16/12/2009

Les petits matins

A cette époque, c’était tous les jours la même rengaine.

 

Se lever – trop tôt.

Se laver – vaguement ; à quoi bon, puisqu’une journée en atelier le salirait ?

Enfiler des vêtements au hasard– la salopette de l’usine ne pouvait pas être sortie du bâtiment.

Avaler un café – pour tenter de se réveiller ; ne pas y arriver et renoncer.
Prendre dans le frigo la boîte à tartines – et ravaler la nausée en pensant que ça serait encore une fois une tartine de saucisson au jambon et une autre de salami.


Il était cinq heures alors.


Il quittait la maison sans faire de bruit. Il partait sans dire au-revoir à sa femme et ses enfants, se glissant dehors, comme un voleur. Ca lui semblait triste, infiniment triste. Il allait gagner « le pain quotidien » de ceux qu’il aimait plus que tout au monde et devait partir sans un mot d’encouragement de leur part. Sans un baiser d’amoureux qui tient chaud au cœur toute la journée. Sans un sourire d’enfant qui vous rappelle qu’être papa, c’est la plus grande richesse, celle que tous les hommes d’affaires en jolis costumes, les ingénieurs et les banquiers, les consultants et les actionnaires, ne pourront jamais vous retirer. Celle qu’ils n’ont probablement pas, d’ailleurs, tout occupés à faire des stratégies « B to B » ou « B to C », enfin, n’importe quoi qui rapporte des sous.

Il aurait adoré aller réveiller Solenn. Passer ses doigts dans ses boucles noires, les emmêler un peu plus, et puis lui chuchoter qu’une belle journée s’annonçait aujourd’hui. Les merles chantaient déjà, le soleil se levait majestueusement, somptueux dans ses voiles jaunes et rouges. Il avait envie de lui dire que le printemps était dans l’air, n’en déplaise à la présentatrice du journal qui annonçait toujours avec une tête d’enterrement que la pluie serait au rendez-vous. Il voulait dire à sa fille : « allez, hop ! debout, habille-toi vite et profite ! » Bien sûr, il y aurait les récrés, mais là, il y avait un si beau moment : le lever du jour, quand quasiment personne n’est encore là pour envahir l’espace, quand il semble encore que l’on est le maître du monde, enfin, non, le témoin privilégié de la force du monde.


Il pensait aussi à son fils. Il aimait l’idée d’aller caresser la joue de Nolan, de profiter de son apaisement, lui qui dormait comme un petit pacha en suçant son pouce. Mais la peur de le réveiller et de le faire hurler toute sa rage d’une nuit trop courte le retenait, et il n’allait pas non plus faire un petit coucou dans cette chambre-là.

Le plus dur, c’était de résister à l’envie d’aller se recoucher près de Nina. Il crevait d’envie de se blottir contre elle, de redevenir un enfant dans le creux de son ventre, malgré ses trente-cinq ans, ses bras aux muscles épais, sa barbe de trois jours. Oui, souvent, il se disait qu’être le fils de Nina aurait été le meilleur du sel de la vie : il aurait alors eu cette force  incroyable, celle de la découverte. Ses yeux neufs, son cerveau neuf, lui auraient permis d’appréhender la vie avec une inconscience mêlée de naïveté. Et quand, enfin, il aurait fallu affronter son vrai visage, Nina aurait été là pour le guider, le soutenir en permanence, à chaque pas, à chaque souffle.


Il la connaissait depuis toujours, sa femme, comme tout le monde connaît tout le monde, ici. C’était la plus sauvageonne de l’école. Celle qui jurait en italien, enfin dans ce patois rocailleux des Pouilles que lui avait donné son père. Celle qui crachait par terre avec défi pour donner plus de poids à ses mots. Celle à qui tous les garçons avaient renoncé devant son regard froid comme peut l’être le marbre noir. Celle qui faisait un peu peur et à qui on préférait ne pas se frotter. Cette attitude l’avait fasciné. Nina n’avait rien de plus que lui, elle venait aussi d’une famille d’Italiens immigrés, elle avait aussi une multitude de frères, sa mère parlait aussi le français avec un tel accent et une grammaire si personnelle qu’on pouvait dire qu’elle avait inventé une autre langue. Mais Nina se comportait comme une reine, elle, vivait très haut dans la stratosphère pour être bien certaine de ne pas voir la boue qu’elle avait jusqu’aux chevilles. Elle avait quinze ans et lui seize quand il avait compris : seule cette femme pourrait lui permettre d’exister un tout petit peu.


Il s’était battu pour mériter autre chose qu’un cil battant de dédain, pour sortir de la masse informe qui grouillait aux pieds de Nina. Il y était parvenu avec la force du désespoir, s’étonnant lui-même de cette « grâce divine » qui lui était tombée dessus pendant quelques mois, le temps de pouvoir se mettre définitivement à l’abri dans ses bras. Depuis, c’était une bulle suspendue, un truc de film, « regarder ensemble dans la même direction ». Nina était tout pour lui, Solenn et Nolan étaient son prolongement.


Ils avaient rêvé de la petite maison bien nette, aux briques rouges peintes en blanc pour enlever cette suie crasseuse qui collait à tout, ici. Nina voulait des rideaux de coton, blanc également, bien droits, bien lisses, chics à force de sobriété. En aucun cas des rideaux de crochets comme ceux de sa mère, pleins de trous, de pointes, de volants, de fioritures, assommant de détails. Et puis, elle voulait un crochet sur la façade où accrocher un carillon de bois, pour que le vent leur offre sa chanson, un peu comme si ils l’avaient discipliné. Et un autre, pour y suspendre des fleurs, kalédoiscope arc-en-ciel signe de bonheur.

