28/06/2010

Les joies de la vie de famille

Le secret du perroquet

 

-          Folie, c’est pure folie !

-          Mais pas du tout, enfin, maman.

-          Delphine, arrête immédiatement de prendre ton air de fille blasée et exaspérée à la fois. Je te dis que ce quatrième piercing est une folie, un point c’est tout.

-          Mais…

-          Ne discute pas. J’en ai plus qu’assez de devoir tout le temps discuter de tout avec toi. Je refuse de continuer à jouer à la mère sympa, la quarantaine épanouie, qui a lu Dolto, a adoré, a tout remis en cause, et papote avec ses enfants au lieu de leur claquer les fesses.

-          Mais…

-          Ras-le-bol de Dolto ! J’aurais dû vous élever comme ma propre mère m’a élevée : obéis, tais-toi, tu es trop jeune, tu ne sais rien à rien, tu...

-          Mais c’est ma vie !

-          Non. C’est la vie que je t’ai donnée.

-          Mais…

-          Tu n’y as jamais pensé, hein, à ça, ma belle ? J’ai choisi de te donner cette vie. Et par conséquent, j’ai un droit sur toi : veiller sur toi.

-          Mais…

-          Delphine, ne m’interromps pas. Toi, tu veux vivre ta vie, je sais, mais tu ne sais même pas quoi en faire. Moi, j’ai la mission absolue de veiller à la protéger, ta vie. Tu comprends ?

-         

-          Non, tu ne comprends pas. C’est évident pourtant ! Tu ne peux pas te mettre un quatrième piercing surtout de ce genre, là, comment tu dis ?

-          Un stretching.

-          Ah oui, voilà. Lumineuse invention ! Un truc qui creuse son trou chaque jour, de plus en plus, comme un ver de terre. Un truc qui va te faire ressembler à la Vache qui rit.

-          Mais maman, arrête enfin ! C’est à la mode.

-          Je m’en fiche de la mode. Je ne veux pas que ma fille soit à la mode, qu’elle arrête de manger pour rentrer dans un 34, porte du noir toute la journée, se mette des stretchings et des piercings partout sur le corps, en attendant les tatouages et les scarifications, fume du H et sniffe de la cocaïne.

-          Mais je peux mettre un stretching sans finir droguée et anorexique !

-          Ah oui ?

-          Ben oui !

-         

-         

-          De toute façon, ça n’est pas la question. Qu’est-ce que tu feras quand tu auras les oreilles qui t’arrivent au menton avec des grands trous dedans ?

-          Rien.

-          Comment ça rien ?

-          J’assumerai, quoi.

-          Ben vaudrait mieux, parce que je ne paierai pas de chirurgie esthétique.

-          Mais je ne te demande rien ! Je te préviens juste que je vais mettre un quatrième piercing. C’est pour te préparer. C’est gentil, quoi. Si après mes oreilles sont moches, ben, je les couperai, voilà. Ca te va ?

-          Tu es folle à lier !

 

***

 

-          C’est une folie, Annie.

-          Mais non, Ed. Ce sont des vacances.

-          Des vacances à cinq mille euros, j’appelle ça une folie.

-          Pas du tout. Réfléchis : deux semaines à Punta Cana, à ce prix là, c’est une affaire ! En « all in » en plus !

-          Ici aussi, je suis en « all in » et ça ne me coûte pas deux mille cinq cent euros la semaine.

-          Mais ça n’a rien à voir ! Ici, tu n’as pas le soleil, le Cuba Libre au bar dans la piscine, le…

-          Je déteste l’idée de boire un verre à moitié nu au milieu d’inconnus pataugeant dans cinquante centimètres d’eau chlorée à moins de deux cent mètres de la plage.

-          Tu n’auras qu’à boire tes verres ailleurs. Sous un parasol en feuilles de cocotier, par exemple. Allez, Edouard. Reconnais que ça les vaut.

-          Ca ne les vaut pas !

-          Si : déjà, il y a les deux vols aller-retour.

-          Dans un charter, serrés comme des sardines, mais au prix d’un vol Concorde, tu parles d’une affaire !

