28/05/2009

Enfin une nouvelle!

Remplie d’attente

 C’était une de ces grèves dont seuls les conducteurs de la SNCB ont le secret : sauvage. La porte-parole répétait depuis l’aube qu’il y a avait bien des trains qui circulaient. Le seul –léger- problème était que l’on ne savait pas très exactement quels étaient leurs horaires ou destinations. Car il semblait qu’en plus d’être sauvage, la grève était tournante. Impossible dès lors de dire qui débrayait. Et quand bien même on l’aurait su par la grâce divine, cela ne permettait pas pour autant de savoir quels trains étaient concernés : « le chaos », tonnait l’animateur de RTL. Il fallait « prendre son mal en patience pour ceux qui se trouvent maintenant dans une gare ou un train ou choisir exceptionnellement un autre moyen de transport pour ceux qui sont encore dans leur voiture » répétait inlassablement la pauvre fille. Sans oser ajouter « Ou prendre congé ou se faire porter pâle pour les bénis de Dieu qui sont toujours chez eux et qui n’ont pas un Iphone auquel ils sont enchaînés ».

 

J’avais choisi de prendre mon mal en patience, bien malgré moi. Comme d’habitue, je m’étais levée tard, « trop tard » comme remarquait toujours mon homme. Je n’avais pas allumé la radio et lui non plus, car dans notre « top chrono » matinal tout était minuté, secondé même, et allumer la radio faisait partie des choses inutiles que j’avais supprimées, comme déjeuner ou me maquiller, dès que l’heure d’hiver avait à nouveau pointé son nez. L’air de rien, je gagnais ainsi au moins trois minutes de sommeil.

 

Nous nous étions engouffrés dans la voiture, vite, vite, il nous restait à peine six minutes pour rallier la gare et c’était le jour du ramassage des poubelles, avec le camion fou qui zigzaguait d’un coin à l’autre de la chaussée pour aider les collecteurs (tant pis pour le reste du monde) et en plus… shit ! le bus de l’école arrivait, il ne fallait absolument pas qu’il nous précède sinon il allait nous ralentir à mort. Mon homme avait fait preuve d’une conduite digne d’un rallye, chose dont le conducteur du camion-poubelles mettrait longtemps à s’en remettre, lui qui avait vu une petite polo le doubler en klaxonnant, alors qu’il se trouvait quasiment sur la bande de gauche de la Grand’Rue. Mon homme m’avait jetée devant la gare, il me restait 30 secondes avant que mon train n’arrive. J’avais pris le couloir sous voie à toute allure et ce n’est qu’une fois sur le quai que j’avais compris.

 

Tout était surréel. Il y avait peu de gens. On n’entendait pas le speaker crachoter dans son micro des annonces inaudibles ; aucun train ne déboulait à toute allure « en passage » et il n’y avait pas non plus de freins crissant. Au loin, les feux ne passaient pas du rouge au vert. C’était désert. C’était mauvais signe.

 

Celui qui devait être le chef de gare me confirma mon intuition. « On n’a plus eu de train depuis le 6h19, ma petite dame. C’est parce que le dépôt de La Louvière a debrayé et que les Flamands s’y sont mis aussi. Ca va durer, vous savez, mais il finira bien par y en avoir d’autres, vous tracassez pas ».

 

Je ne me tracassais pas. A chaque fois, c’était la même histoire. Devant ce genre de situation, il n’y avait qu’une solution : croire dur comme fer que le seul conducteur non gréviste serait le mien. Mon gentil conducteur de train idéal qui pousserait ses collègues du coude pour monter dans sa machine et m’emmener, moi, au boulot. J’aimais penser à son regard reconnaissant quand, débarquant en gare de Braine avec 3h22 de retard, il verrait tous ses petits navetteurs en rang d’oignons sur le quai, l’ayant gentiment attendu. Je me répétais cette histoire comme un mantra, pour tenir le coup, tuer l’ennui et surtout, rester zen et ne pas aller mordre un des gars en vareuse qui s’obstinait à bloquer les voies, là-bas au bout de quais.

