16/12/2009

Les petits matins

A cette époque, c’était tous les jours la même rengaine.

 

Se lever – trop tôt.

Se laver – vaguement ; à quoi bon, puisqu’une journée en atelier le salirait ?

Enfiler des vêtements au hasard– la salopette de l’usine ne pouvait pas être sortie du bâtiment.

Avaler un café – pour tenter de se réveiller ; ne pas y arriver et renoncer.
Prendre dans le frigo la boîte à tartines – et ravaler la nausée en pensant que ça serait encore une fois une tartine de saucisson au jambon et une autre de salami.


Il était cinq heures alors.


Il quittait la maison sans faire de bruit. Il partait sans dire au-revoir à sa femme et ses enfants, se glissant dehors, comme un voleur. Ca lui semblait triste, infiniment triste. Il allait gagner « le pain quotidien » de ceux qu’il aimait plus que tout au monde et devait partir sans un mot d’encouragement de leur part. Sans un baiser d’amoureux qui tient chaud au cœur toute la journée. Sans un sourire d’enfant qui vous rappelle qu’être papa, c’est la plus grande richesse, celle que tous les hommes d’affaires en jolis costumes, les ingénieurs et les banquiers, les consultants et les actionnaires, ne pourront jamais vous retirer. Celle qu’ils n’ont probablement pas, d’ailleurs, tout occupés à faire des stratégies « B to B » ou « B to C », enfin, n’importe quoi qui rapporte des sous.

Il aurait adoré aller réveiller Solenn. Passer ses doigts dans ses boucles noires, les emmêler un peu plus, et puis lui chuchoter qu’une belle journée s’annonçait aujourd’hui. Les merles chantaient déjà, le soleil se levait majestueusement, somptueux dans ses voiles jaunes et rouges. Il avait envie de lui dire que le printemps était dans l’air, n’en déplaise à la présentatrice du journal qui annonçait toujours avec une tête d’enterrement que la pluie serait au rendez-vous. Il voulait dire à sa fille : « allez, hop ! debout, habille-toi vite et profite ! » Bien sûr, il y aurait les récrés, mais là, il y avait un si beau moment : le lever du jour, quand quasiment personne n’est encore là pour envahir l’espace, quand il semble encore que l’on est le maître du monde, enfin, non, le témoin privilégié de la force du monde.


Il pensait aussi à son fils. Il aimait l’idée d’aller caresser la joue de Nolan, de profiter de son apaisement, lui qui dormait comme un petit pacha en suçant son pouce. Mais la peur de le réveiller et de le faire hurler toute sa rage d’une nuit trop courte le retenait, et il n’allait pas non plus faire un petit coucou dans cette chambre-là.

Le plus dur, c’était de résister à l’envie d’aller se recoucher près de Nina. Il crevait d’envie de se blottir contre elle, de redevenir un enfant dans le creux de son ventre, malgré ses trente-cinq ans, ses bras aux muscles épais, sa barbe de trois jours. Oui, souvent, il se disait qu’être le fils de Nina aurait été le meilleur du sel de la vie : il aurait alors eu cette force  incroyable, celle de la découverte. Ses yeux neufs, son cerveau neuf, lui auraient permis d’appréhender la vie avec une inconscience mêlée de naïveté. Et quand, enfin, il aurait fallu affronter son vrai visage, Nina aurait été là pour le guider, le soutenir en permanence, à chaque pas, à chaque souffle.


Il la connaissait depuis toujours, sa femme, comme tout le monde connaît tout le monde, ici. C’était la plus sauvageonne de l’école. Celle qui jurait en italien, enfin dans ce patois rocailleux des Pouilles que lui avait donné son père. Celle qui crachait par terre avec défi pour donner plus de poids à ses mots. Celle à qui tous les garçons avaient renoncé devant son regard froid comme peut l’être le marbre noir. Celle qui faisait un peu peur et à qui on préférait ne pas se frotter. Cette attitude l’avait fasciné. Nina n’avait rien de plus que lui, elle venait aussi d’une famille d’Italiens immigrés, elle avait aussi une multitude de frères, sa mère parlait aussi le français avec un tel accent et une grammaire si personnelle qu’on pouvait dire qu’elle avait inventé une autre langue. Mais Nina se comportait comme une reine, elle, vivait très haut dans la stratosphère pour être bien certaine de ne pas voir la boue qu’elle avait jusqu’aux chevilles. Elle avait quinze ans et lui seize quand il avait compris : seule cette femme pourrait lui permettre d’exister un tout petit peu.


Il s’était battu pour mériter autre chose qu’un cil battant de dédain, pour sortir de la masse informe qui grouillait aux pieds de Nina. Il y était parvenu avec la force du désespoir, s’étonnant lui-même de cette « grâce divine » qui lui était tombée dessus pendant quelques mois, le temps de pouvoir se mettre définitivement à l’abri dans ses bras. Depuis, c’était une bulle suspendue, un truc de film, « regarder ensemble dans la même direction ». Nina était tout pour lui, Solenn et Nolan étaient son prolongement.


Ils avaient rêvé de la petite maison bien nette, aux briques rouges peintes en blanc pour enlever cette suie crasseuse qui collait à tout, ici. Nina voulait des rideaux de coton, blanc également, bien droits, bien lisses, chics à force de sobriété. En aucun cas des rideaux de crochets comme ceux de sa mère, pleins de trous, de pointes, de volants, de fioritures, assommant de détails. Et puis, elle voulait un crochet sur la façade où accrocher un carillon de bois, pour que le vent leur offre sa chanson, un peu comme si ils l’avaient discipliné. Et un autre, pour y suspendre des fleurs, kalédoiscope arc-en-ciel signe de bonheur.

Et c’était arrivé. Il avait tout fait pour, comme un enfant cherche à mériter l’amour de sa mère : remplacer l’un et l’autre à l’usine et cumuler les pauses, chipoter à droite à gauche – un chantier, une voiture à réparer, un déménagement à préparer, tout était bon pour une brique blanche de plus. Ca allait bien.