-          Ce n’est pas vrai : regarde, ils expliquent bien qu’on sera dans l’espace VIP.

-          L’espace VIP d’un vol Thomas Cook, c’est comme la première classe d’un train.

-          C’est-à-dire ?

-          Un mensonge ambulant.

-          Tu n’en sais rien, tu n’as jamais mis les pieds dans un Thomas Cook ! Tu es d’une mauvaise foi crasse.

-          Pas du tout. Si tu lisais Le Soir comme moi…

-          Je lis Le Soir.

-          Non, tu lis les pages « culture » et « la petite gazette ». Moi, je lis tout. Et je me souviens bien du nombre d’articles parus sur le sujet.

-          Mais de quoi tu parles ?

-          Des gens qui sont serrés dans leur vol Thomas Cook ! Des gens qui attrapent des phlébites, et…

-          Mais on s’en fiche ! En plus, je parie que ce sont des vieux !

-          Et alors ?

-          Alors ? Ils s’ennuient, ils ne savent pas quoi faire pour se rendre intéressant alors, ils appellent tous les médias pour se plaindre.

-          Ils ont plutôt raison de se plaindre, non ?

-          Mais non ! Ils n’ont qu’un seul objectif : se faire offrir leurs vacances ! Ils sont vénaux.

-          Tu penses vraiment ce que tu dis ?

-          Que des petits vieux font semblant d’avoir des phlébites pour avoir des vacances gratos ? Oui.

-          Mais enfin, Annie, tu es devenue folle ou quoi ?

 

***

 

-          Ta mère est complètement tarée.

-          Ah, commence pas, hein, Martin !

-          Mais c’est la réalité, ma pauvre Delphine.

-          Je ne suis pas ta « pauvre Delphine » et ma mère n’est pas dingue.

-          Mais si, regarde comme elle s’excite encore au téléphone. On dirait qu’elle a pris de la coke !

-          Elle est juste un peu énervée ; et c’est la faute de ton père.

-          « Juste un peu énervée » ? Ben, ça donne quoi alors quand elle est complètement énervée ?

-          Haha, très drôle.

-          Non, allez, sans blague, ça ne te fait pas peur d’avoir la moitié des gênes en commun avec elle ?

-          Ce qui me fout les boules c’est de devoir partager ma vie avec une plaie dans ton genre.

-          Merci, chère genre de sœur. Qu’une nana comme toi ne me calques pas, je prends ça comme un compliment.

-          Ouiais, c’est ça, t’as raison. Bon, tu me lâches maintenant ?

-          Chais pas… Y’a quoi à la télé ?

-          Mais j’en sais rien, je ne suis pas le Ciné Télé Revue.

-          Oh, pardon, j’ai confondu.

-          Je vais te tuer, Martin, tu sais ça ? Un jour, je vais vraiment te tuer.

-          Oh ?

-          Ouiais, et même que le juge il me dira sûrement merci.

-          Parce que tu seras jugée ?

-          Ben oui ?!

-          Ah bon ? J’aurais cru qu’on t’internerait direct, tu vois. C’est ce qu’on fait avec les fous.

 

***

 

-          « Crazy, ohoho, crazy »

-          Claaaaaaaarrrrrrrrrrrrriiiiiiiiiiiiiiiisssssssssssse !

-          « I’m so exciting… »

-          Aaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrêêêêêêttttttttttttttttttte !

-          « Ohoho, cra… »

-          Mais bon dieu, tu vas arrêter ?

-          Tu disais, papa ?

-          Arrête ça tout de suite.

-          Quoi ?

-          Arrête de chanter ce truc ?

-          Je peux pas.

-          Et pourquoi ça ?

-          Faut que je répète.

-          Répéter quoi ?

-          Ben, ma choré.

-          Ta quoi ?

-          Ma choré-graphie.

-          Quelle chorégraphie ?

-          La choré que moi et Jess…

-          Jess et moi

-          Mais non ! C’est moi qui ai eu l’idée prem’s. La choré qu’on a mise au point et qu’on a décidé de s’entraîner tous les jours à fond à la faire pour, quand on sera grandes, faire la Star Ac.

