06/06/2007

A vos agendas...

Le dernier rendez-vous

 

C’était le premier jour du printemps, pas celui du calendrier ou le météorologique. Non, le vrai. Celui qui se sent dans l’air. Il faisait doux, il sentait bon. Il y avait des bourgeons à profusion, et même s’ils se mêlaient à des feuilles dorées que l’hiver déjà si peu froid n’avait pas réussi à déloger, c’était le vert que les yeux retenaient. Il explosait partout, dans l’herbe, les feuilles de crocus, narcisses ou jonquilles, et ses variantes étaient innombrables. Pourtant, aucune ne ressemblait à celle qui colorait les iris d’Elise.

 

A cette pensée, mon cœur m’a pincé : « C’est bien dommage. » C’était triste de se dire qu’un jour ou l’autre, sans savoir où retrouver ce vert mêlé de gris et de bleu, inexorablement, il allait disparaître de ma mémoire. Cette idée me gâchât soudain le plaisir du moment, comme si, au creux de cet instant, je ne pouvais plus ignorer tout ce que j’allais abandonner.

 

Le long du canal, ça piaillait ferme et je me suis mis également à siffler. Moi aussi, j’étais sorti de ma léthargie quelques jours auparavant et je me sentais comme toute cette nature se réveillant : incrédule d’être là, non seulement vivant mais avec une place définie, un rôle à jouer. J’étais conscient que le chemin était tracé, que j’étais là non pas pour faire ce que je voulais, mais ce qui était prévu. Contrairement à ce que beaucoup d’autres éprouvent face à ce constat, cela ne m’effrayait pas. Je n’avais aucune colère sur le fait que tout avait déjà été décidé pour moi. Au contraire, j’étais rempli d’une force inaltérable : la confiance.

 

J’ai tourné au pont de pierre, en dessous duquel se reproduisaient les épinoches dont j’avais toujours aimé guetter le cou rouge, et j’ai coupé à travers le petit bois pour déboucher dans la carrière. Au Château, ce vieux bâtiment administratif à moitié écroulé qui avait abrité mes jeux d’enfants - pirate ou brigand -, j’ai cueilli une fleur sur le magnolia, superbe. L’arbre régnait sur ce qui avait été comme si le temps de la splendeur allait lui aussi se réveiller d’un moment à l’autre. J’ai aimé cette espérance immuable et je me suis dit que, moi aussi, je pouvais être magnolia. Il suffisait de garder la foi et tout irait bien. Je surmonterais les difficultés, de l’absence des yeux d’Elise à toutes ces vies que je laissais de côté.

 

Je me suis adossé au tronc et j’ai attendu. Les cloches sonnaient trois heures et elle était en retard, comme toujours. J’avais pensé que ce jour-ci, elle aurait à cœur d’être pile à l’heure, pour profiter de chaque instant ; mais non : elle restait pareille à elle-même. C’était probablement mieux ainsi, cela me confirmait que l’on est ce que l’on est, au-delà de notre propre volonté. J’avais la certitude que, tant que je penserais à Elise arrivant en retard, légèrement décoiffée par sa course, les joues rougies et le souffle court, je garderais en moi cette possibilité de sourire, comme un trésor emmuré, me rendait fort.

 

Les odeurs explosaient de partout : terre encore mouillée, reste de champignons à moitié décomposé, parfum de l’arbre aux fleurs, herbe grasse et brise tiède pleine de promesses d’été. Ces parfums me saoulaient et j’ai fini par m’assoupir, le nez et la gorge pleins de ces senteurs qui disaient « Je suis passé » ou « Me voilà », qui mêlaient la vie à la mort en un hymne ébahissant.

 

Quand j’ai ouvert les yeux, elle était là, au milieu d’un rayon de soleil : ma cristalline. Ses cheveux blonds cascadaient sur ses épaules et semblaient légèrement roussis par la lumière. Sa jupe légère laissait le printemps lui redessiner les jambes et, de mon point de vue en contrebas, elles semblaient infinies. Immobile, elle me souriait. Mon cœur a explosé devant cette vision, dont je savais qu’elle était la dernière. J’ai senti que tout mon corps prenait l’empreinte d’Elise pour que, à tout jamais, quelle que soit la route et sa longueur, elle soit avec moi comme elle l’était dans cet instant : belle, aimante, pleine du printemps de nos vies. Aujourd’hui encore, il suffit que je pose mes doigts les uns sur les autres pour redessiner le corps d’Elise. Là, au creux de mes paumes, renaissent sa taille, ses seins, ses hanches, et j’ai vingt ans et elle aussi.