Une fille puis un garçon étaient nés. Et ça allait si bien que, pour élever « l’amour de sa vie et la fierté de son cœur »,  Nina avait pu arrêter de travailler. Elle avait renoncé sans peine à son trois-quarts temps de caissière et supprimé les petits extras qu’ils se permettaient autrefois. Lui approuvait bien entendu et, à part la nausée du matin devant sa boîte à tartines, il n’avait jamais eu à se plaindre de ce choix.

C’était l’époque où il se répétait tous les jours qu’il avait une vie de carte postale. C’était même plus beau que cela : un tableau de Monet où la douceur se mêle à ce léger flou qui permet de continuer à rêver. Il affirmait que la vraie vie, celle du stress et des larmes, des peurs et des ennuis, n’aurait plus jamais de prise sur lui. Il n’était plus qu’une impression, un vague sentiment d’existence, on ne pouvait plus l’attraper, le canaliser. Léger comme l’air, il ne sentait plus les fers qu’on lui avait mis aux pieds le jour terrible où il était né à
La Louvière.

C’est alors que tout avait commencé, un peu bizarrement, très loin de chez lui. Aux Etats-Unis. Il n’avait rien compris à ce que les médias racontaient et il était sûr que les médias ne comprenaient rien de ce qu’ils diffusaient. Il était question de prêts hypothécaires qu’on n’aurait jamais dû accorder, de « subprime », de lignes de crédits toxiques, de banques ayant racheté les prêts que d’autres ne pouvaient pas payer afin de jouer cet argent en bourse ou de le placer dans les paradis fiscaux. Comme dans un inventaire de Prévert, on trouvait aussi des pensionnés qui achetaient des actions pour compléter leur pension d’ouvriers, mettant ainsi au chômage les ouvriers d’aujourd’hui, des traders sortant de la bourse le regard défait, l’air étrangement calme, leur matériel de bureau dans une petite caisse, et les plus jeunes d’entre eux faisaient la manche dans les quartiers d’affaires, certains jonglant avec des balles là où hier encore, c’était avec des millions de dollars qu’ils s’amusaient. De jeunes et jolies dames en tailleur faisaient la file dans ce qui ressemblait à un bureau de chômage, et à les voir toutes si semblables malgré la couleur de peau parfois différente, on se demandait s’il y avait des universités où l’on clonait les étudiantes en économie. Des golden boys pleuraient et de pauvres gars en Louisiane aussi. Il y avait un parfum de pré-révolution communiste aux Etats-Unis : tous étaient devenus pauvres.


Et puis, ça s’était rapproché : les banques nationales, nos grandes banques gérées en « bon père de famille », nos « bijoux de famille » comme osaient les plus grands journalistes, perdaient les pédales. La folie douce s’emparait de ce pays aussi, on ne savait pas si on pourrait encore un jour retirer les sous que l’on avait sur son livret. Pendant ce temps, des actionnaires bien nés geignaient qu’ils allaient devoir renoncer à l’appart du Zoute, aux extras du style Safari en Afrique ou voile en Corse, ou encore, ô crime ignoble, diminuer l’argent de poche de la grande, qui, en kot, ne recevrait plus que sept cent euros par mois. A cet instant précis, il avait encore ri : des sous à la banque, il n’en avait pas, il en devait plutôt, alors, elle pouvait bien faire faillite,
la Générale du Crédit, peut-être qu’il y gagnerait de ne plus devoir rembourser son prêt ?


Les employés des banques, eux, ne riaient déjà plus. De restructurations annoncées en menaces de faillite, ils ne savaient plus à quel saint se vouer. Et puis un jour, la présentatrice du journal annonça que l’Islande, oui le pays, était quasiment en faillite. Il n’y comprenait vraiment plus rien du tout : depuis quand un pays  pouvait faire faillite comme le dernier des entrepreneurs peu regardant ?


Nina s’en était mêlée un matin, juste avant qu’il ne parte pour sa pause de six heures. Il fallait avoir peur, disait-elle. Car si quelque chose était cohérent dans l’histoire du monde, c’était que, quoi qu’il se passe, quelles que soient les responsabilités, les erreurs et les raisons des échecs, seuls les pauvres les payaient. Eux, donc. Nina voulait qu’il se trouve un job d’appoint, un vrai, pas de petit boulot supplémentaire ; un vrai second travail au cas où le premier viendrait à manquer. Elle l’avait mis en garde : « J’ai beau ne pas la regarder, je sais que la boue est là, collée à mes pieds. Et là, je sens bien que le niveau remonte. Nous devons faire attention ». Il avait souri, trop heureux  que sa femme soit là, un petit matin. Mais Nina avait continué : « Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai peur. Pas pour nous mais pour Solenn et Nolan. Je ne veux pas qu’ils connaissent la peur de ne pas être comme les autres, la peur de ne pas avoir les bonnes baskets ou de devoir mettre un pull démodé acheté chez les Petits Riens. Je ne veux pas que Solenn soit une fille comme moi, fière parce que si elle devait regarder son chagrin, elle en mourrait. Et je ne veux pas que Nolan soit un petit garçon comme toi, attiré par les gamines de merde comme moi ». Elle avait prononcé « mierde » et devant ce retour à grands pas de l’italien des Pouilles, rocailleux comme un orage, il lui jura qu’il rentrerait le soir en ayant un deuxième travail.


Mais il ne trouva pas. Le vidéo-club n’engageait plus, le patron avait repris les commandes : « Tout le monde dit que la crise arrive, je n’ai pas envie d’engager maintenant pour licencier dans deux semaines ». Chez le Paki, c’était pareil, mais en pire car là, c’était toute la famille qui travaillait au night-shop. Dire à l’un de ne plus venir, c’était se retirer le pain de la bouche. A « l’Agence locale pour l’Emploi », mine de petits boulots (faire les courses des vieux, leur jardin, leur vaisselle, le petit tour de leur chien, …), une jeune fille vieille avant l’âge lui fit la morale, l’œil éteint : « Ici, on aide les chômeurs. Vous qui avez la chance d’avoir un travail, vous devriez être honteux de vouloir cumuler ». Il était reparti la tête basse, croisant le Bourgmestre qui venait de se faire pardonner ses excès (maison de campagne construite sur les subsides reçus par la commune) par son parti (celui des Travailleurs). Il n’avait même pas pensé à lui en vouloir : peut-être que ce type était conne Nina, il avait bien trop peur de retomber que pour lâcher la moindre petite parcelle de paillettes.