 

Le guichetier avait branché la radio sur RTL pour éviter de devoir répondre lui-même aux questions des gens en délire. D’une certaine façon, il avait passé le relais à sa collègue. Car la porte-parole enchaînait les interviews, en direct, en différé, répondait même parfois aux questions d’auditeurs. Je me demandais combien de fois elle pouvait répéter la même phrase avant de devenir hystérique, de hurler à un journaliste qu’elle était levée depuis cinq heures du matin et que personne n’avait de réponse à ses fichues questions. Bon sang, on était en Belgique, tout le monde savait bien qu’une grève sauvage et tournante à la SNCB c’était le surréalisme à tous les étages, pourquoi diable s’acharnait-on sur elle !

 

Je riais intérieurement. Voilà qui aurait fait un joli scoop, une attachée de presse rendue folle par une grève, un joli pétage de plombs en direct comme une forme artistique de soutien à tous les navetteurs du pays.

 

Je me demandais aussi si, parfois, elle pleurait à la fin d’une telle journée, quand son mec rentrait en râlant parce que son train avait 7 minutes de retard. Je l’imaginais, harassée de questions, fatiguée d’une nuit trop courte, exténuée par les heures s’accumulant. Que faisait-elle pour tenir le coup ? Buvait-elle un bon petit café de temps en temps ou se contentait d’elle d’happer de l’eau au goulot d’une bouteille d’eau ? Que faisait-elle si, tout à coup, sa voix flanchait ? Etait-elle déjà devenue aphone en plein milieu d’une grève ? Levée de si bonne heure mais directement plongée dans l’apocalypse, avait-elle trouvé le temps de s’habiller ou répondait-elle « bien entendu, nous pouvons faire le point, Barbara », plantée dans sa cuisine, en pyjama, les cheveux ébouriffés. Je pensais que cette fille devait maudire les grèves, les trains, les navetteurs, son propre père s’il était cheminot ; j’étais convaincue qu’elle avait exigé une voiture de société au lieu du fameux « libre-parcours » qu’ont tous ceux qui travaillent aux chemins de fer. Je la plaignais. Elle était la seule à ne pas pouvoir attendre. Elle, elle bossait.

 

J’en étais là. A tuer le temps à défaut de tuer un petit playmobile à casaque rouge ou verte. Je suis sortie sur le quai : j’avais envie de poser une oreille sur le rail, comme une indienne, et de me fier à mon ouïe pour obtenir des informations dignes d’intérêt. Loupé : il y avait un brouhaha indescriptible.

 

J’ai regardé autour de moi la cause de tant de bruit : des enfants. Au moins trois classes de petits bouts allant de cinq à six, sept ans. Des filles à couettes ; des garçons au nez morveux. Des roux. Des Noires. Des petits caïds et de jolies princesses ; des mignons à croquer et des demoiselles à caractère tranché. Probablement échoués ici en plein voyage scolaire à cause du mouvement d’humeur sauvage de nos amis conducteurs.

 

J’ai dû m’assoir sur un des bancs car mon cœur me battait les tempes incroyablement fort, comme à vouloir sortir par-là. C’était horrible. Je sentais qu’une part de moi, celle connectée à mon hypothalamus, celle qui n’était jamais sortie de l’animalité, se bagarrait avec une autre, plus intellectualisée. Et mon cœur prenait part à ce combat, hurlant toutes les choses que je croyais qu’il avait fini par oublier. J’étais déchirée, étrangère à moi-même et pourtant en phase avec cette idée saugrenue : « Et si j’en prenais un ? ».

 

Oui. Prendre un enfant. Pas juste le prendre par la main pour lui dire qu’on allait jouer aux Indiens et aux Cowboys à écouter si les Cityrails allaient ou pas arriver. Non, le prendre avec moi. Le reprendre chez moi. Voler un enfant, en fait.

 

Oui, là sur le quai de la gare j’ai eu envie de voler un enfant. Très calmement. Lucidement, comme une soudaine évidence. La bonne solution à laquelle, bêtement, je n’avais jamais pensé.

