30/06/2009

Il fait chaud, trop chaud!

Célia et le sexe des hommes


L’été n’en finit pas de s’étirer. Septembre s'achève et il fait toujours aussi chaud. Plus personne ne juge l'annonce d'une journée ensoleillée comme une bonne nouvelle et il n'y a que la présentatrice de la chaîne privée pour afficher un sourire à se décrocher les mâchoires en annonçant des températures ca-ni-cu-laires-tout-à-fait-hors-des-normales-saisonnières. Dans la rue, les gens se prennent à rêver de ciel gris, de froid et de brumes matinales, ils veulent humer l'odeur de la ville après la pluie, ce mélange un peu écoeurant de diesel et de poussière, de pourri et de tarmac. Les Belges n'ont plus qu'une envie : retrouver ce qui est une part d'eux-mêmes.

Traverser la ville aujourd'hui, c'est découvrir comment la canicule transforme les gens et les lieux. Matongé, Porte de Namur, ressemble plus que jamais à Matongé, Kinshasa. Et depuis que les mamas en boubous colorés, portant enfants dans le dos, dépassent en riant et à vive allure le commun des Belges, plus personne ne trouve que les Noirs sont lents. De toute façon, les Blancs ont bien trop à faire avec leurs coups de soleil pour réfléchir à quoi que ce soit d'autre que : « Où trouver un coin d'ombre ? », « Comment marcher sans suer » ou encore « Pourquoi n'y a-t-il pas un marchand de glace à ce coin de rue ? Pourquoi faut-il encore traverser un carrefour pour enfin mériter son cornet ? »

A deux pas, Avenue Louise, en hésitant entre polo rose pâle et chemise blanche en lin, les jeunes cadres dynamiques des Communautés européennes expliquent aux jolies vendeuses de fringues de luxe qu’après quatre mois avec 30 degrés à l'ombre, ils savent que l’Afrique ou l’Amérique latine ne tourneront jamais qu’au ralenti. « Plus besoin de plans de relance économique, ce qu'il faut aux pays du Sud, ce sont des climatiseurs géants » avancent-ils, prétentieux. Les vendeuses s'en fichent : pendant que les eurocrates parlotent, elles n'ont pas le temps comparer leur bronzage, pour une fois sans UV et sans semaine ruineuse sur la Costa Brava.

Saint-Josse a des allures de Marakkech. Les vieux jouent avec leur chapelet d’ambre ou aux dames, en buvant du thé à la menthe à la terrasse du Palais des délices, les enfants jouent au foot dans les rues au tarmac qui fond, les mères voilées se mêlent aux jeunes filles en robe légère, qu’elles regardent parfois avec un peu d’envie, souvent avec désapprobation. Les vieux Italiens, Marocains, Tunisiens, Espagnols, Grecs et Turcs, ont pris possession des bancs publics comparent leur climat dans un français approximatif, mais imagé. Toujours, ils concluent que chez eux au moins, il y a du vent. De l'air. Qu'on n’étouffe pas ainsi.

Les nerfs sont à vifs. Cet été dure depuis trop longtemps ! Parfois, l’orage est dans l’air, les gens espèrent mais la pluie salvatrice ne vient pas, à croire qu'elle ne viendra plus jamais. Même le 21 juillet, il a fait beau, pas de drache nationale pour mouiller nos militaires en costume de parade. Certains avouent avoir rêvé être dans la pub pour Tahiti : ils étaient là, désoeuvrés, à guetter le ciel, et explosaient de joie quand enfin venait la pluie. Et leur femme, leurs enfants, leurs voisins étaient heureux aussi.

C’est que, la nuit, on dort mal, voire on ne dort pas. On retarde l’heure du coucher au maximum pour se donner l'illusion de profiter de la fraîcheur qui tombe avec le soir. On prend des douches: avant le souper, et puis après, à nouveau. On n'hésite à en prendre une troisième. Mais comment font-ils, en Afrique, sans eau courante ? Oui, comment font-ils pour marcher des kilomètres avec des jerricanes pleins sur la tête?

Il fait lourd dans les appartements, quoi que l'on trouve comme truc anti-chaleur. Certains ouvrent grand leurs fenêtres, d’autres vivent les volets clos, tous se plaignent de ne plus savoir comment faire pour avoir l’illusion de se rafraîchir. Ceux qui ont la chance d’avoir un jardin, une cour, un balcon un peu large, se découvrent des tas d’amis et mangent des barbecues tous les jours depuis quatre mois. Les terrasses ne désemplissent pas.