Il avait alors pensé à travailler au noir même si l’idée ne lui plaisait qu’à moitié. Il alla trouver « le Suisse » qui, comme son nom ne l’indiquait pas était Polonais et détenait environ la totalité des chantiers « pas déclarés » de la ville. Mais même le Suisse ne pouvait rien pour lui : ceux qui faisaient construire des lofts dans les anciennes usines, fermées depuis que leur grand-père avait tout vendu aux Américains, étaient les mêmes qui pleuraient la perte de leurs sous et avaient engagé un ténor du barreau pour dire « Pouce ! Si la bourse perd nos sous, ça compte plus, on arrête, on veut changer la règle ». Aux dernières nouvelles, c’était mal parti pour les mauvais perdants, donc pour le Suisse, donc pour lui.


Il se résolut à aller trouver le syndicat. Il se rappelait que son grand-père lui parlait avec passion de ses combats de mineur. Il se disait qu’il devait bien en rester quelque chose, un petit feu qui ne demandait qu’à se nourrir de cette situation cataclysmique pour enfin renaître de ses cendres. On aurait des solutions, des étincelles de génie fuseraient, il en était sûr ! Que pouvait-on lui proposer ? Farid n’avait qu’un seul mot à la bouche, enfin, deux : « la grève, camarade ». Et il se dit que s’il revenait dire ça à Nina, elle irait certainement insulter le pauvre délégué, avec tout le fleuri de son italien des Pouilles qui lui revenait toujours en cas de grosse colère. C’est que la dernière grève, on s’en souvenait !


Les types du syndicat avaient séquestré leur jolie petite patronne, à peine trentenaire, pour obtenir trois francs six sous de prime annuelle. Ils l’avaient enfermée trois jours et trois nuits dans l’usine. « C’est un symbole », disaient-ils car eux aussi étaient enfermés dans cette usine, « enchaînés » même. Ils avaient été très gentils avec elle, la nourrissant de croissants le matin et de pizza et de plats chinois le reste de la journée. On l’entendait rire, même, parfois, la patronne. Elle prétendait que ça lui rappelait les camps scouts, surtout que de la fenêtre, elle voyait le brasero, tel un grand feu de veillée. Et puis la grève s’était terminée sur des promesses de l’usine mère et du tout grand patron, comme d’habitude. La petite patronne était rentrée se doucher. Elle souriait toujours.


Après, il avait dû se passer quelque chose mais personne ne sut jamais quoi exactement. La version dans l’usine était que le pommeau avait dû lui tomber sur la tête et tout lui détraquer. Car deux heures après avoir quitté les gars du syndicat, le pied léger, elle passait à la radio, parlant de « traumatisme profond », de « syndrome d’enfermement », de « peur animale face à tous ces hommes déchaînés ». Les médias s’en étaient donné à cœur joie : psychiatres, psychologues, psychanalystes, tous les thérapeutes du pays y étaient allés de leurs avis. La patronne s’était enfoncée dans son histoire, ajoutant à chaque fois un peu plus de trémolos  sa voix. Finalement, le parti des Libertés l’avait déclarée « Jeanne Darc de la droite populaire ». Il n’avait pas bien compris ce que cela signifiait mais toujours est-il qu’on parlait d’en faire une Députée aux prochaines élections. Alors, sans que personne ne comprenne pourquoi, le « coup du pommeau » s’était propagé et c’est le  Parti des Travailleurs qui avait récupéré l’icône. Le Président disait qu’elle pourrait vraiment apporter quelque chose à cette usine, de l’intérieur, toujours. « Oui, mais elle ne veut plus y mettre les pieds » avait remarqué un journaliste. « Comme directrice », avait relevé le Président, mielleux à souhait. « Mais nous avons d’autres ambitions pour elle ». Et hop !, elle était devenue administratrice, via via, petits jeux de chaises musicales dans les sphères du pouvoir.

Cette année-là, on avait beaucoup pronostiqué à l’approche des élections. Mais finalement, tout fut comme d’habitude. Le Parti des Libertés perdit. Nina releva : « Le syndicat, il se fait berner ses yeux tout grand ouvert et puis, il vote pour ceux qui viennent de se foutre de lui. Il ne mérite rien, même pas qu’on lui ouvre les yeux ». Elle avait exigé qu’il arrête de payer ses cotisations et il avait obéi.

Les semaines passaient, n’apportant aucune opportunité. Nina s’inquiétait, les cernes sous son regard de marbre indiquaient que les nuits n’en étaient plus. Il cherchait à la rassurer : « Je vais faire le jardin  et acheter des poules, ça sera toujours ça », « On demandera à ta mère de nous tricoter des pulls, au moins, on n’aura pas froid», « Tu sais, je suis le meilleur ouvrier de la chaîne, il y en a plein à licencier avant moi ». Mais aucune de ses phrases ne faisaient mouche. Nina les avait déjà entendues, ces phrases-là. Elles avaient un parfum d’enfance, acide et amer. Elle voyait le tableau : ses enfants auraient la même adolescence que celle qu’elle avait détestée. Elle avait lutté. Mais rien n’y faisait. Le chemin emportait leurs pas. Il lui semblait entendre clairement : « C’est par là, pour vous ».


C’est alors que la fameuse « ancienne patronne nouvelle personnalité en vogue dans le petit monde politique » fut renommée à la tête de son usine comme directrice. Tous les pontes politiques l’expliquèrent : « Elle va maintenant reprendre une fonction exécutive » et il se souvenait qu’il avait tremblé à l’écoute de ce mot, exécutive. Ca sonnait comme un arrête de mort :  « Exécution. Vous allez tous vous faire zigouiller par cette bonne femme ». Ca ressemblait aussi à expéditive, comme dans « une justice expéditive » et il pensa à la guerre. On en était là : ouvriers contre capital. Il avait frissonné : le froid, celui du couperet, l’avait pénétré, et ce sentiment à la fois de danger et d’urgence ne l’avait plus quitté. Nina et lui étaient sur la même longueur d’ondes : plus rien n’allait.


