Comme les chiens ?

- Oui, si tu veux. Tu as un parfum bien à toi. Je le reconnais. Je sais que c’est toi.

- C’est cool !

- Disons que c’est l’avantage de ne pas avoir de vue. On a d’autres talents, du coup.

- Des talents ?

- Comme des pouvoirs. Nous, les aveugles, on est un peu sorcier.

  

Il s’en souvenait parfaitement. C’était là que tout avait commencé. Il avait prononcé le mot « sorcier ». A côté de lui, Petite Pomme s’était toute tendue : « Comme Harry Potter ? » avait-elle murmuré dans un souffle, la voix rauque de surprise et de plaisir, articulant bien, pour savourer chaque son, chaque lettre, pour mieux laisser le temps se suspendre, ouvrir les portes du rêve une seconde ou deux de plus.

  

Et il était tombé dans le panneau : « Oui, c’est ça, comme Harry Potter ». Depuis lors, Petite Pomme revenait sans cesse à l’attaque : « Et si c’était la nuit dans la forêt et que je voyais rien ? », « Et si j’étais en train de nager dans une mare très sombre et que mon pied se prenait dans des branchages ? », « Et si on m’obligeait à jouer à colin maillard pour réussir mes examens ? », «  Et si j’étais une espionne, qu’on m’avait mis un bandeau sur les yeux et que je devais m’enfuir ? »,  « Et si j’étais somnambule ? » Et maintenant : « Et si, à cause d’une coïncidence qui était en fait un signe, je devenais aveugle ? » ! Elle voulait connaître ses formules secrètes. Elle voulait, elle aussi, avoir des talents. Comme si elle n’en avait pas ! Evidemment, entre un père absent et une mère dépressive, qui s’en souciait ?

  

- Bon, d’accord, Petite Pomme. Tu as gagné. Va chercher le foulard qui se trouve sur le porte-manteau.

- Voilà, Alexis, c’est fait.

- Tu l’as bien mis, n’est-ce pas ?

- Oui, oui.

- Tu sais que je suis sorcier, hein, Petite Pomme ? Si tu triches, je le saurais ?

- Oui, Alexis, allez, on commence.

- Bon, d’accord. Premier exercice : les épices.

 

Et en ouvrant le pot de cannelle, avant de le lui faire respirer, Alexis se disait qu’être aveugle là, aujourd’hui, face à une Petite Pomme surexcitée de bonheur, ça n’était pas si mal.

11:27 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : jeux, plaisir, enfance, secrets, sorcier, aveugle, magicien |  Facebook |