 

Elle n’osait pas bouger, peut-être pour ne pas laisser la magie de l’instant s’évanouir, peut-être aussi parce qu’il lui était difficile, désormais, de me voir comme elle m’avait toujours vu auparavant. Je pense que, pour elle, je n’étais plus tout à fait un homme, bien que mon sexe dressé lui témoignait aussi bien qu’il le pouvait le contraire. En même temps, son ventre m’appelait et elle ne savait pas si cet appel était décent ou pas, si elle était en droit d’y répondre. Je voyais ce combat au fond de ses yeux et j’aurai voulu lui dire que jusqu’à présent, j’étais toujours le même. Mais j’ai préféré me taire : je l’avais déjà tellement fait souffrir, je ne pouvais décemment pas la sermonner. Elle choisirait elle-même si elle voulait me quitter dès à présent ou si elle m’offrait encore une fois son corps.

 

Son ventre a gagné le combat et Elise a fini par se jeter dans mes bras. Quand je lui disais « Je t’aime », elle me répondait « Non, c’est lui que tu aimes à travers moi ». Elle n’avait pas raison. Je pense qu’elle le savait mais qu’elle aimait l’idée de s’offrir en sacrifice pour que je vive ma nouvelle passion avec une ardeur exceptionnelle.

 

Cinq heures sonnaient au cocher quand Elise reboutonna son corsage. Nous nous séparâmes au coin du mont Sainte-Anne, sans un mot. Ils nous auraient entraînés sur le chemin des reproches et de l’amertume et nous ne voulions pas absolument pas garder l’un de l’autre des mots affreux. Ou ils nous auraient attachés l’un à l’autre, pour un temps, avant la saison des regrets, et je ne pouvais prendre le risque de me détourner.

 

Je suis arrivé chez mes parents, confiant, le satin de la peau d’Elise au bout de mes doigts. J’ai franchi le vieux portail de fer et je suis entré dans l’arrière-cuisine. Ma mère époussetait quelques bibelots et mon père lisait Le Peuple. Je me suis lancé. J’ai dit la phrase d’un coup, comme on entre dans l’eau froide d’une rivière.

 

Ma mère s’est assise dans le petit fauteuil à côté du poêle et on aurait dit une poupée de chiffon que l’on avait jetée là négligemment. Son regard sur moi était incrédule. Mon père a pris la peine d’enlever ses lunettes et de les ranger dans un étui, qu’il a glissé dans le tiroir du vaisselier. Même au cœur d’un bombardement, il aurait rangé ses lunettes avant de décider de descendre ou pas à la cave. C’était son bien le plus précieux depuis que sa vue baissait. Il n’oubliait pas, n’oubliât jamais, qu’il avait eu la chance d’apprendre à lire et écrire là où tant d’autres signaient encore d’une croix. Il considérait donc comme un devoir de consulter la presse pour ensuite la résumer à ses compagnons moins chanceux. Quand ce qui avait le plus de valeur pour lui fut hors de portée, il laissa son poing s’abattre sur la table. Dans mon souvenir, je vois le bois plier mais ne pas rompre. Je décide d’en faire autant devant mon père.