-          Ca n’existe plus, la Star Academy.

-          Mais ça va revenir. Sur MSN, y’a une fille qui dit qu’elle connaît la cousine à la voisine de Kamel.

-          Qui ça ?

-          Tu veux que je répète à l’envers ? Kamel, il a une voisine qui a une cousine qui tchatche sur MSN avec une fille qui tchatche aussi avec moi.

-          Beaucoup plus clair, merci.

-          De rien. Donc, la fille, elle dit que Kamel il dit que ça va revenir dans deux trois ans, le temps qu’il retrouve des idées, un « nouveau souffle », tu vois ?

-          Non, pas du tout. C’est qui ce Kamel ?

-          Mais enfin, papa, Kamel Ouali, bien sûr.

-          Connais pas.

-          C’est vrai ? C’est possible ? Tu connais pas Kamel Ouali ? Non, je te crois pas !

-          Eh bien si, désolé, je ne connais pas ce monsieur.

-          Mais c’est le roi de la choré. C’est un génie. Il a même fait une comédie musicale, avec Sofia.

-          Sofia ?

-          Sofia. Sa muse.

-          Tu connais des inconnus mais tu connais aussi de beaux mots, ma choupette. C’est bien.

-          Je sais. Je grandis, tu sais, papa.

-          Oui, c’est vrai. Mais tu n’as encore que dix ans. Et à dix ans, on ne répète pas des chorégraphies toute la nuit.

-          Mais il est que neuf heures. Et demain, j’ai pas l’école.

-          Oui, mais ça suffit quand même. Ta Britney, elle me rend fou !

 

***

 

-          Je crois que ma mère devient lentement sénile.

-          Attends, Edouard. Je vais m’asseoir.

-          Pourquoi ?

-          Onze ans de mariage. Onze ans passés à essayer de t’ouvrir les yeux chaque jour. Onze ans sans aucun signe d’amélioration. Et puis, d’un coup, hop, sans crier gare, un cinq novembre à dix-huit heures, ça y est, enfin, tu vois clair.

-          Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

-          Et bien…

-          Non, ce n’est pas grave. Je disais donc, ma mère ne va pas bien.

-          Oui, mon chéri, je sais.

-          Comment ça, tu sais ?

-          Ben, comme je te l’expliquais, ça fait onze ans que je sais que ta mère est une grande malade et que j’essaye de te le faire comprendre.

-          Mais ça n’a rien à voir. Tu dis toujours qu’elle est folle mais c’est parce que tu ne l’aimes pas.

-          Ah non, ça n’est pas vrai. Au début, je lui ai donné sa chance. Mais elle a passé les dix premiers mois de notre histoire à m’appeler Annick. Et quand je rectifiais, elle prenait son air sucré pour me répondre : « Ah bon ? vraiment ? Désolée, je ne sais pas pourquoi mais votre prénom, je n’arrive pas à le retenir. J’ai ça, parfois, avec des étrangers ».

-          C’était pas méchant ; et c’était plutôt drôle, non ?

-          Arrête ! Je déteste quand tu prends sa défense sur ce sujet-là.

-          Mais enfin, poupette, ça date de dix ans.

-          C’est toujours comme un poignard dans mon cœur.

-          Oh, mon amour. Pardon, pardon, je suis désolé. Mais il va falloir t’habituer.

-          A quoi ? A vivre avec un couteau dans la poitrine ?

-          Non, à ce qu’elle t’appelle Annick. Ou autrement.

-          Hors de question !

-          Elle perd la tête. Complètement. Elle n’arrête pas de me demander des nouvelles d’Alberte, tu sais, son ancienne voisine.

-          Celle qui est morte quand Clarisse est née ?

-          Oui. Et aussi, elle m’a parlé de son chat. Elle voulait que j’aille lui acheter des croquettes.

-          Mais quel chat ?

-          Aucune idée. Je crois que c’est un chat imaginaire.

-          Mon dieu ! Qu’est-ce qu’on va faire ?

-          Ben, j’ai acheté des friskies.

-          Quoi ? Des friskies ?

-          C’est pas un bon choix ? J’en sais rien moi, t’as jamais voulu qu’on ait un chat.