Et c’était arrivé. Il avait tout fait pour, comme un enfant cherche à mériter l’amour de sa mère : remplacer l’un et l’autre à l’usine et cumuler les pauses, chipoter à droite à gauche – un chantier, une voiture à réparer, un déménagement à préparer, tout était bon pour une brique blanche de plus. Ca allait bien.


Une fille puis un garçon étaient nés. Et ça allait si bien que, pour élever « l’amour de sa vie et la fierté de son cœur »,  Nina avait pu arrêter de travailler. Elle avait renoncé sans peine à son trois-quarts temps de caissière et supprimé les petits extras qu’ils se permettaient autrefois. Lui approuvait bien entendu et, à part la nausée du matin devant sa boîte à tartines, il n’avait jamais eu à se plaindre de ce choix.

C’était l’époque où il se répétait tous les jours qu’il avait une vie de carte postale. C’était même plus beau que cela : un tableau de Monet où la douceur se mêle à ce léger flou qui permet de continuer à rêver. Il affirmait que la vraie vie, celle du stress et des larmes, des peurs et des ennuis, n’aurait plus jamais de prise sur lui. Il n’était plus qu’une impression, un vague sentiment d’existence, on ne pouvait plus l’attraper, le canaliser. Léger comme l’air, il ne sentait plus les fers qu’on lui avait mis aux pieds le jour terrible où il était né à
La Louvière.

C’est alors que tout avait commencé, un peu bizarrement, très loin de chez lui. Aux Etats-Unis. Il n’avait rien compris à ce que les médias racontaient et il était sûr que les médias ne comprenaient rien de ce qu’ils diffusaient. Il était question de prêts hypothécaires qu’on n’aurait jamais dû accorder, de « subprime », de lignes de crédits toxiques, de banques ayant racheté les prêts que d’autres ne pouvaient pas payer afin de jouer cet argent en bourse ou de le placer dans les paradis fiscaux. Comme dans un inventaire de Prévert, on trouvait aussi des pensionnés qui achetaient des actions pour compléter leur pension d’ouvriers, mettant ainsi au chômage les ouvriers d’aujourd’hui, des traders sortant de la bourse le regard défait, l’air étrangement calme, leur matériel de bureau dans une petite caisse, et les plus jeunes d’entre eux faisaient la manche dans les quartiers d’affaires, certains jonglant avec des balles là où hier encore, c’était avec des millions de dollars qu’ils s’amusaient. De jeunes et jolies dames en tailleur faisaient la file dans ce qui ressemblait à un bureau de chômage, et à les voir toutes si semblables malgré la couleur de peau parfois différente, on se demandait s’il y avait des universités où l’on clonait les étudiantes en économie. Des golden boys pleuraient et de pauvres gars en Louisiane aussi. Il y avait un parfum de pré-révolution communiste aux Etats-Unis : tous étaient devenus pauvres.


Et puis, ça s’était rapproché : les banques nationales, nos grandes banques gérées en « bon père de famille », nos « bijoux de famille » comme osaient les plus grands journalistes, perdaient les pédales. La folie douce s’emparait de ce pays aussi, on ne savait pas si on pourrait encore un jour retirer les sous que l’on avait sur son livret. Pendant ce temps, des actionnaires bien nés geignaient qu’ils allaient devoir renoncer à l’appart du Zoute, aux extras du style Safari en Afrique ou voile en Corse, ou encore, ô crime ignoble, diminuer l’argent de poche de la grande, qui, en kot, ne recevrait plus que sept cent euros par mois. A cet instant précis, il avait encore ri : des sous à la banque, il n’en avait pas, il en devait plutôt, alors, elle pouvait bien faire faillite,
la Générale du Crédit, peut-être qu’il y gagnerait de ne plus devoir rembourser son prêt ?


Les employés des banques, eux, ne riaient déjà plus. De restructurations annoncées en menaces de faillite, ils ne savaient plus à quel saint se vouer. Et puis un jour, la présentatrice du journal annonça que l’Islande, oui le pays, était quasiment en faillite. Il n’y comprenait vraiment plus rien du tout : depuis quand un pays  pouvait faire faillite comme le dernier des entrepreneurs peu regardant ?


Nina s’en était mêlée un matin, juste avant qu’il ne parte pour sa pause de six heures. Il fallait avoir peur, disait-elle. Car si quelque chose était cohérent dans l’histoire du monde, c’était que, quoi qu’il se passe, quelles que soient les responsabilités, les erreurs et les raisons des échecs, seuls les pauvres les payaient. Eux, donc. Nina voulait qu’il se trouve un job d’appoint, un vrai, pas de petit boulot supplémentaire ; un vrai second travail au cas où le premier viendrait à manquer. Elle l’avait mis en garde : « J’ai beau ne pas la regarder, je sais que la boue est là, collée à mes pieds. Et là, je sens bien que le niveau remonte. Nous devons faire attention ». Il avait souri, trop heureux  que sa femme soit là, un petit matin. Mais Nina avait continué : « Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai peur. Pas pour nous mais pour Solenn et Nolan. Je ne veux pas qu’ils connaissent la peur de ne pas être comme les autres, la peur de ne pas avoir les bonnes baskets ou de devoir mettre un pull démodé acheté chez les Petits Riens. Je ne veux pas que Solenn soit une fille comme moi, fière parce que si elle devait regarder son chagrin, elle en mourrait. Et je ne veux pas que Nolan soit un petit garçon comme toi, attiré par les gamines de merde comme moi ». Elle avait prononcé « mierde » et devant ce retour à grands pas de l’italien des Pouilles, rocailleux comme un orage, il lui jura qu’il rentrerait le soir en ayant un deuxième travail.