 

Je ne sais plus ce qu’il dit réellement car cela ressemblait furieusement à ce que je savais qu’il dirait. Je m’étais répété la scène tant de fois ! Il m’opposerait qu’il était un grand syndicaliste rouge et évoquerait toutes ces grèves menées, que je connaissais par cœur, et dont la conclusion lui semblait limpide : « Si Dieu existait, il ne laisserait pas faire tout ça », que ce soit le gosse brûlé dans sa chair à cause d’une machine réglée trop vite pour la rentabilité du patron, le chômage à grande échelle que la région avait toujours connu et s’apprêtait à revivre depuis qu’on parlait de fermer les mines pour se chauffer au pétrole, ou encore sa silicose dont la mutuelle se foutait comme d’une guigne. « Il ne laisserait pas faire tout ça, parce que s’il a fait l’homme à son image, il ne peut pas avoir envie de le voir souffrir comme ça ! »

 

A bout d’arguments, il envisagerait alors que ce soit de la faute de mon grand-père, l’autre, le père de ma mère, ce « Rital bigot », comme il l’appelait, qui récitait son chapelet chaque dimanche « comme une femme ». Mais qui l’avait menacé comme un homme, avec sa carabine, quand mon père avait dit qu’il n’y aurait pas de baptême. Il maudirait le Ciel, pour changer, et lui-même, d’avoir toujours tout accepté, communion, confirmation et tout le bazar, pour les beaux yeux noirs de sa femme. Il hurlerait que s’il avait su, il m’aurait envoyé à l’usine à quatorze ans plutôt que de me laisser apprendre à lire, écrire. Il pleurnicherait qu’il avait de grands rêves pour moi – médecin, avocat, peut-être même ingénieur – mais pas « ça ». Il sortirait en laissant la porte de dehors grand ouvert et on ne le reverrait plus jusqu’au lendemain soir.

 

Ma mère a attendu sagement que la tempête soit passée, comme elle le faisait toujours quand son diable d’homme se prenait pour Dieu le père. Alors, tendrement, elle m’a appelé et, redevenant enfant, la chair de sa chair, j’ai posé ma tête sur ses genoux. Elle caressait mes cheveux en me disant « là, là, mon petit » et, comme d’habitude, cela me consola des grandes envolées de mon père. Quand elle sentit que mon corps se dénouait, elle me chuchota : « On raconte pourtant dans le village que la fille du boulanger, elle connaît bien tes mains. Le vieux Emile prétend qu’il vous a vus en allant à la pêche et le diacre a confirmé qu’il se passait des choses pas très catholiques dans la carrière ».

 

Je me suis redressé pour la regarder. Je pensais qu’elle serait déçue de mon attitude. Mais elle avait un petit sourire chafouin et pour la première fois de ma vie, j’ai pu imaginer que ma mère avait eu un jour le corps chaud d’Elise. Je lui ai dit que tout cela était vrai mais que ça ne changeait rien à ce que je serai demain. Même si j’y avais cru, ma vie n’était pas aux côtés d’Elise. J’avais eu l’ordre de me rendre et la force qui émanait de cet appel était telle que je ne pouvais l’ignorer. Alors, ma mère s’est effondrée: « Je n’aurais pas de petits-enfants et Dieu va me prendre mon seul fils ».

 

Mon père finit par revenir et me regarda étonné, comme s’il s’était attendu à ce que je me sois écroulé, cuit par la bière et les premiers soleils. Il n’en était rien et Edgard Meulpas sut qu’on retiendrait de lui, non pas les combats qu’ils avaient gagné contre bien des patrons, mais celui qu’il avait perdu contre son gamin chétif.

 

D’une voix bourrue et un peu fêlée, il a remarqué : « Tu es aussi têtu que moi, n’est-ce pas, fils ? ». Il m’a regardé et j’ai vu qu’il m’aimait malgré qu’il n’y comprenait rien, mon bouffeur de curé de père. Il a conclu : « Et bien, si tu es tellement convaincu que Dieu t’a appelé, il faut y aller, à ce rendez-vous au séminaire ».

 

Et j’y suis allé. C’était il y a longtemps maintenant, très longtemps. Je pensais que j’avais oublié. C’est curieux comme tout me soit revenu d’un coup, avec autant de précision…

 

— Elle était certaine que vous n’auriez pas oublié. Et que si c’était le cas, mes yeux vous rappelleraient tout à l’instant. Elle tenait à ce que vous veniez, vous savez, elle disait que ce serait votre dernier rendez-vous. Alors, Monsieur le Curé, vous lui ferez son l’homélie, à ma grand-mère ?

 

19:39 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : printemps, vocation, amour, jeunesse, souvenirs, au-revoir, rendez-vous |  Facebook |