-          Mais enfin, Edouard ! Pourquoi tu lui as acheté des croquettes pour un chat qui n’existe pas ?

-          C’est logique : si je n’en achetais pas, elle allait m’en parler pendant cent dix ans.

-          C’est un complot, ma parole ? Vous avez décidé de me rendre folle ?

 

***

 

-          A la folie !

-          Qu’est-ce tu racontes, Clarisse ?

-          Rien.

-          Si.

-          Non.

-          Allez, arrête, j’ai entendu. Tu disais « A la folie ».

-          Et alors ?

-          Alors, qui c’est que tu aimes à la folie ?

-          Personne.

-          Ne mens pas à ta grande sœur.

-          Je fais ce que je veux.

-          Donc, tu mens.

-          J’ai pas dit ça.

-          Dis moi qui tu aimes à la folie et je te laisse tranquille.

-          Non.

-          Qu’est-ce qui se passe ?

-          Clarisse aime quelqu’un à la folie mais elle ne veut pas dire qui.

-          Oh, poucette. Vas-y, dis à ton grand frère chéri qui est l’heureux élu.

-          Je ne dirai rien. Pas à toi. Pas à Delphine. A personne. J’ai le droit d’avoir mes secrets.

-          On la chatouille ?

-          Yep, on n’a pas le choix. Vas y, Delphine, tiens ses bras, je m’occupe de son bidou.

-          C’est parti !

-          Non…….. Arrêtez ! C’est pas juste ! J’en ai marre !

-          Delphine ! Martin ! Vous avez quatre ans ou quoi ? Laissez votre sœur tranquille et arrêtez de faire les fous !

 

***

 

-          C’est quand même fou !

-          Quoi donc, Delphine ?

-          Ben, ce perroquet ! Ca fait quatre ans qu’on l’a et il a jamais dit un mot !

-          Tu sais, je crois que c’est plus compliqué que ce qu’on ne pourrait croire à première vue. Un perroquet, ça n’est pas une éponge.

-          Tu veux dire quoi, là, Ed ?

-          Et bien, pour qu’il parle, il faut qu’on lui apprenne.

-          Genre : le regarder dans le blanc des yeux et lui dire « Twâ, Cô-cô, Mwâ Dèèl-fii-euneu » ?

-          Oui, genre. En tous cas, ne pas croire que sous prétexte qu’il entend parler toute la journée, il va tout répéter.

-          Ca, c’est clair, Coco, il ne répète pas tout. Il dit qu’il serait gêné.

-          Euh, la picropuce, on peut savoir ce que tu cherches à exprimer, là ?

-          Oh, ça va, hein, Delphine ! C’est pas parce que t’es jalouse de moi que tu peux me parler comme ça.

-          Jalouse de toi ? Mais t’es dingue ou quoi ?

-          Oh ! oh !oh ! Pause, les filles. Clarisse, tu laisses entendre que Coco parle ? Quand l’as-tu entendu ?

-          Plein de fois. La nuit.

-          Tu te lèves la nuit ?

-          Euh…

-          La vérité, Clarinette !

-          Ben oui, tu dois comprendre, p’a. C’est pour répéter ma choré. J’attends qu’il y ait plus de bruit et alors, j’en profite. J’ouvre les tentures et avec la lumière de la rue, les vitres font comme une glace. Je me vois super bien. Je fais semblant de chanter pour pas vous réveiller, et je répète.

-          Ah oui d’accord !

-          Quoi, mon amour ?

-          Ta fille de dix ans répète sa choré la nuit !

-          Notre fille de dix ans, tu veux dire ?

-          Ma sœur est tarée !

-          Delp…

-          …phine !

-          Oh, ça va, je me casse !

-          Clarinette, ma chérie, faut arrêter avec cette histoire de choré.

-          Mais p’a, c’est pas ma faute ! J’ai la danse dans le sang et c’est toi qui chaque jour me demande d’arrêter de chanter. J’ai pas le choix, tu vois, il faut que je me lève la nuit. C’est plus fort que moi.