Dès le lendemain, la patronne avait débarqué au quatrième, l’étage de
la Direction, le plus haut étage de l’usine. « Petite altitude, petit esprit » avait bronché Nina. Tout le monde s’était rassemblé, pour voir ce que ça allait donner. On se demandait si la patronne était toujours sous l’effet du pommeau, certains prétendaient qu’elle allait redevenir comme avant, la « gentille petite gamine transformée malgré elle en ingénieur », d’autres ne disaient rien mais leur regard éteint parlait pour eux : « Ca ou autre chose… ».


La patronne, à peine le petit doigt de pied posé sur le sol de l’atelier, s’était écriée : « Mais c’est
la Roumanie, ici ». Et le contre-maître, et même l’ingénieur, l’avaient regardée sans comprendre pendant que Kurt voulait la prendre à partie pour attaque imméritée à sa mère patrie. Elle avait refusé d’aller plus loin avec un air pincé : « C’est trop sale, trop vieux, trop moche, merci bien, j’en ai vu assez ! ». Et lorsque Farid lui avait demandé : « C’est quand qu’on saura quoi », elle l’avait toisé de bas en haut, deux fois. Puis, elle s’était approchée, de son pas rapide qui faisait claquer ses talons. Elle était toute petite, encore plus devant Farid qui mesure pas loin de deux mètres. Mais elle avait tant relevé son menton que son nez était quasiment collé au visage du délégué. De sa voix toute douce, elle avait pourtant craché : « Je me souviens de vous, mon petit Ben Sallem. Toujours aussi inculte, à ce que je vois ? ». Alors, elle était sortie et n’avait plus parlé qu’aux médias.

Farid en était resté planté comme deux ronds de flans. « Comment ça, inculte ? », répétait-il en marmonnant. Farid prenait les autres à partie : « Si j’avais dit : « Quand est-ce que nous serons informés », tu crois qu’elle m’aurait répondu ? » Tout le monde était d’accord : bien sûr que non ! « Inculte… tu parles ! J’en sais plus qu’elle » et c’était vrai d’une certaine façon. Farid était parfait bilingue français-arabe, et même trilingue car il connaissait aussi le berbère.  Alors oui, il avait parfois le parlé chantant. Mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Tous étaient d’accord avec lui et le lui disaient avec leur français « comme ci comme ça ». Ils s’enthousiasmaient, exhumant des fautes qu’ils ne faisaient plus depuis des années, comme si, par solidarité, toute l’usine avait décidé tacitement de parler la langue des pauvres. C’était Babel sur Sambre. C’était gai.


Il fallait faire quelque chose contre la patronne mais quoi ? Des tas d’idées saugrenues furent évoquées, notamment de l’assommer avec un pommeau, Carmelito, un des plus jeunes de l’usine et le plus jeune frère de Nina, prétendant que dans les films de science-fiction, c’est toujours en refaisant le geste qui a tout enclenché que le héros ré-inversait l’espace-temps. Même lui, d’ordinaire si réservé, s’était laissé gagner par la foire ambiante et avait une idée : envoyer Nina à la patronne. Tout le monde approuva, même si la sentence était claire : « Nina la sauvage ici ? Mazette, elle va foutre le feu à l’usine en laissant la patronne au milieu ! ». Après tout, peu importait : l’usine, un jour ou l’autre, elle fermerait. Et la patronne, ma foi…


Et Nina était venue et avait commencé par engueuler tout le monde. Qu’avait fait le syndicat quand il était encore temps, quand on aurait pu contester les décisions ? Où étaient-ils, les délégués, quand il fallait se battre pour le seul vrai droit, travailler toute une carrière ? Pourquoi n’avait-on pas mis en place une caisse de solidarité depuis bien longtemps ? Qu’est-ce que c’était que cette léthargie ambiante ? Une fois qu’il fut bien clair que plus personne n’oserait broncher, elle organisa les choses. On allait occuper l’usine mais de façon joyeuse : femmes et enfants étaient les bienvenus. Il y aurait des barbecues et de la musique, et les vis et les clous qu’on produisait, on les distribuerait au carrefour avec un petit message. Il fallait « remettre l’usine au cœur du village », montrer à tout le monde qu’elle était le poumon de la ville, de la vie. Que sans elle, c’était toutes ces familles qui, d’une certaine façon, mourraient. Mais aussi, on continuerait le travail : « on ne se bat pas pour travailler tout en commençant par se croiser les bras » avait-elle décrété. Carmelito avait alors ouvert la bouche mais, curieusement, aucun son n’en était sorti.


Nina se révélait flambloyante. Il ne se doutait pas qu’il vivait avec une pasionaria de la cause des travailleurs. Certes, Nina était fille, femme et sœur d’ouvriers. Elle était courageuse et avait l’instinct de survie. Mais où avait-elle appris à parler en public ? D’où tenait-elle l’art de mettre tout le monde d’accord derrière elle ? Comment savait-elle ce qu’il fallait faire et comment le faire ? C’est comme si toute la colère rentrée depuis toujours, les trahisons permanentes que la vie se permettait face à la justice, l’inégalité consommée par tous dans la ville, toute cette fange sortait, enfin canalisée. Nina avait une idée par jour. Elle invitait la presse et les reporters écrivaient des pages entières sur cette beauté glacée dont le discours enflammait l’âme de petit garçon que tous conservent. Elle invitait des photographes, écrivains, acteurs, et ils mettaient leur art au service du combat des ouvriers. Elle réinventait le monde. Elle réussissait la plus jolie « non grève » de l’histoire du syndicalisme. Mais le combat était inégal.


Les politiques n’étaient pas pour eux. Enfin, ils n’étaient pas contre eux mais pour d’obscures raisons, ils ne pouvaient rien faire. Ils disaient que c’était trop tard, qu’il n’y avait plus de ligne de crédit, tout était parti pour sauver les banques. Et que, c’était peut-être bizarre, mais les banques ne pouvaient pas non plus leur prêter. Ils s’excusaient mais c’était une réalité : on ne pourrait même pas limiter la casse. Donc, c’était tous dehors, pas juste les pré-pensionnés ou les intérimaires. Ils s’emberlificotaient dans des explications qui n’en étaient pas et prenaient des airs de jésuite mal à l’aise. L’opposition se déchaînait et se gaussait de ce parti de gauche qui abandonne ses électeurs. La majorité stigmatisait la droite qui, même si elle n’était pas au pouvoir, avait inspiré l’économie. Et puis, après quelques semaines, ils se turent tous, dans toutes les langues, dans tous les journaux. Il n’y eut plus que des photos, avec leurs têtes de martyrs sur la croix.