Mais il ne trouva pas. Le vidéo-club n’engageait plus, le patron avait repris les commandes : « Tout le monde dit que la crise arrive, je n’ai pas envie d’engager maintenant pour licencier dans deux semaines ». Chez le Paki, c’était pareil, mais en pire car là, c’était toute la famille qui travaillait au night-shop. Dire à l’un de ne plus venir, c’était se retirer le pain de la bouche. A « l’Agence locale pour l’Emploi », mine de petits boulots (faire les courses des vieux, leur jardin, leur vaisselle, le petit tour de leur chien, …), une jeune fille vieille avant l’âge lui fit la morale, l’œil éteint : « Ici, on aide les chômeurs. Vous qui avez la chance d’avoir un travail, vous devriez être honteux de vouloir cumuler ». Il était reparti la tête basse, croisant le Bourgmestre qui venait de se faire pardonner ses excès (maison de campagne construite sur les subsides reçus par la commune) par son parti (celui des Travailleurs). Il n’avait même pas pensé à lui en vouloir : peut-être que ce type était conne Nina, il avait bien trop peur de retomber que pour lâcher la moindre petite parcelle de paillettes.


Il avait alors pensé à travailler au noir même si l’idée ne lui plaisait qu’à moitié. Il alla trouver « le Suisse » qui, comme son nom ne l’indiquait pas était Polonais et détenait environ la totalité des chantiers « pas déclarés » de la ville. Mais même le Suisse ne pouvait rien pour lui : ceux qui faisaient construire des lofts dans les anciennes usines, fermées depuis que leur grand-père avait tout vendu aux Américains, étaient les mêmes qui pleuraient la perte de leurs sous et avaient engagé un ténor du barreau pour dire « Pouce ! Si la bourse perd nos sous, ça compte plus, on arrête, on veut changer la règle ». Aux dernières nouvelles, c’était mal parti pour les mauvais perdants, donc pour le Suisse, donc pour lui.


Il se résolut à aller trouver le syndicat. Il se rappelait que son grand-père lui parlait avec passion de ses combats de mineur. Il se disait qu’il devait bien en rester quelque chose, un petit feu qui ne demandait qu’à se nourrir de cette situation cataclysmique pour enfin renaître de ses cendres. On aurait des solutions, des étincelles de génie fuseraient, il en était sûr ! Que pouvait-on lui proposer ? Farid n’avait qu’un seul mot à la bouche, enfin, deux : « la grève, camarade ». Et il se dit que s’il revenait dire ça à Nina, elle irait certainement insulter le pauvre délégué, avec tout le fleuri de son italien des Pouilles qui lui revenait toujours en cas de grosse colère. C’est que la dernière grève, on s’en souvenait !


Les types du syndicat avaient séquestré leur jolie petite patronne, à peine trentenaire, pour obtenir trois francs six sous de prime annuelle. Ils l’avaient enfermée trois jours et trois nuits dans l’usine. « C’est un symbole », disaient-ils car eux aussi étaient enfermés dans cette usine, « enchaînés » même. Ils avaient été très gentils avec elle, la nourrissant de croissants le matin et de pizza et de plats chinois le reste de la journée. On l’entendait rire, même, parfois, la patronne. Elle prétendait que ça lui rappelait les camps scouts, surtout que de la fenêtre, elle voyait le brasero, tel un grand feu de veillée. Et puis la grève s’était terminée sur des promesses de l’usine mère et du tout grand patron, comme d’habitude. La petite patronne était rentrée se doucher. Elle souriait toujours.


Après, il avait dû se passer quelque chose mais personne ne sut jamais quoi exactement. La version dans l’usine était que le pommeau avait dû lui tomber sur la tête et tout lui détraquer. Car deux heures après avoir quitté les gars du syndicat, le pied léger, elle passait à la radio, parlant de « traumatisme profond », de « syndrome d’enfermement », de « peur animale face à tous ces hommes déchaînés ». Les médias s’en étaient donné à cœur joie : psychiatres, psychologues, psychanalystes, tous les thérapeutes du pays y étaient allés de leurs avis. La patronne s’était enfoncée dans son histoire, ajoutant à chaque fois un peu plus de trémolos  sa voix. Finalement, le parti des Libertés l’avait déclarée « Jeanne Darc de la droite populaire ». Il n’avait pas bien compris ce que cela signifiait mais toujours est-il qu’on parlait d’en faire une Députée aux prochaines élections. Alors, sans que personne ne comprenne pourquoi, le « coup du pommeau » s’était propagé et c’est le  Parti des Travailleurs qui avait récupéré l’icône. Le Président disait qu’elle pourrait vraiment apporter quelque chose à cette usine, de l’intérieur, toujours. « Oui, mais elle ne veut plus y mettre les pieds » avait remarqué un journaliste. « Comme directrice », avait relevé le Président, mielleux à souhait. « Mais nous avons d’autres ambitions pour elle ». Et hop !, elle était devenue administratrice, via via, petits jeux de chaises musicales dans les sphères du pouvoir.

Cette année-là, on avait beaucoup pronostiqué à l’approche des élections. Mais finalement, tout fut comme d’habitude. Le Parti des Libertés perdit. Nina releva : « Le syndicat, il se fait berner ses yeux tout grand ouvert et puis, il vote pour ceux qui viennent de se foutre de lui. Il ne mérite rien, même pas qu’on lui ouvre les yeux ». Elle avait exigé qu’il arrête de payer ses cotisations et il avait obéi.

Les semaines passaient, n’apportant aucune opportunité. Nina s’inquiétait, les cernes sous son regard de marbre indiquaient que les nuits n’en étaient plus. Il cherchait à la rassurer : « Je vais faire le jardin  et acheter des poules, ça sera toujours ça », « On demandera à ta mère de nous tricoter des pulls, au moins, on n’aura pas froid», « Tu sais, je suis le meilleur ouvrier de la chaîne, il y en a plein à licencier avant moi ». Mais aucune de ses phrases ne faisaient mouche. Nina les avait déjà entendues, ces phrases-là. Elles avaient un parfum d’enfance, acide et amer. Elle voyait le tableau : ses enfants auraient la même adolescence que celle qu’elle avait détestée. Elle avait lutté. Mais rien n’y faisait. Le chemin emportait leurs pas. Il lui semblait entendre clairement : « C’est par là, pour vous ».