-          On va trouver un compromis, poucette. Tu peux répéter ta choré deux heures le soir si tu ne te lèves plus la nuit. Et que tu changes de disque.

-          OK, ça va si je choisis « Mad about you » à la place de « Crazy » ?

 

***

 

- Ouf ! ça y est. Enfin un peu de silence. Ecoutez ça : rien. Pas un mot. Nada. Le calme. L’immensité absolue et infinie du calme. Le pied intégral. Si j’étais souple, je prendrai une pose yoga pour fêter ça. Ah !! mes nerfs. Enfin détendus ! Et mon cœur. Enfin à un rythme normal. Hm…. J’adore les fins de journée, entre chien et loup. Quand tout s’arrête progressivement. L’un va dormir, l’autre le suit. Et ainsi de suite. Et puis la nuit. Totale. Silencieuse. Parfois, la mini refait une apparition surprise d’une petite heure, mais rien de méchant, juste quelques bribes de chanson fredonnées d’une voix étouffée. Et puis, elle toute seule, ça va. C’est ça leur problème, ici : chacun séparément, ça va. Mais dès qu’il y en a deux dans la même pièce, ça devient la folie ! Oups ! Pardon ! Pardon ! Il faut que je surveille mon langage ! Je vais finir comme eux sinon. De toute façon, assez parlé. N’abusons pas des bonnes choses. Parler, c’est mon secret. Il vaut y veiller.

20:42 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, ados, perroquet, folie, fous, vie de famille |  Facebook |

02/10/2009

Saint-Jacques

-         Tu devrais faire Saint-Jacques.

 

Mathieu avait regardé Solange l’air de ne rien y comprendre. Il était venu chez sa sœur pour chercher un peu de réconfort, pas pour entendre des élucubrations !

 

-         Tu sais, c’est très à la mode. « Trendy » comme disent les petits jeunes plein de morve qui travaillent pour toi. Ca n’est absolument plus connoté « chrétien cherchant à racheter ses fautes ».

-         Ah bon ? Et la nouvelle connotation, c’est quoi ? « Vieil original » ?

-         Mais non ! Ce que tu peux être coincé ! C’est exactement le contraire : faire Saint-Jacques, c’est montrer à quel point tu es lucide. Tu sais où tu en es sur le chemin de la vie. Souvent, à un nœud. Le quotidien ne te permet pas de voir clair. Tu étouffes. S’offre alors l’idée de « tracer ta route », au propre, comme au figuré. Tu vas explorer les solutions qui s’offrent à toi pour affronter le reste de ta vie. Tu vas pouvoir choisir, avec davantage de sérénité. C’est libérateur !

-         Et qu’attends-tu pour le faire, alors ?

-         Je n’ai pas besoin de cela, moi, Mathieu. Je suis capable de faire un minimum d’abstraction dans ma vie de tous les jours. Je peux m’extraire de l’emballement du temps pour me poser, quand je veux, où je veux. Je vois toujours clair en moi-même.

-         Dieu ! La vie m’a donné une sorcière comme grande sœur.

-         Plains-toi : grâce à cette « zénitude », j’ai la patience de t’écouter me raconter ton troisième divorce, tu sais, celui d’avec une jeune femme qui avait l’âge d’être ta fille, le long récapitulatif des jérémiades de tes fils qui se plaignent sans cesse de la difficulté de la vie, alors qu’ils sont tous les quatre nés une cuillère en argent dans la bouche, sans oublier tes innombrables histoires insipides de fusion d’entreprise et de cours de la bourse ! Ta vie ressemble à un vieil épisode de Dallas, suranné, démodé. Je ne vois pas qui ça pourrait passionner, à part ta veille sœur baba-cool.

-         Tu es cruelle.

-         Non : lucide.

-         Lucide peut-être, mais cruelle quand même. Tu devrais sortir davantage de chez toi : tu en oublies le minimum de jeu social. Toute vérité n’est pas bonne à dire, So.

-         Ah oui ? Et qui a décrété cela, Wall Street ? Je crois que c’est exactement le contraire, Mat. Toute vérité doit se dire. Car seule la vérité peut améliorer notre vie. Pas d’un point de vue purement matériel ou immédiat. Mais bien sur un plan karmique.