Le couperet tomba le premier lundi de juin. C’était fini. L’usine fermait, point. Tout le monde pouvait rentrer chez lui, l’âme légère : les indemnités de licenciement seraient payées (et la patronne empocherait un joli pactole pour un mois et demi de travail). « Chômeur ». Oui, certes. Mais il ne fallait pas avoir peur : avec le Plan « Guérilla », l’Etat avait des solutions à proposer. Enfin, aurait. Enfin, devrait avoir. Mais bon, l’important était de rentrer chez soi et d’arrêter cet espèce de happening permanent dans l’usine. Sinon, les huissiers débarqueraient et là, …


Il n’était pas trop inquiet car il se disait qu’il avait un plan B : cette fois-ci, l’Agence locale pour l’Emploi ne  pourrait plus lui dire non. Il se présenta tout confiant mais la jeune femme aigrie qui le reçut à nouveau s’exclama : « Mais enfin, que croyez-vous ? Ici, c’est pour les chômeurs longue durée ! On ne va pas déjà vous donner quelque chose, pensez à tous ceux qui attendent depuis des années ». Alors, il rentra et, comme s’il avait cinq ans, il pleura dans les bras de Nina, la tête contre son sein.

C’était en juin. On était en septembre. Le temps avait passé, d’abord très vite : il avait fait un jardin et acheté trois poules. Nina faisait des ménages à droite, à gauche, et s’était mise au crochet, faisant pour toute
la Ville de ces rideaux qu’elle détestait tant. Le fils du Paki avait obtenu son diplôme d’ingénieur et était parti travailler en Inde. Du coup, lui travaillait quelques heures au Night-Shop, entre quatorze et dix-huit heures. Ses clients étaient des chômeurs comme lui, tous avec des combines, tous dans la débrouille. Son patron lui donnait chaque soir une bouteille de coca, « pour les enfants », et lui refusait parce que Nina l’aurait tué si elle avait su qu’il acceptait l’aumône. Le patron insistait. Alors, il disait merci et planquait la bouteille sur le chemin du retour. Il la vendait le lendemain, de retour au magasin, empochant deux euros. C’était minable mais la vie lui avait démontré que, parfois, souvent, rien ne servait de se battre. Et puis deux euros fois sept jours, ça faisait quatorze euros, fois quatre semaines, cinquante-six euros par mois. Il y avait douze mois sur un an et trois anniversaires à fêter, il aurait donc cent soixante-huit euros à consacrer à une belle surprise pour chacun de ses chéris. La vie était belle, en fait.


Trois septembre. Solenn rentrait à l’école, en première année. Un événement. Toute la famille décida d’aller conduire la petite. Il n’y fit pas attention mais c’était la première fois depuis trois mois qu’il partait de chez lui aussi tôt, vers huit heures moins le quart. Cela faisait trois mois qu’il ne s’était plus levé le matin « comme ça », avec une obligation au bout. Trois mois que, lorsque son horloge interne le réveillait à quatre heures trente-huit, il pouvait profiter : laisser d’abord le jour s’installer doucement. Se lever à pas de souris. Aller regarder le ciel. Sortir les pieds nus dans la rosée. Inspecter le jardin, s’émerveiller d’une fleur de courgette offrant son jaune soleil au milieu d’un océan de verdure. Prendre le temps de regarder les oiseaux, tenter d’apprendre à décoder leurs signes. Revenir tout doucement ; s’arrêter encore quelques instants pour arracher une mauvaise herbe ou cueillir une fleur. Rentrer dans la cuisine et mettre le café en route. Retourner dans la chambre et regarder Nina. La laisser encore dormir un peu en remerciant le monde qu’elle soit à la fois si belle et à lui. Aller voir Nolan et le respirer. Se dire que l’avenir est là, qu’il est grand et fort. Et puis aller chercher Solenn avec des mines de gamin prêt à mettre les doigts dans la confiture. Sentir son cœur bondir devant le sourire de la gamine prête à désobéir, complice de son père. L’habiller d’un t-shirt et d’un short, lui donner ses espadrilles et puis, vite, vite, retourner dehors et profiter. Savoir que Nina va bientôt se lever et ne pourra s’empêcher de savourer l’image idyllique du père et de la fille heureux.

Cela faisait trois mois que tout s’étirait lentement. Il vivait dans une sorte de ouate. Et puis, là, d’un coup, ça lui était revenu. Dès qu’il sortit sur le perron, le malaise le prit à la gorge. Il regardait hébété le monde qui tournait. Des gens, des dizaines, s’étaient levés, vite, vite, avaient enfilé une tenue de travail et pris leurs tartines et puis, hop, ils s’étaient mis en route, vers la gare ou l’autoroute, à pieds ou en auto, certains en vélo même. Il avait l’impression que toute
la Ville défilait devant lui, relégué au dernier rang du spectacle. La nostalgie l’avait envahi, comme une nausée énorme qui l’étouffait. Il s’assit sur la pierre bleue du perron. Nina, l’angoisse dans la voix, s’écria « Qu’as-tu donc, mon dieu ? »


Et, étonné au plus profond de lui de ce que représentait son malaise, il s’entendit répondre : « J’aimerais tant que les petits matins veuillent encore dire quelque chose pour moi ! »

 

 

11:49 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amour, travail, greve, chomage, emploi, matin, temps libre, essentiel, syndicats |  Facebook |

06/11/2009

Une si jolie rivière

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. La légende raconte que tout ce qui tombe dans les eaux de cette rivière, les feuilles, les insectes, les plumes d’oiseau, tout se transforme en pierres de son lit. Ah ! que ne donnerais-je pour pouvoir récupérer mes larmes devenues pierres ! Oh ! que l’idée de reprendre mon chagrin m’est agréable. J’aimerais qu’il me soit donné de n’en laisser nulle trace, pour que jamais personne, et surtout pas toi, ne puisse se vanter de tout ce que j’ai pu être pour toi. Je voudrais que chacune de mes larmes me soient rendue pour effacer toute preuve de ce que j’ai pu devenir par amour, inconscience ou folie, pour toi. Que plus rien sur cette terre ne raconte la bêtise qui a été la mienne. Que le silence prenne toute la place. Oh oui, que plus rien ne parle de toi et moi. Jamais. Que notre histoire tombe dans les limbes et s’y noie.