C’est alors que la fameuse « ancienne patronne nouvelle personnalité en vogue dans le petit monde politique » fut renommée à la tête de son usine comme directrice. Tous les pontes politiques l’expliquèrent : « Elle va maintenant reprendre une fonction exécutive » et il se souvenait qu’il avait tremblé à l’écoute de ce mot, exécutive. Ca sonnait comme un arrête de mort :  « Exécution. Vous allez tous vous faire zigouiller par cette bonne femme ». Ca ressemblait aussi à expéditive, comme dans « une justice expéditive » et il pensa à la guerre. On en était là : ouvriers contre capital. Il avait frissonné : le froid, celui du couperet, l’avait pénétré, et ce sentiment à la fois de danger et d’urgence ne l’avait plus quitté. Nina et lui étaient sur la même longueur d’ondes : plus rien n’allait.


Dès le lendemain, la patronne avait débarqué au quatrième, l’étage de
la Direction, le plus haut étage de l’usine. « Petite altitude, petit esprit » avait bronché Nina. Tout le monde s’était rassemblé, pour voir ce que ça allait donner. On se demandait si la patronne était toujours sous l’effet du pommeau, certains prétendaient qu’elle allait redevenir comme avant, la « gentille petite gamine transformée malgré elle en ingénieur », d’autres ne disaient rien mais leur regard éteint parlait pour eux : « Ca ou autre chose… ».


La patronne, à peine le petit doigt de pied posé sur le sol de l’atelier, s’était écriée : « Mais c’est
la Roumanie, ici ». Et le contre-maître, et même l’ingénieur, l’avaient regardée sans comprendre pendant que Kurt voulait la prendre à partie pour attaque imméritée à sa mère patrie. Elle avait refusé d’aller plus loin avec un air pincé : « C’est trop sale, trop vieux, trop moche, merci bien, j’en ai vu assez ! ». Et lorsque Farid lui avait demandé : « C’est quand qu’on saura quoi », elle l’avait toisé de bas en haut, deux fois. Puis, elle s’était approchée, de son pas rapide qui faisait claquer ses talons. Elle était toute petite, encore plus devant Farid qui mesure pas loin de deux mètres. Mais elle avait tant relevé son menton que son nez était quasiment collé au visage du délégué. De sa voix toute douce, elle avait pourtant craché : « Je me souviens de vous, mon petit Ben Sallem. Toujours aussi inculte, à ce que je vois ? ». Alors, elle était sortie et n’avait plus parlé qu’aux médias.

Farid en était resté planté comme deux ronds de flans. « Comment ça, inculte ? », répétait-il en marmonnant. Farid prenait les autres à partie : « Si j’avais dit : « Quand est-ce que nous serons informés », tu crois qu’elle m’aurait répondu ? » Tout le monde était d’accord : bien sûr que non ! « Inculte… tu parles ! J’en sais plus qu’elle » et c’était vrai d’une certaine façon. Farid était parfait bilingue français-arabe, et même trilingue car il connaissait aussi le berbère.  Alors oui, il avait parfois le parlé chantant. Mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Tous étaient d’accord avec lui et le lui disaient avec leur français « comme ci comme ça ». Ils s’enthousiasmaient, exhumant des fautes qu’ils ne faisaient plus depuis des années, comme si, par solidarité, toute l’usine avait décidé tacitement de parler la langue des pauvres. C’était Babel sur Sambre. C’était gai.


Il fallait faire quelque chose contre la patronne mais quoi ? Des tas d’idées saugrenues furent évoquées, notamment de l’assommer avec un pommeau, Carmelito, un des plus jeunes de l’usine et le plus jeune frère de Nina, prétendant que dans les films de science-fiction, c’est toujours en refaisant le geste qui a tout enclenché que le héros ré-inversait l’espace-temps. Même lui, d’ordinaire si réservé, s’était laissé gagner par la foire ambiante et avait une idée : envoyer Nina à la patronne. Tout le monde approuva, même si la sentence était claire : « Nina la sauvage ici ? Mazette, elle va foutre le feu à l’usine en laissant la patronne au milieu ! ». Après tout, peu importait : l’usine, un jour ou l’autre, elle fermerait. Et la patronne, ma foi…


Et Nina était venue et avait commencé par engueuler tout le monde. Qu’avait fait le syndicat quand il était encore temps, quand on aurait pu contester les décisions ? Où étaient-ils, les délégués, quand il fallait se battre pour le seul vrai droit, travailler toute une carrière ? Pourquoi n’avait-on pas mis en place une caisse de solidarité depuis bien longtemps ? Qu’est-ce que c’était que cette léthargie ambiante ? Une fois qu’il fut bien clair que plus personne n’oserait broncher, elle organisa les choses. On allait occuper l’usine mais de façon joyeuse : femmes et enfants étaient les bienvenus. Il y aurait des barbecues et de la musique, et les vis et les clous qu’on produisait, on les distribuerait au carrefour avec un petit message. Il fallait « remettre l’usine au cœur du village », montrer à tout le monde qu’elle était le poumon de la ville, de la vie. Que sans elle, c’était toutes ces familles qui, d’une certaine façon, mourraient. Mais aussi, on continuerait le travail : « on ne se bat pas pour travailler tout en commençant par se croiser les bras » avait-elle décrété. Carmelito avait alors ouvert la bouche mais, curieusement, aucun son n’en était sorti.