                                            ***

Célia a la peau dorée, c'est probablement la première fois de sa vie qu'elle se découvre une peau aussi cuivrée. Ses cheveux ont blondi avec le soleil et virent au roux. Elle est encore plus belle que d’ordinaire. Ses jupes sont courtes, en voile tout léger, et ses tops minuscules, roses, vert d’eau, turquoises, dévoilent ses épaules, son dos et plongent parfois un peu trop loin sur sa poitrine. Ses ongles sont vernis, couleur coquillage ou en rouge cerise, ça dépend de son humeur. Avec cette chaleur à n'en plus finir, Célia se fait souvent un chignon de danseuse. Elle ressemble aux muses de Degas. Et elle danse, d’ailleurs, car ses sandales à talon hauts changent sa démarche, lui permettent de flotter bien plus que les godillots qu’elle porte d’ordinaire.

Ce soleil, pour Célia, c’est une bénédiction. Les hommes sont affalés aux terrasses, écrasés par la moiteur. Paradoxalement, ils sont plus légers, comme si leur sueur permanente les renvoyait à quelque chose d'animal, plein de simplicité. Pour tout ceux qui viennent s’asseoir là, à cette heure-là, les choses sont claires : quitte à ne pas dormir cette nuit, autant ne pas être seul. Ce sont surtout les hommes mariés qui y pensent. Leur marmaille s’étale sur le sable de la Côte, sous l'œil tendre de leur mère, et eux profitent du coucher du soleil en Ville, c’est à dire qu’ils regardent les filles en jupe courte, boivent des mojitos et imaginent qu’ils sont à CopaCabana, dans ce pays admirable où derrière chaque jupe se cache un string.

Ils ont enlevé leur alliance depuis si longtemps que la marque de l’anneau n’existe plus sur leur annulaire. Le risque de devoir rendre des comptes à leur moitié quand elle reviendra de l'appartement avec kitchenette et lit dans l'armoire, payable sur vingt-cinq ans, est minime. Après tout, elles font peut-être fait la même chose ? A cette pensée, les mâles ont toujours envie de savoir ce que fait leur femme. Non pas par jalousie, mais pour être certains d’en faire au moins autant qu’elles.

Célia s’amuse: les petits rituels des hommes sont pathétiques, leurs méthodes de drague qu’ils pensent raffinées alors qu’elles datent de Néanderthal, leurs regards soit disant discrets qui pèsent plus que l’air de plomb, … Mais Célia feint de n’avoir absolument pas compris leur jeu. Elle fait la petite fille, celle qui ouvre des yeux immenses et ne trouve plus ses mots devant le séducteur qui l'a choisie dans la foule. Elle leur laisser croire ce qu’ils veulent. Après, dans leur Audi TT décapotable, leur BMW Z4 ou le taxi vert, il sera toujours temps dire la vérité. Une fois qu'un homme a enclenché le mode sexuel dans son cerveau reptilien, plus rien ne peut l’arrêter.

Célia a beaucoup hésité : où aller? Place Jourdan, à l'Esprit de Sel, où les tables pliables en teck, aux jolies nappes blanches comme sorties d'un tableau de Monet, ont été sorties? Place Blijckaert à l'Amour fou, où les cocktails promettent "Idylle enflammée" ou "Nuit de caresses" -tout un programme!  A la bourse, où le half est réputé ? Elle était partie pour le Cirius et son odeur surannée, même à l’exterieur, là où les serveurs vous servent un mélange odieux de vin blanc et de mousseux comme le meilleur des cocktails, sur des plateaux d’inox qu’ils tiennent comme s’ils étaient en argent. Mais finalement, Célia s’est ravisée et a choisi de continuer jusqu'aux Halles Saint-Géry. Les terrasses sont plus ombragées, donc remplies à craquer. C'est  donc beaucoup mieux pour son petit jeu.

Elle commande une caïpirina, car la serveuse y met une paille noire et que cette paille entre ses lèvres, ça plait. Et quand elle mord dans les quartiers de citron, ça plait aussi. A croire que ce cocktail a été inventé pour cela.