-         Ouh là ! Après les chrétiens, les bouddhistes !

-         Moque-toi. Quand tu devras revivre une seconde fois cette vie pour apprendre enfin de tes erreurs, moi, j’aurai évolué à un autre stade de connaissance.

-         Tu abandonnerais ton petit frère ?

-         Fais Saint-Jacques. Bon sang ! Ca te prendra quoi ? Quatre mois ? Qu’est-ce que c’est que quatre mois dans une vie ? En plus, tous ces imbus de leur personne qui gravitent autour de toi seront ravis : quatre mois pour faire leurs preuves. Sans compter que, enfin, après soixante ans de vie commune, imposée par l’inconscience de nos parents, je serais enfin délivrée du poids de tes niaiseries.

 

***

 

Mathieu était hanté par ces mots. Il avait souhaité aller se faire consoler par sa grande sœur, lui raconter ses peines de petit homme quitté à nouveau par une méchante femme vénale, et tout avait dérapé. Faire Saint-Jacques. Cette antienne ne le quittait plus. Faire Saint-Jacques. Trottiner sur des chemins vieux de centaines d’années. Vivre chichement. Peut-être même demander l’aumône. Dormir où l’on veut bien de vous. Renoncer à tout acheter. Avancer jusqu’où ses pieds veulent bien vous porter. Soit. Il s’en sentait capable. Contrairement à ce que pensait probablement sa sœur, il n’était pas devenu dépendant de l’argent et du confort à ce point. Il pourrait très bien faire ce fameux pèlerinage, aucun problème.

 

Mais vivre uniquement avec soi-même ? N’avoir aucun échappatoire et devoir se regarder en face, jour après jour ? Ne plus pouvoir recourir à aucune illusion permettant d’affronter les vérités enfouies : qui on a trahi sans même le savoir, qui on n’a peut-être pas su aimer assez, les rêves qu’on a laissé de côté, en les regardant pâlir sans s’en soucier, les manques, les vrais manques : d’amour, de vérité ; et puis les échecs, toutes ces petites irritations avec lesquelles on a appris à vivre parce qu’on a appris à les cadenasser loin au fond de la mémoire. Toutes ces choses, ces sales choses, qu’on voudrait mortes, il devrait accepter de les faire revenir à la surface. Pire encore, il devrait les décortiquer une à une, les revivre, encore et encore, suer sang et eau jusqu’à en tirer enfin les leçons. C’était cela aussi, Saint-Jacques. Il le sentait.

 

C’était inenvisageable. S’il jouait le jeu, chemin faisant, il deviendrait dingue. Mis ainsi à nu, il savait qu’il devrait se juger et il pressentait que cela ne lui serait pas favorable. Il risquait de se détester et ça finirait par le tuer. Infarctus ou suicide, peu importait. Le résultat serait le même et Mathieu s’aimait trop que pour décider de se dire adieu. Décidément, sa sœur était complètement folle. L’écouter ne le mènerait nulle part d’autre qu’au désastre. Faire Saint-Jacques. N’importe quoi. Sa résolution était prise : pas question !

 

C’est alors qu’il se souvint de la dernière phrase de Solange :  « Tu sais, il ne faut pas avoir peur : sur le chemin, l’homme que tu tueras, ça n’est pas toi. Tu ne sais même pas qui est le vrai toi, petit frère». Mathieu sourit. Sa sœur était vraiment une sorcière. Elle avait tout prévu. Y compris répondre aux questions qu’il ne s’était pas encore posées lui-même ! Il recopia cette phrase pour pouvoir la relire à loisir. Au bout d’une dizaine de lectures, ce fut une évidence : elle avait gagné la partie. Au plus profond de lui, Mathieu le savait désormais : il irait trottiner sur le chemin de Saint-Jacques, obéissant à l’injonction de sa sœur. Cela avait été toujours comme cela : elle s’avisait de lui faire faire quelque chose dont il ne voulait pas entendre, il faisait mine de résister ; et puis, elle gagnait, par K.O. 