Nina se révélait flambloyante. Il ne se doutait pas qu’il vivait avec une pasionaria de la cause des travailleurs. Certes, Nina était fille, femme et sœur d’ouvriers. Elle était courageuse et avait l’instinct de survie. Mais où avait-elle appris à parler en public ? D’où tenait-elle l’art de mettre tout le monde d’accord derrière elle ? Comment savait-elle ce qu’il fallait faire et comment le faire ? C’est comme si toute la colère rentrée depuis toujours, les trahisons permanentes que la vie se permettait face à la justice, l’inégalité consommée par tous dans la ville, toute cette fange sortait, enfin canalisée. Nina avait une idée par jour. Elle invitait la presse et les reporters écrivaient des pages entières sur cette beauté glacée dont le discours enflammait l’âme de petit garçon que tous conservent. Elle invitait des photographes, écrivains, acteurs, et ils mettaient leur art au service du combat des ouvriers. Elle réinventait le monde. Elle réussissait la plus jolie « non grève » de l’histoire du syndicalisme. Mais le combat était inégal.


Les politiques n’étaient pas pour eux. Enfin, ils n’étaient pas contre eux mais pour d’obscures raisons, ils ne pouvaient rien faire. Ils disaient que c’était trop tard, qu’il n’y avait plus de ligne de crédit, tout était parti pour sauver les banques. Et que, c’était peut-être bizarre, mais les banques ne pouvaient pas non plus leur prêter. Ils s’excusaient mais c’était une réalité : on ne pourrait même pas limiter la casse. Donc, c’était tous dehors, pas juste les pré-pensionnés ou les intérimaires. Ils s’emberlificotaient dans des explications qui n’en étaient pas et prenaient des airs de jésuite mal à l’aise. L’opposition se déchaînait et se gaussait de ce parti de gauche qui abandonne ses électeurs. La majorité stigmatisait la droite qui, même si elle n’était pas au pouvoir, avait inspiré l’économie. Et puis, après quelques semaines, ils se turent tous, dans toutes les langues, dans tous les journaux. Il n’y eut plus que des photos, avec leurs têtes de martyrs sur la croix.


Le couperet tomba le premier lundi de juin. C’était fini. L’usine fermait, point. Tout le monde pouvait rentrer chez lui, l’âme légère : les indemnités de licenciement seraient payées (et la patronne empocherait un joli pactole pour un mois et demi de travail). « Chômeur ». Oui, certes. Mais il ne fallait pas avoir peur : avec le Plan « Guérilla », l’Etat avait des solutions à proposer. Enfin, aurait. Enfin, devrait avoir. Mais bon, l’important était de rentrer chez soi et d’arrêter cet espèce de happening permanent dans l’usine. Sinon, les huissiers débarqueraient et là, …


Il n’était pas trop inquiet car il se disait qu’il avait un plan B : cette fois-ci, l’Agence locale pour l’Emploi ne  pourrait plus lui dire non. Il se présenta tout confiant mais la jeune femme aigrie qui le reçut à nouveau s’exclama : « Mais enfin, que croyez-vous ? Ici, c’est pour les chômeurs longue durée ! On ne va pas déjà vous donner quelque chose, pensez à tous ceux qui attendent depuis des années ». Alors, il rentra et, comme s’il avait cinq ans, il pleura dans les bras de Nina, la tête contre son sein.

C’était en juin. On était en septembre. Le temps avait passé, d’abord très vite : il avait fait un jardin et acheté trois poules. Nina faisait des ménages à droite, à gauche, et s’était mise au crochet, faisant pour toute
la Ville de ces rideaux qu’elle détestait tant. Le fils du Paki avait obtenu son diplôme d’ingénieur et était parti travailler en Inde. Du coup, lui travaillait quelques heures au Night-Shop, entre quatorze et dix-huit heures. Ses clients étaient des chômeurs comme lui, tous avec des combines, tous dans la débrouille. Son patron lui donnait chaque soir une bouteille de coca, « pour les enfants », et lui refusait parce que Nina l’aurait tué si elle avait su qu’il acceptait l’aumône. Le patron insistait. Alors, il disait merci et planquait la bouteille sur le chemin du retour. Il la vendait le lendemain, de retour au magasin, empochant deux euros. C’était minable mais la vie lui avait démontré que, parfois, souvent, rien ne servait de se battre. Et puis deux euros fois sept jours, ça faisait quatorze euros, fois quatre semaines, cinquante-six euros par mois. Il y avait douze mois sur un an et trois anniversaires à fêter, il aurait donc cent soixante-huit euros à consacrer à une belle surprise pour chacun de ses chéris. La vie était belle, en fait.


Trois septembre. Solenn rentrait à l’école, en première année. Un événement. Toute la famille décida d’aller conduire la petite. Il n’y fit pas attention mais c’était la première fois depuis trois mois qu’il partait de chez lui aussi tôt, vers huit heures moins le quart. Cela faisait trois mois qu’il ne s’était plus levé le matin « comme ça », avec une obligation au bout. Trois mois que, lorsque son horloge interne le réveillait à quatre heures trente-huit, il pouvait profiter : laisser d’abord le jour s’installer doucement. Se lever à pas de souris. Aller regarder le ciel. Sortir les pieds nus dans la rosée. Inspecter le jardin, s’émerveiller d’une fleur de courgette offrant son jaune soleil au milieu d’un océan de verdure. Prendre le temps de regarder les oiseaux, tenter d’apprendre à décoder leurs signes. Revenir tout doucement ; s’arrêter encore quelques instants pour arracher une mauvaise herbe ou cueillir une fleur. Rentrer dans la cuisine et mettre le café en route. Retourner dans la chambre et regarder Nina. La laisser encore dormir un peu en remerciant le monde qu’elle soit à la fois si belle et à lui. Aller voir Nolan et le respirer. Se dire que l’avenir est là, qu’il est grand et fort. Et puis aller chercher Solenn avec des mines de gamin prêt à mettre les doigts dans la confiture. Sentir son cœur bondir devant le sourire de la gamine prête à désobéir, complice de son père. L’habiller d’un t-shirt et d’un short, lui donner ses espadrilles et puis, vite, vite, retourner dehors et profiter. Savoir que Nina va bientôt se lever et ne pourra s’empêcher de savourer l’image idyllique du père et de la fille heureux.