 

Je n’étais absolument pas honteuse de cette pensée, je me souvenais juste vaguement que même si j’essayais de justifier ce fait – et j’avais des tonnes d’arguments pour le faire - , il n’était pas tolérable aux yeux des autres. Que si je le faisais, on m’obligerait à le rendre. On m’accuserait de tout, du pire surtout. Que personne ne me comprendrait. Pas même mon homme, lui qui savait pourtant tout.

 

« Ce ne serait pas convenable », relevait l’hémisphère gauche. « En tous cas plutôt embêtant » remarquait le droit. Mais le reptile criait en moi : « Et alors ? De tout façon, tu es déjà comme morte ». Et c’est à ce petit serpent que j’avais envie de donner raison car c’était tellement vrai.

 

Oui, j’étais déjà morte. Autrefois, il y a longtemps, j’étais vivante ; toute entière tendue vers la vie. J’étais dans la vie.

 

Par exemple, je souriais. Quand je ratais mon train, ou en cas de grève, jamais je n’aurais imaginé une porte-parole dépressive souhaitant embrocher des syndicalistes en alternance avec des journalistes, jamais. Je ne me serais pas contentée de rester là à attendre. J’aurais profité de cette aubaine pour faire des tas de choses. Boire un café et devenir copine avec les habitués du buffet de la gare. Aller chez le coiffeur et essayer finalement une coloration auburn. Dégoter chez le libraire du coin un roman russe ou un recueil de Modiano. Acheter Cosmo ou Flair et faire les tests psycho en bonne adulescente. J’aurais trouvé à m’occuper. J’aurais refusé de laisser le temps filer.

 

Elle était belle, la vie, alors. Elle était pleine de possibilités, pleines d’envie. Je tendais la main et je prenais, au hasard. Je recevais, toujours. L’attente n’était rien d’autre que la promesse de l’inattendu. L’attente n’existait pas car elle pouvait toujours se transformer en parenthèse enchantée.

 

Et puis…

 

L’attente était devenue une chose en soi, elle avait pris corps, s’était incarnée. D’abord joyeusement, bien entendu. Qui n’est pas heureux le jour où il décide consciemment de faire un enfant et de l’attendre ? Nous étions si jeunes alors… Nous pensions naïvement qu’attendre aurait une durée - neuf mois tout rond -  et une finalité – un beau bébé tout neuf.

 

Et puis…

 

Je ne veux même pas penser à tout ce que l’attente a finalement contenu et dont nous aurions tant voulu qu’elle ne soit pas pleine. Les hôpitaux ; les médecins, toujours plus nombreux, mal polis, dépressifs et blasés. Les piqûres à en avoir les bras bleus comme les junkies, et peut-être que je me droguais aux soins médicaux pour au moins ne pas juste attendre, pour avoir l’impression de faire quelque chose. Les appareils à échographie, dont les images ne sont compréhensibles par personne, en tous cas pas par les médecins. Le stick qui me farfouillait le ventre, qui prenait toute la place dans mon vagin, comme si, stérile, je n’avais plus droit qu’à ça, en tous cas pas au sexe d’un homme. Le sang noir, épais, qui empli les fioles, encore, et encore ; et puis qui coule sur mes cuisses, à se demander si j’allais ou pas m’en vider. La douleur physique, aiguisée comme une lame, qui déchire les entrailles, et revient par vague, vicieusement, sournoisement. L’envie de mordre dans un bâton pour ne pas hurler que mon ventre est en feu et maudire tout et tout le monde, surtout cette connasse de Vierge Marie qui s’en fout pas mal de tout ça, elle qui n’a même pas compris comment le fameux petit Jésus était arrivé dans son ventre ! Les larmes qui prennent toute la place dans la gorge, ces grosses méchantes larmes qu’on voudrait refouler mais qui restent là, étouffent, rendent muet.