« Pas de glace pillée », précise-t-elle à la serveuse, qui manque d’en laisser tomber son plateau. C’est que Célia veut sentir la légère brûlure de l'alcool sur ses lèvres, ce feu sur les joues qui semble s'étendre progressivement aux tempes avant le cerveau tout entier. L'alcool la chauffe avant de l'abattre complètement, de la faire décoller au-delà des questions, au-delà d’elle-même.

Sa jupe se soulève parfois, grâce à un tout mince filet de vent. Elle laisse faire. Avec ses sandales noires dont elle a noué les lacets des chevilles jusqu’au mollet, elle a des jambes à en baver.

C'est d'ailleurs ce que fait la grande partie de la communauté mâle attablée aux terrasses. Certains osent un sourire, qu'elle leur rend. Et puis, il y a ce quadragénaire aux tempes grisonnantes, l’œil éteint, l’air pas très sûr de lui. Il ne décroche pas son regard de son visage. Elle le sent ; mais elle continue de faire mine de l’ignorer, le rendant ainsi doucement fou.

C’est toujours la même scène : l'homme s'enhardit et, pensant ne pas avoir encore été vu, vient lui demander s’il peut partager sa table : « Voyez-vous, mademoiselle, il me semble que c’est complet et comme vous êtes seule à une table de deux…». Elle dit oui, en rougissant, elle se laisse payer une caïpirina, en l'écoutant parler de son travail, « à deux pas dans le quartier ». Il prétend être brillant, les mâles le sont toujours lorsqu’ils parlent à Célia. Il l’invite à souper, il dit «dîner », parce qu’on dit « dîner aux chandelles ». Elle dit oui, pourquoi pas. Certains osent alors déjà lui faire comprendre qu'ils aimeraient bien qu'elle s'offre en dessert. Célia se montre étonnée, rougit, mais pas plus que de raison. Elle joue les idiotes, elle sait très bien le faire.

Lorsqu'ils arrivent à la voiture de l'homme en chasse, elle y monte candidement. L'homme est content : il est le maître du jeu, il n'a pas perdu sa soirée, ni son argent. Elle attend qu'il glisse sa clé dans le contact et qu'il démarre. Alors, elle lui dit. Les hommes sont heureux, avant tout. Un éclair adolescent passe dans leur regard : « Alors, il y aura bien du sexe » ? Oui, Célia confirme et répète. Pour 250 euros la nuit, une peccadille, en regard de ce que leur coûte leur femme. Certains grimacent, aucun ne l’a jamais virée à un feu rouge.

Ces hommes misent tout sur Célia et ils ont raison : avec elle, c'est lascif, c'est doux comme un bonbon, et en même temps, ça vous donne chaud et ça vous brûle un bon paquet de neurones. Et puis surtout, ça ne prête pas à conséquence. Célia pense que si c'est si bien pour eux (comme pour elle d'ailleurs, mais ça, elle ne l'avouerait jamais, même sur le bûcher), c’est juste parce que c’est la première fois qu’ils lui font l’amour. La seule fois. Célia a tort : c’est si bien parce qu’elle donne tout d’elle-même, de sa beauté, de ses vingt ans. C’est si bien, parce qu’elle y met son âme blessée, et tout son avenir.

                                                ***

Au petit matin, à potron-minet, il fait frais, et Célia parcourt la ville le cœur léger, elle sautille, marche à cloche-pieds, et traverse les parcs en coupant exprès à travers les pelouses, ses sandales à la main. Elle pense très fort « Fuck you, Martin, fuck you » et elle rit, à gorge déployée, elle rit tellement qu'elle en a mal au ventre, comme quand elle était gosse. « Fuck pour le jour où tu m'as dit que je n'étais pas jolie, que tu n'aimais pas mon corps. Fuck, toi et la pétasse décolorée que tu m’as préférée ! ». Elle en a les larmes aux yeux, pas de ces sales larmes qui font mal, non, des larmes qui réchauffent et dont le sel rappelle celui de certains cocktails.

Cette nuit, ça a encore marché. Un homme l’a encore trouvée suffisamment jolie.

« L’affront finira bien par être lavé », se dit-elle. « Il faut juste que l’été dure encore un peu… »

21:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : chaleur, bruxelles, barbecue, canicule, drague, meteo, terrasse, celia |  Facebook |