 

Elle lui avait fait faire des choses insensées, comme prendre le cours de philosophie générale à l’Université en lieu et place du prometteur  « Fusions et acquisitions en Asie » que tous les jeunes loups avaient inscrit à leur programme. Il ne savait pas très bien à quoi cela lui avait servi, à part citer trois phrases de Platon ou Schopenhauer en société mais Solange prétendait que premièrement, ça l’avait sauvé un tout petit peu l’espace de quelques mois. Et que secondement, il en restait quelque chose, tapi très loin en lui, mais prêt à revenir au bon moment.

 

Elle avait gagné aussi concernant la Fondation Verte. Là, c’était autre chose. Un gros paquet. Probablement LA réussite de Solange dans le monde « normal ». Un jeune cadre dynamique d’une de ses sociétés avait voulu donner un vernis « durable » à la boîte. L’idée était bonne car elle était dans l’air du temps : rien de tel que de se montrer écolo pour faire consommer les gens. Idiotement, il s’en était ouvert à sa sœur, croyant s’attirer – enfin !- un compliment.

 

-         Tu vas faire de l’argent sur un mensonge ?

-         Pardon ?

-         Tu le dis toi-même : tu vas donner un vernis durable à tes activités. Ca n’est qu’un vernis. Ce qu’il y a en dessous est pourri.

-         Mais Solange, ma parole ! Tu voudrais que je change la face du monde ou quoi ?

-         C’est curieux, hein ? mais oui, figure-toi, je préfèrerais.

-         Mes concurrents aussi, ils préfèreraient.

-         Parce qu’il te reste des concurrents ? Même après toutes ces absorptions ?

-         Très drôle. Oui, j’ai des concurrents. Et ils n’attendent qu’un faux pas de ma part pour me manger tout cru. Mettre mes ouvriers au chômage…

-         Oh, cela, tes actionnaires s’en occupent déjà !

-         Solange, tu m’énerves. Faire du commerce, de l’économie, de la finance, c’est mon job. La vie que je me suis choisie. Oui, je fais du fric. C’est ainsi : je ne suis pas Gandhi !

-         Très bien, enfin, très bien… Mais alors, ne prétend pas être Gandhi.

-         Mais je ne prétends pas l’être !

-         Si, avec ton vernis durable, tu mens. Tu fais croire aux gens que tu as changé. Tu t’imposes comme le grand manitou qui a tout compris et travaille à un monde meilleur alors que tu veux juste plus d’argent, plus d’usines, plus de jouets. Tu n’es qu’un enfant gâté.

 

Ca lui en avait coûté mais l’idée du « vernis durable » avait été abandonnée. Au grand dam de ses proches collaborateurs, il avait reconnu dans une interview publiée dans le plus grand quotidien national que les activités de ses sociétés ne pouvaient pas toutes être respectueuses de l’environnement et que, en contre partie, il créait la Fondation Verte. A chaque gramme de pollution, un gramme de durabilité en échange. On était en plein Grenelle de l’environnement, le grand public avait applaudi. Sauf Solange :

 

-         C’est le minimum, avait-elle décrété. Tu répares ce que tu viens d’abîmer.

-         Et alors ? C’est bien non ? Tu voudrais quoi en plus ?

-         Et bien que tu répares aussi ce que tu as abîmé avant. Il faut rattraper le passé.

-          

Mathieu avait refait une grande interview pour annoncer que la Fondation triplerait toutes les contreparties faites pour la pollution engendrée. Là, ç’en était trop. On le traitait de fou à mi-voix : certes, il avait fait fortune depuis longtemps mais cette position revenait à jeter son argent par les fenêtres. Il pouvait peut-être se le permettre, lui, mais de quel droit risquait-il l’emploi des centaines de personnes qui travaillaient pour lui ? On le disait fini pour les affaires. Il n’avait cure. Solange avait ordonné. L’évidence voulait qu’il lui obéisse. Cela ne se discutait pas ; cela ne s’expliquait même pas. Il se donnait parfois l’impression de n’être qu’une marionnette aux mains de cette femme mi-ange mi-démon. Mais ses épouses l’avaient aussi manipulé. Solange le lui avait souvent expliqué.