 

Les mots. Ceux des autres. « Tu ne sais pas ce que c’est d’en avoir un » (oui, c’est justement ça mon problème), « On peut vivre sans, tu sais » (alors pourquoi tu en as fait), « Si c’était à refaire, je n’en n’aurais pas » (donne-moi les tiens, alors). « Pourquoi vous n’adoptez pas ? » (parce qu’il faut 10 ans et 12.000 euros), « Il faut tout faire pour avoir un enfant » (y compris y laisser sa peau et son couple ?), « Pourquoi vous ne vous investissez pas pour une belle cause ? » (parce que je suis stérile, ça ne m’oblige pas à être en plus Mère Thérésa), « Ne reportez pas votre attention sur nos enfants » (super, on fera des économies sur les cadeaux de Noël), « Pourquoi vous ne prenez pas nos enfants en vacances ? » (Parce qu’ils ont 12 et 15 ans, se fichent de nous, ne veulent pas être papouillés et surtout, parce qu’on devra vous les rendre après), « Prenez un chat » (oh oui ! bonne idée, on va carrément viser la ferme. On aura plein de petits cochons, ça nous remontera le moral). Et  le fameux, l’écrit en lettres d’or : « Arrête d’y penser, et ça va marcher » (c’est ça oui, et le Petit Jésus va faire un méga come back pour l’occasion).

 

Les mots. Les miens, que je ne pouvais plus dire : maman, papa, grossesse, accouchement, règles, ovulation, contraction ; ça va aller, j’ai pas mal, j’ai pas peur, je t’aime, on va s’en sortir, ça n’a pas d’importance, ce sera pour la prochaine fois, viens, fais-moi l’amour.

 

Petit à petit, sans que je m’en aperçoive, j’étais devenue une absence, un trou, un manque. Rien que ça. Le vide de mon ventre avait pris toute la place.

 

J’avais essayé de le combler. En mangeant, jusqu’à l’écœurement. Et la petite boule de graisse qui avait pris place sur mes abdos, quelque part entre utérus et plexus, me tenait chaud, comme un animal de compagnie. Un chaton endormi après une longue toilette, recroquevillé sur lui-même, se tenant chaud et irradiant dans tout mon corps. Je l’aimais bien moi, ce petit chat : au moins, il me donnait l’impression d’être pleine de quelque chose.

 

Mais un médecin m’avait dit de maigrir pour tomber enceinte. Alors, j’avais arrêté de manger pour me sentir habitée. J’étais devenue mince, ou maigre peut-être. Je m’étais asséchée. Vide d’enfant. Vide de sens. Vide d’une vie qui aurait dû se dérouler autrement, pleine de rires, de baisers au chocolat, de petits pieds à croquer et de « Maman ! » tonitruants.

 

Mon corps. Mon cœur. Ma tête. Tout, même mes rêves et mes rires étaient devenus secs. Contaminés par mon ventre stérile. Je n’étais plus qu’une femme acariâtre, la méchante belle-mère des contes de fées. J’aurais pu faire tomber les femmes enceintes dans les escaliers. Si moi je ne pouvais pas attendre d’enfants, pourquoi elles ?

 

Les mois passaient. J’attendais. Ma vie se gaspillait.

 

« Ben alors, ma petite dame, maintenant qu’il est là, vous ne le prenez pas ? ». Il n’y avait plus d’enfants, déjà montés s’éparpiller dans les wagons. Il n’y avait plus de casaques rouges ou vertes. Devant le regard incrédule du chef de gare, il n’y avait plus que moi. Moi, et ma fameuse compagne attente. Ce truc infâme qui me rendait folle. Qui faisait de moi en monstre en puissance.

 

J’ai souri au chef gare : « Je prendrais le suivant, j’attends encore un peu ». « On devient philosophe avec ces grèves » a-t-il souri. Il s’est éloigné. Le Bruxelles-Quévy arrivait. J’ai couru pour ne pas le rater.

 

J’ai sauté.

 

La porte-parole était loin d’avoir fini sa journée.

21:51 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : adoption, greve, attendre, avoir un enfant |  Facebook |