 

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. Quiconque sur cette Terre a vécu le sait : les grosses méchantes larmes font du bien. Elles m’ont permis de cesser de m’étouffer avec des fils de pensées insensés, impossibles à dénouer et encore moins à tisser. Notre histoire n’avait ni queue ni tête, soit. Je n’en cherchais plus, résignée. Chaque larme versée était une pierre qui me jaillissait du cœur, un caillou qui quittait ma chaussure, une poussière hors de mes yeux. Chaque sanglot me nettoyait, m’épurait. Tout devenait évident. Cela ne veut pas dire que cela prenait un sens, non, bien au contraire. Tout était toujours aussi disparate mais la clarté se faisait. La lumière m’inondait. Elle n’est pas la raison mais je pouvais m’en contenter. J’avais besoin de me vider, peu importe si le prix à payer était une douce folie.

 

J’ai pleuré, comme seuls les enfants savent le faire. Le cœur ouvert, le nez morveux, la voix cassée. Mes yeux étaient rouges et je tremblais quand mon bras cherchait à m’essuyer le visage. J’ai pleuré de tout mon être, sans retenue, sans plus aucune morale ou pudeur. Je me fichais bien de savoir si l’on me voyait ou pas, si l’on me jugeait ou si l’on en riait. J’étais oppressée mais je n’arrivais pas à me libérer de ces sanglots. Comme si ma vie dépendait de ce flot sans fin qui jaillissait de moi. J’ai pleuré comme probablement les condamnés à mort le font : en sachant qu’au bout de cet ultime chagrin, il y avait la mort, inéluctable.

 

Car oui, je mourais, à petit feu. Ces larmes me nettoyaient au plus profond de moi-même. Elles me lavaient non pas le visage mais l’âme. Elles disséquaient ma chair. Je quittais une peau devenue autre que la mienne et je la regardais comme un grand vêtement, ample et démodé, dont je ne savais plus que faire. Je pleurais et c’était toute une partie de moi que je laissais là, sur cette berge. Je me défaisais de la femme que je ne pouvais plus supporter être. De celle qui avait la tête à l’envers à cause de ton regard noir. De celle qui aurait tué père et mère pour un sourire de ta part. Je l’abandonnais.

 

Que restait-il de moi, dès lors ? Un spectre léger, un peu de chair attachée à quelques os. La flamme de la vie n’y était plus, sans que je sache dire si elle était quelque part dans les fripes laissées sur la berge ou tombées au fond de la rivière avec mes larmes. Le chant de la rivière me berçait, me chuchotant la réponse à l’oreille. La mélodie était claire, précise, sans faux-semblants. Les mots étaient cruels mais ils ne mentaient pas et cela m’apparaissait comme une bénédiction. Enfin, après tous ces errements, ces tourments que tu m’avais infligés, la Vérité. Je pourrais répéter ce que l’eau m’a dit, pour me faire mieux comprendre, prouver que je ne suis pas folle, mais je sais que je n’en ai pas le droit. La rivière a des secrets que l’on ne doit pas confier, qui doivent rester enfuis. C’est mieux comme cela, comme les pierres au fond de l’eau masquent ce qu’elles étaient auparavant.

 

L’eau pure, cristalline et transparente, coulait à mes pieds sans chercher à me consoler. Quels jolis flots pour un nom si maudit ! J’y cherchais mon reflet mais je ne pouvais pas le voir. Le lit de la rivière prenait toute la place. Toutes ces pierres… Combien étaient-elles à avoir été autrefois des larmes versées par de pauvres filles délaissées ? Combien de chagrins avaient été ici déversés, avalés à jamais par l’eau ? La légende, je la connaissais. Mais je n’étais pas venue pour cela. C’est le nom de la rivière qui avait guidé mes pas. La Haine.

 

La Haine… Etait-ce parce que toutes les femmes venaient y pleurer leur amour perdu qu’elle avait hérité de ce nom ? On dit que la frontière entre ces deux sentiments est bien légère, que l’un n’est que le reflet de l’autre, jumeaux maudits. Et c’est vrai que je te détestais. Mais de quel droit ? Tu étais probablement tel que tu l’avais toujours été, je m’étais juste voilée la face. J’avais cru que tu n’étais pas comme que les autres te voyaient, que je te changerais, que tu changerais pour moi. J’avais cru tout ce qui pouvait m’arranger. Jusqu’à me dire que tu m’aimerais pour toute la vie, que j’étais précieuse à tes yeux et que mon amour pour toi n’était qu’une miette de celui que tu éprouvais à mon égard.

 

La Haine… Je te détestais mais je me haïssais bien plus encore. J’avais eu la chance de t’avoir à mes côtés et je n’avais pas su me rendre indispensable à ta vie. J’avais tout gâché.

 

La Haine… Y avait-il eu, un jour, une autre légende prétendant que l’on pouvait venir s’asseoir et pleurer sur les berges de cette si jolie rivière, jusqu’à ce que son cœur soit libéré d’un tel sentiment, vaincu par la beauté des lieux ? L’histoire disait-elle si le sentiment pouvait être inversé et redevenir un amour intense ? Et si oui, comment y parvenir ?

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. Je ne saurais dire combien de temps tout cela a duré. Peut-être des heures, des jours. Ou une vie entière ? Je suis restée suffisamment longtemps pour que, petit à petit, je voie chacune de mes larmes devenir pierre. Très précisément, je pouvais suivre les petites gouttes salées perler au bord de mes paupières, rouler sur mes joues et puis tomber à la surface de l’eau où elles se transformaient en galet gris ou noir.