Cela faisait trois mois que tout s’étirait lentement. Il vivait dans une sorte de ouate. Et puis, là, d’un coup, ça lui était revenu. Dès qu’il sortit sur le perron, le malaise le prit à la gorge. Il regardait hébété le monde qui tournait. Des gens, des dizaines, s’étaient levés, vite, vite, avaient enfilé une tenue de travail et pris leurs tartines et puis, hop, ils s’étaient mis en route, vers la gare ou l’autoroute, à pieds ou en auto, certains en vélo même. Il avait l’impression que toute
la Ville défilait devant lui, relégué au dernier rang du spectacle. La nostalgie l’avait envahi, comme une nausée énorme qui l’étouffait. Il s’assit sur la pierre bleue du perron. Nina, l’angoisse dans la voix, s’écria « Qu’as-tu donc, mon dieu ? »


Et, étonné au plus profond de lui de ce que représentait son malaise, il s’entendit répondre : « J’aimerais tant que les petits matins veuillent encore dire quelque chose pour moi ! »

 

 

11:49 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amour, travail, greve, chomage, emploi, matin, temps libre, essentiel, syndicats |  Facebook |

28/05/2009

Enfin une nouvelle!

Remplie d’attente

 C’était une de ces grèves dont seuls les conducteurs de la SNCB ont le secret : sauvage. La porte-parole répétait depuis l’aube qu’il y a avait bien des trains qui circulaient. Le seul –léger- problème était que l’on ne savait pas très exactement quels étaient leurs horaires ou destinations. Car il semblait qu’en plus d’être sauvage, la grève était tournante. Impossible dès lors de dire qui débrayait. Et quand bien même on l’aurait su par la grâce divine, cela ne permettait pas pour autant de savoir quels trains étaient concernés : « le chaos », tonnait l’animateur de RTL. Il fallait « prendre son mal en patience pour ceux qui se trouvent maintenant dans une gare ou un train ou choisir exceptionnellement un autre moyen de transport pour ceux qui sont encore dans leur voiture » répétait inlassablement la pauvre fille. Sans oser ajouter « Ou prendre congé ou se faire porter pâle pour les bénis de Dieu qui sont toujours chez eux et qui n’ont pas un Iphone auquel ils sont enchaînés ».

 

J’avais choisi de prendre mon mal en patience, bien malgré moi. Comme d’habitue, je m’étais levée tard, « trop tard » comme remarquait toujours mon homme. Je n’avais pas allumé la radio et lui non plus, car dans notre « top chrono » matinal tout était minuté, secondé même, et allumer la radio faisait partie des choses inutiles que j’avais supprimées, comme déjeuner ou me maquiller, dès que l’heure d’hiver avait à nouveau pointé son nez. L’air de rien, je gagnais ainsi au moins trois minutes de sommeil.

 

Nous nous étions engouffrés dans la voiture, vite, vite, il nous restait à peine six minutes pour rallier la gare et c’était le jour du ramassage des poubelles, avec le camion fou qui zigzaguait d’un coin à l’autre de la chaussée pour aider les collecteurs (tant pis pour le reste du monde) et en plus… shit ! le bus de l’école arrivait, il ne fallait absolument pas qu’il nous précède sinon il allait nous ralentir à mort. Mon homme avait fait preuve d’une conduite digne d’un rallye, chose dont le conducteur du camion-poubelles mettrait longtemps à s’en remettre, lui qui avait vu une petite polo le doubler en klaxonnant, alors qu’il se trouvait quasiment sur la bande de gauche de la Grand’Rue. Mon homme m’avait jetée devant la gare, il me restait 30 secondes avant que mon train n’arrive. J’avais pris le couloir sous voie à toute allure et ce n’est qu’une fois sur le quai que j’avais compris.

 

Tout était surréel. Il y avait peu de gens. On n’entendait pas le speaker crachoter dans son micro des annonces inaudibles ; aucun train ne déboulait à toute allure « en passage » et il n’y avait pas non plus de freins crissant. Au loin, les feux ne passaient pas du rouge au vert. C’était désert. C’était mauvais signe.

 

Celui qui devait être le chef de gare me confirma mon intuition. « On n’a plus eu de train depuis le 6h19, ma petite dame. C’est parce que le dépôt de La Louvière a debrayé et que les Flamands s’y sont mis aussi. Ca va durer, vous savez, mais il finira bien par y en avoir d’autres, vous tracassez pas ».

 

Je ne me tracassais pas. A chaque fois, c’était la même histoire. Devant ce genre de situation, il n’y avait qu’une solution : croire dur comme fer que le seul conducteur non gréviste serait le mien. Mon gentil conducteur de train idéal qui pousserait ses collègues du coude pour monter dans sa machine et m’emmener, moi, au boulot. J’aimais penser à son regard reconnaissant quand, débarquant en gare de Braine avec 3h22 de retard, il verrait tous ses petits navetteurs en rang d’oignons sur le quai, l’ayant gentiment attendu. Je me répétais cette histoire comme un mantra, pour tenir le coup, tuer l’ennui et surtout, rester zen et ne pas aller mordre un des gars en vareuse qui s’obstinait à bloquer les voies, là-bas au bout de quais.