 

Il ferait Saint-Jacques. Point. Il ouvrit son PC et se connecta sur « Google ». Aux mots « Saint-Jacques de Compostelle », le moteur de recherche s’emballa. Il y avait des centaines de sites, dont de nombreux blogs et forums où des pèlerins racontaient leur expérience. Il se connecta à l’un d’eux. Et entreprit de « surfer » d’une page à l’autre, d’une réflexion de « Bouga 242 » à une de « Paolo C ». Il se connecta sur le profil de celui-ci pour vérifier s’il s’agissait ou non du célèbre écrivain (Solange l’avait obligé à lire « L’Alchimiste ») mais il ne s’agissait que d’un étudiant fan de l’auteur de « Sur le bord de la rivière Piedra » (autre lecture imposée par sa chère sœur).

 

Il y passa des heures, au point d’avoir le sentiment d’avoir fait mille fois Saint-Jacques. Il avait marché à côté de « Caro » et « Eric » grâce aux nombreuses photos qui illustraient leur blog. Il avait mis ses empreintes dans celle d’ « Antéchrist » qui racontait sa randonnée avec beaucoup d’humour. Tous les autres internautes étaient là, près de lui, qui commentant un paysage, qui rappelant l’histoire de la Jérusalem de l’Occident, qui récitant la biographie que Jacques le Majeur. Il vivait mille vies.

 

Pour la première fois dans son existence, Mathieu Lecapitaine se sentait bien. Ailleurs. Délivré de toute angoisse. Oh, bien entendu, il n’était encore nulle part sur le long chemin de la mise à nu de son âme. Mais il pouvait déjà sentir que faire Saint-Jacques lui était bénéfique. Il décida de mettre par écrit tout ce qu’il ressentait, dès à présent. Il continuerait ainsi jusqu’au jour où il se mettrait en route, et puis tout au long de son pèlerinage. Il se faisait déjà une joie de pouvoir tout raconter dans le détail à Solange. Elle serait fière de lui.

 

***

 

-         C’est curieux, je ne savais pas qu’il avait une sœur, dit Louis, le plus jeune.

-         Il n’en parlait jamais. La souffrance était trop grande, j’imagine, murmura Alexis, de trois ans son aîné.

-         Mais pourtant, il ne l’avait pas connue, non ?, insista Louis.

-         Si on peut dire… Elle est morte alors qu’il n’avait que quelques semaines. Ses parents étaient tellement occupés par ce bébé pleurnichant et exigeant qu’ils n’ont pas prêté attention au fait que Solange soit sortie. Elle s’est noyée dans la rivière, à quelques mètres de la maison, quasiment sous leurs yeux, expliqua Antoine, l’aîné. Ils ne s’en sont jamais remis. Ils ont élevé papa dans le culte de cette sœur trop tôt disparue. Grand-mère l’emmenait tous les jours au cimetière et, quoi qu’il fasse, elle disait toujours que Solange aurait fait autrement.

-         Il lui parlait, se souvint Nicolas. Vous vous rappelez ? Souvent, il murmurait à voix basse et c’était à elle qu’il parlait.

-         Ah bon ? Je n’y avais jamais prêté attention, dit Louis. Je croyais qu’il mettait ses idées au clair.

-         C’est peut-être parce que je suis psychologue, sourit tristement Nicolas. Je m’en étais inquiété. Mais il avait haussé les épaules et m’avait traité d’insolent. Il avait même ajouté : « Si tu savais ce que Solange en dirait ! ». J’ai honte mais je n’ai pas pu affronter ça chez mon propre père : chaque jour un pas de plus sur le chemin de la folie…

-         Pauvre papa, dit Antoine. Il est toujours resté sous la coupe de cette petite fille morte il y a soixante ans.

 

Sur ces mots, le cercueil fut glissé en terre. Après des nuits et des jours sans dormir et manger, perdu dans son imaginaire, quelque part sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, Mathieu Lecapitaine s’était arrêté de trottiner.

 

Personne ne sut jamais ce que Solange en pensait.

16:49 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : spiritualite, saint-jacques, vivre, folie, pelerinage |  Facebook |