 

Après tout ce temps, j’ai fini par ne plus avoir de larmes à verser. Désemparée, j’ai pris la seule décision possible. Je les pêcherai, ces pierres. Une à une. Comme les pêcheurs de perles, je descendrai dans les flots, jusqu’au bout des abysses s’il le faut. Je m’obstinerai, comme je sais si bien le faire en amour, et ça n’est pas une pierre que je ramènerai, mais toutes les pierres, toutes mes pierres. Quoi qu’il m’en coûte : innombrables bouffées d’oxygène à retenir, manque d’air brûlant les poumons, fourmillements dans les bras et les jambes, vue assombrie par l’effort. Peu importe. Je ramènerai toutes les traces de ma peine sur la berge. J’ai le temps. Tu ne m’attends plus. Je n’ai plus que ça à faire.

 

Et puis, quand toutes mes larmes seront à côté de moi, il ne me restera plus qu’à les avaler. Une à une. Mon corps s’alourdira petit à petit jusqu’à ce que, rempli à nouveau de cette peine immense que tu lui as infligée, il soit suffisamment lesté que pour tomber au fond de l’eau et ne jamais remonter.

 

Alors, je m’approcherai des flots une dernière fois. Je me pencherai pour me dire adieu. Je n’y verrai rien mais ça n’aura plus d’importance. Je me laisserai tomber. Et l’eau ne me rendra pas puisque moi aussi, je deviendrai une pierre. Juste une autre pierre, une de plus dans son lit. Il ne restera plus rien de nous, il ne restera pour ainsi dire plus rien de moi. Bercée pour l’éternité, je suis certaine que je pourrai enfin t’oublier.

 

Les gens du village en parleront, bien sûr. Certains m’auront vue pleurer, d’autres m’auront peut-être entendue parler. « Une si jolie fille », diront-ils. Ils se raconteront mon histoire les uns aux autres et bientôt, un vent de rumeur circulera ici et là. Ils  penseront : « Une si jolie rivière » et ne comprendront pas comment il est possible qu’une telle beauté n’ait pas su me consoler. Ils vivront avec cette interrogation : « Comment peut-on mourir d’amour en se jetant dans la Haine ? »

 

La légende ne sera plus jamais la même.

12:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : amour, larmes, rupture, haine, coelho, mourir d amour |  Facebook |

02/10/2009

Les cartes ne mentent jamais

-         Ca ne marche absolument pas, ton truc, là.

-         Ne parle pas comme ça des cartes !

-         Mais c’est la vérité, Sophie. Rien ne s’est passé comme tu l’avais dit.

-         Je n’ai rien dit. J’ai interprété pour toi, pauvre ignorant, le tirage que tu avais fait.

-         Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Je me suis bien ridiculisé, la honte de ma vie !

-         Ca n’est pas possible, Dimitri : les cartes ne mentent jamais.

-         Mais je te jure !

-         Tu étais sincère au moins, quand tu as posé ta question ? Tu ne te moquais pas ?

-         Ecoute Sophie, arrête de te monter le bourrichon. Tu n’es pas madame Soleil et moi, je me suis bien planté. Je m’en remettrai mais j’ai retenu la leçon : tes trucs de nana, tu te les gardes. Tu parles d’un coup de foudre !

-         Tu dois certainement exagérer, Dimitri !

-         Tu ne me crois pas ? OK ! Je vais te raconter tout par le menu détail et on verra après qui ment, moi ou ton satané tarot.

-         Ne parle…

-         Tais-toi, Sophie ! Donc, depuis que tes cartes avaient « parlé », je me préparais mentalement. Je me disais que chaque jour pouvait m’apporter l’amour fou et je vivais en fonction. Je m’habillais avec soin, me rasais de près…

-         T’as trois poils.

-         Et alors ? Je ne sortais pas sans un léger parfum d’Hugo Boss. J’en étais même à vérifier si mes chaussures étaient parfaitement cirées ou pas. Je te passe tous les petits détails, du genre observation des ailes du nez et du front dans le miroir, angoisse au moindre cil de travers, lavage des dents au citron pour les rendre plus blanches.

-         Oui passe moi les détails, ça vaut mieux. J’aimerais pouvoir encore croire en l’homme idéal plutôt que d’imaginer que quelque part, un pauvre mec se reluque dans sa salle de bains en espérant ainsi se transformer en Prince Charmant.

-         Merci, Sophie. C’est un plaisir de te connaître.

-         Faut en vouloir à ton père, hein ? Ma mère et moi, on ne demandait rien à personne. C’est lui qui l’a draguée.

-         Je continue mon histoire où tu vas encore me raconter « ta mère et mon père » épisode quarante sept mille trois cent vingt-quatre ?

-         Ok, continue.

-         Bon, donc, j’étais le mec parfait. Je me baladais au hasard, en pensant à ce que tu m’avais dit : « Le moment idéal, ce sera quand tu la verras dans un nuage doré ». Je vivais en me demandant sans cesse : « Pt’… , où vais-je dégoter un nuage doré ? ». Parce que ça, évidemment, tes cartes ne le disaient pas, ça. Comme elles auraient pas pu faire simple et me dire : « Va à la Terrasse de l’Ours » ou « Attends sur le quai 3 le train du soir ».

-         La recherche du sens fait partie essentielle du cheminement.

-         Pardon ?

-         Traduction pour les garçons : « Bouge-toi  pour mériter d’avoir eu accès à une info sur ton avenir ».

-         Ouais, ben je trouve que je me suis pas mal démené et pour que dalle, parce que la soi-disant info, c’était n’importe quoi.

-         Que tu prétends ! Je ne te crois toujours pas.

-         Tu vas voir. Donc, je cherchais la lumière dorée. Je devais avoir l’air hagard et débile, comme un pauvre gars sous ectasy qui essaye d’attraper les lasers au cours d’une rave party, tu sais le fameux « catch the light ». Mais j’assumais. Je n’osais évidemment pas en parler à mes potes, t’imagines : « Salut Benji, dis au fait, si tu vois une lumière dorée, tu me préviens, hein ? Y’a la femme de ma vie qui m’y attend ». Je me donnais l’impression de devenir cinglé.

-         Faut pas exagérer ! Je t’ai tiré les cartes avant-hier. Tu n’as pas eu le temps de devenir plus dingue que d’habitude !

-         Tu crois ? Moi je pense que si et que tu l’as fait exprès pour que je me ridiculise.

-         Mais enfin, Dim’, t’es fou ou quoi ? J’ai vraiment pas besoin de ça pour exister.