 

Le guichetier avait branché la radio sur RTL pour éviter de devoir répondre lui-même aux questions des gens en délire. D’une certaine façon, il avait passé le relais à sa collègue. Car la porte-parole enchaînait les interviews, en direct, en différé, répondait même parfois aux questions d’auditeurs. Je me demandais combien de fois elle pouvait répéter la même phrase avant de devenir hystérique, de hurler à un journaliste qu’elle était levée depuis cinq heures du matin et que personne n’avait de réponse à ses fichues questions. Bon sang, on était en Belgique, tout le monde savait bien qu’une grève sauvage et tournante à la SNCB c’était le surréalisme à tous les étages, pourquoi diable s’acharnait-on sur elle !

 

Je riais intérieurement. Voilà qui aurait fait un joli scoop, une attachée de presse rendue folle par une grève, un joli pétage de plombs en direct comme une forme artistique de soutien à tous les navetteurs du pays.

 

Je me demandais aussi si, parfois, elle pleurait à la fin d’une telle journée, quand son mec rentrait en râlant parce que son train avait 7 minutes de retard. Je l’imaginais, harassée de questions, fatiguée d’une nuit trop courte, exténuée par les heures s’accumulant. Que faisait-elle pour tenir le coup ? Buvait-elle un bon petit café de temps en temps ou se contentait d’elle d’happer de l’eau au goulot d’une bouteille d’eau ? Que faisait-elle si, tout à coup, sa voix flanchait ? Etait-elle déjà devenue aphone en plein milieu d’une grève ? Levée de si bonne heure mais directement plongée dans l’apocalypse, avait-elle trouvé le temps de s’habiller ou répondait-elle « bien entendu, nous pouvons faire le point, Barbara », plantée dans sa cuisine, en pyjama, les cheveux ébouriffés. Je pensais que cette fille devait maudire les grèves, les trains, les navetteurs, son propre père s’il était cheminot ; j’étais convaincue qu’elle avait exigé une voiture de société au lieu du fameux « libre-parcours » qu’ont tous ceux qui travaillent aux chemins de fer. Je la plaignais. Elle était la seule à ne pas pouvoir attendre. Elle, elle bossait.

 

J’en étais là. A tuer le temps à défaut de tuer un petit playmobile à casaque rouge ou verte. Je suis sortie sur le quai : j’avais envie de poser une oreille sur le rail, comme une indienne, et de me fier à mon ouïe pour obtenir des informations dignes d’intérêt. Loupé : il y avait un brouhaha indescriptible.

 

J’ai regardé autour de moi la cause de tant de bruit : des enfants. Au moins trois classes de petits bouts allant de cinq à six, sept ans. Des filles à couettes ; des garçons au nez morveux. Des roux. Des Noires. Des petits caïds et de jolies princesses ; des mignons à croquer et des demoiselles à caractère tranché. Probablement échoués ici en plein voyage scolaire à cause du mouvement d’humeur sauvage de nos amis conducteurs.

 

J’ai dû m’assoir sur un des bancs car mon cœur me battait les tempes incroyablement fort, comme à vouloir sortir par-là. C’était horrible. Je sentais qu’une part de moi, celle connectée à mon hypothalamus, celle qui n’était jamais sortie de l’animalité, se bagarrait avec une autre, plus intellectualisée. Et mon cœur prenait part à ce combat, hurlant toutes les choses que je croyais qu’il avait fini par oublier. J’étais déchirée, étrangère à moi-même et pourtant en phase avec cette idée saugrenue : « Et si j’en prenais un ? ».

 

Oui. Prendre un enfant. Pas juste le prendre par la main pour lui dire qu’on allait jouer aux Indiens et aux Cowboys à écouter si les Cityrails allaient ou pas arriver. Non, le prendre avec moi. Le reprendre chez moi. Voler un enfant, en fait.

 

Oui, là sur le quai de la gare j’ai eu envie de voler un enfant. Très calmement. Lucidement, comme une soudaine évidence. La bonne solution à laquelle, bêtement, je n’avais jamais pensé.

 

Je n’étais absolument pas honteuse de cette pensée, je me souvenais juste vaguement que même si j’essayais de justifier ce fait – et j’avais des tonnes d’arguments pour le faire - , il n’était pas tolérable aux yeux des autres. Que si je le faisais, on m’obligerait à le rendre. On m’accuserait de tout, du pire surtout. Que personne ne me comprendrait. Pas même mon homme, lui qui savait pourtant tout.

 

« Ce ne serait pas convenable », relevait l’hémisphère gauche. « En tous cas plutôt embêtant » remarquait le droit. Mais le reptile criait en moi : « Et alors ? De tout façon, tu es déjà comme morte ». Et c’est à ce petit serpent que j’avais envie de donner raison car c’était tellement vrai.

 

Oui, j’étais déjà morte. Autrefois, il y a longtemps, j’étais vivante ; toute entière tendue vers la vie. J’étais dans la vie.

 

Par exemple, je souriais. Quand je ratais mon train, ou en cas de grève, jamais je n’aurais imaginé une porte-parole dépressive souhaitant embrocher des syndicalistes en alternance avec des journalistes, jamais. Je ne me serais pas contentée de rester là à attendre. J’aurais profité de cette aubaine pour faire des tas de choses. Boire un café et devenir copine avec les habitués du buffet de la gare. Aller chez le coiffeur et essayer finalement une coloration auburn. Dégoter chez le libraire du coin un roman russe ou un recueil de Modiano. Acheter Cosmo ou Flair et faire les tests psycho en bonne adulescente. J’aurais trouvé à m’occuper. J’aurais refusé de laisser le temps filer.

 

Elle était belle, la vie, alors. Elle était pleine de possibilités, pleines d’envie. Je tendais la main et je prenais, au hasard. Je recevais, toujours. L’attente n’était rien d’autre que la promesse de l’inattendu. L’attente n’existait pas car elle pouvait toujours se transformer en parenthèse enchantée.

 

Et puis…

 

L’attente était devenue une chose en soi, elle avait pris corps, s’était incarnée. D’abord joyeusement, bien entendu. Qui n’est pas heureux le jour où il décide consciemment de faire un enfant et de l’attendre ? Nous étions si jeunes alors… Nous pensions naïvement qu’attendre aurait une durée - neuf mois tout rond -  et une finalité – un beau bébé tout neuf.

 

Et puis…

 

Je ne veux même pas penser à tout ce que l’attente a finalement contenu et dont nous aurions tant voulu qu’elle ne soit pas pleine. Les hôpitaux ; les médecins, toujours plus nombreux, mal polis, dépressifs et blasés. Les piqûres à en avoir les bras bleus comme les junkies, et peut-être que je me droguais aux soins médicaux pour au moins ne pas juste attendre, pour avoir l’impression de faire quelque chose. Les appareils à échographie, dont les images ne sont compréhensibles par personne, en tous cas pas par les médecins. Le stick qui me farfouillait le ventre, qui prenait toute la place dans mon vagin, comme si, stérile, je n’avais plus droit qu’à ça, en tous cas pas au sexe d’un homme. Le sang noir, épais, qui empli les fioles, encore, et encore ; et puis qui coule sur mes cuisses, à se demander si j’allais ou pas m’en vider. La douleur physique, aiguisée comme une lame, qui déchire les entrailles, et revient par vague, vicieusement, sournoisement. L’envie de mordre dans un bâton pour ne pas hurler que mon ventre est en feu et maudire tout et tout le monde, surtout cette connasse de Vierge Marie qui s’en fout pas mal de tout ça, elle qui n’a même pas compris comment le fameux petit Jésus était arrivé dans son ventre ! Les larmes qui prennent toute la place dans la gorge, ces grosses méchantes larmes qu’on voudrait refouler mais qui restent là, étouffent, rendent muet.

 

Les mots. Ceux des autres. « Tu ne sais pas ce que c’est d’en avoir un » (oui, c’est justement ça mon problème), « On peut vivre sans, tu sais » (alors pourquoi tu en as fait), « Si c’était à refaire, je n’en n’aurais pas » (donne-moi les tiens, alors). « Pourquoi vous n’adoptez pas ? » (parce qu’il faut 10 ans et 12.000 euros), « Il faut tout faire pour avoir un enfant » (y compris y laisser sa peau et son couple ?), « Pourquoi vous ne vous investissez pas pour une belle cause ? » (parce que je suis stérile, ça ne m’oblige pas à être en plus Mère Thérésa), « Ne reportez pas votre attention sur nos enfants » (super, on fera des économies sur les cadeaux de Noël), « Pourquoi vous ne prenez pas nos enfants en vacances ? » (Parce qu’ils ont 12 et 15 ans, se fichent de nous, ne veulent pas être papouillés et surtout, parce qu’on devra vous les rendre après), « Prenez un chat » (oh oui ! bonne idée, on va carrément viser la ferme. On aura plein de petits cochons, ça nous remontera le moral). Et  le fameux, l’écrit en lettres d’or : « Arrête d’y penser, et ça va marcher » (c’est ça oui, et le Petit Jésus va faire un méga come back pour l’occasion).

 

Les mots. Les miens, que je ne pouvais plus dire : maman, papa, grossesse, accouchement, règles, ovulation, contraction ; ça va aller, j’ai pas mal, j’ai pas peur, je t’aime, on va s’en sortir, ça n’a pas d’importance, ce sera pour la prochaine fois, viens, fais-moi l’amour.

 

Petit à petit, sans que je m’en aperçoive, j’étais devenue une absence, un trou, un manque. Rien que ça. Le vide de mon ventre avait pris toute la place.

 

J’avais essayé de le combler. En mangeant, jusqu’à l’écœurement. Et la petite boule de graisse qui avait pris place sur mes abdos, quelque part entre utérus et plexus, me tenait chaud, comme un animal de compagnie. Un chaton endormi après une longue toilette, recroquevillé sur lui-même, se tenant chaud et irradiant dans tout mon corps. Je l’aimais bien moi, ce petit chat : au moins, il me donnait l’impression d’être pleine de quelque chose.

 

Mais un médecin m’avait dit de maigrir pour tomber enceinte. Alors, j’avais arrêté de manger pour me sentir habitée. J’étais devenue mince, ou maigre peut-être. Je m’étais asséchée. Vide d’enfant. Vide de sens. Vide d’une vie qui aurait dû se dérouler autrement, pleine de rires, de baisers au chocolat, de petits pieds à croquer et de « Maman ! » tonitruants.

 

Mon corps. Mon cœur. Ma tête. Tout, même mes rêves et mes rires étaient devenus secs. Contaminés par mon ventre stérile. Je n’étais plus qu’une femme acariâtre, la méchante belle-mère des contes de fées. J’aurais pu faire tomber les femmes enceintes dans les escaliers. Si moi je ne pouvais pas attendre d’enfants, pourquoi elles ?

 

Les mois passaient. J’attendais. Ma vie se gaspillait.

 

« Ben alors, ma petite dame, maintenant qu’il est là, vous ne le prenez pas ? ». Il n’y avait plus d’enfants, déjà montés s’éparpiller dans les wagons. Il n’y avait plus de casaques rouges ou vertes. Devant le regard incrédule du chef de gare, il n’y avait plus que moi. Moi, et ma fameuse compagne attente. Ce truc infâme qui me rendait folle. Qui faisait de moi en monstre en puissance.

 

J’ai souri au chef gare : « Je prendrais le suivant, j’attends encore un peu ». « On devient philosophe avec ces grèves » a-t-il souri. Il s’est éloigné. Le Bruxelles-Quévy arrivait. J’ai couru pour ne pas le rater.

 

J’ai sauté.

 

La porte-parole était loin d’avoir fini sa journée.

21:51 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : adoption, greve, attendre, avoir un enfant |  Facebook |