-         J’en suis pas sûr… T’as bien besoin des cartes, après tout.

-         T’es vraiment méchant. Heureusement que tu l’as loupée, la femme de ta vie, ça fait une malheureuse de moins.

-         Ah ! Tu vois ! Tu reconnais que je l’ai loupée.

-         C’est ce que t’arrêtes pas de répéter. Et j’ose imaginer que si c’était pas le cas, tu serais pas ici, dans la chambre de ta demi-sœur, à me raconter ta vie ! Ce que je ne comprends pas, c’est comment tu as fait.

-         Ah oui, parce que c’est de ma faute ? Attends, je continue. Euh… J’en étais où ?

-         T’étais l’idiot du village qui cherchait la lumière.

-         Rigole pas, Sophie ! J’étais vraiment obnubilé par ça et ce n’est pas du tout gai. Parce que quand t’y penses, tu te donnes le sentiment de ne pas être normal. Et quand tu t’aperçois que t’y pensais pas, tu te dis « M…, j’ai pas fait gaffe ! Si ça tombe, le moment parfait est passé ». Bref, je tentais de vivre ma vie tout en cherchant mon âme sœur avec angoisse. A un moment, sur un parking, y’a eu un reflet de soleil dans un pare-brise et j’ai bien cru que ça y était. J’ai foncé vers la voiture et j’ai mis mes mains contre les vitres pour bien voir à l’intérieur. Mais y’avait personne. J’étais en train de me dire que j’allais attendre pour voir qui rentrerait dedans au moment où un grand baraqué est arrivé.

-         C’était peut-être lui, ta femme idéale. Faut être ouvert, brother !

-         Très drôle. En tous cas, lui, il n’avait pas l’air ouvert du tout. Il m’a demandé ce que je cherchais et s’il pouvait m’aider. J’ai bredouillé trois mots et je suis parti. Avec mon air de Jésus de la crèche, j’avais pas dû lui plaire car il m’a suivi du regard pendant longtemps. Génial, quoi. J’ai failli me faire arrêter grâce à toi.

-         Tout de suite, tu dramatises. T’as un mauvais karma pour voir autant la vie du mauvais côté ?

-         Non, j’ai une demi-sœur. Bref, à un moment, je me suis souvenu qu’au Soleil, le bar à cocktails, il y avait des tas de jeux de lumières. J’y suis allé sans trop de conviction. Et là : bingo ! Une lumière dorée, jaune-orange. C’était parfait. Et au bar, en effet, une nana. Là, je me suis dit que c’était bon, on y était.

-         En effet, ça a l’air d’être bien. La fille te plaisait…

-         Et j’ai commencé à engager la conversation. Blabla, tu vois : « Moi, c’est Dim’, et toi ?  Hannah, waw, c’est super mignon comme prénom».

-         Dis donc, t’es un vrai pro de la drague toi.

-         Super drôle, miss. J’étais impressionné, avec tout ce que tu m’avais raconté. Mais j’essayais de faire de mon mieux, d’être drôle, léger, enfin, tu vois.

-         De ta part, pas trop, mais bon.

-         Ouais, ben, elle n’a pas dû trop bien voir non plus parce que quand je lui ai dit que j’aimerais la revoir …

-         Tu lui as dit ça ?

-         Tu voulais que je lui dise quoi ? Laisse-moi finir, t’y connais rien. Donc, je lui ai dit qu’elle me plaisait et que c’était clair, c’était elle la femme de ma vie. Je lui ai même parlé de coup de foudre, « love at first sight » comme dise les Anglais.

-         Oui, au premier regard ; mais après…

-         Et là, elle s’est emportée et m’a dit que j’étais un gros nase, qui ne connaissait rien aux femmes. Elle s’est levée et m’a planté là, elle est carrément partie.

-         Et t’as fait quoi ?

-         Ben, j’ai payé et je suis parti.

-         Mais enfin, Dimitri, t’es débile ou quoi ?

-         Quoi ? qu’est-ce que j’ai pas bien fait ? J’aurais pas dû payer ?

-         Qu’on dit les cartes ?

-         Lumière dorée, super belle fille, coup de foudre.

-         Non !!!

-         C’est ce que tu as dit.

-         Non, j’ai dit : quand tu trouveras une lumière dorée, le moment sera idéal. Tu sais que là, tu la rencontreras.

-         Oui, c’est ce que je disais.

-         Et la suite ?

-         J’sais plus, un truc comme un coup de foudre à retardement.

-         Non ! « Ce sera le moment du coup de foudre, passé la première illusion ».

-         Et alors ? Quoi la première illusion ?

-         Cette nana, c’était l’illusion.

-         Mais non ! L’illusion, c’était la voiture.

-         Quelle voiture ?

-         Je t’ai dit, où le gars m’a regardé bizarrement.

-         Mais ça n’a rien à voir, cette bagnole ! T’avais pas encore trouvé la lumière quand tu as vu cette auto!

-         Ben quoi alors ?

-         Y’en avait certainement une autre, de fille, dans le bar ?

-         Ben ouais, derrière, y’avait une rouquine, je crois, qui semblait trouver  la scène pathétique. J’ai pas trop fait gaffe, moi, j’avais trouvé soi-disant la nana de mes rêves.

-         Tu l’avais trouvée, brother !

-         Mais pourquoi elle est partie, alors ?

-         C’est la rouquine que t’aurais dû draguer ! L’autre c’était l’illusion.

-         Merde !

-         Preuve est faite : les cartes ne mentent jamais. La vérité, c’est que rare sont ceux qui savent les écouter.

16:53 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amour, avenir, coup de foudre, verite, cartes, tarot, madame soleil |  Facebook |

04/07/2007

C'est l'été, partons voir du pays...

Rome dans un miroir

 

C’était l’été qui précédait nos vingt ans de mariage. Tu ne me voyais plus depuis longtemps. J’étais devenue pour toi un élément du décor, au même titre que les rideaux à fleurs du salon ou le petit meuble en chêne de l’entrée. Je ne sais pas si tu m’aimais encore ; j’imagine que oui : tout au fond, quelque part entre ton âme et tes souvenirs, il devait bien y avoir un reste de sentiments. Le problème était plutôt dans les couches qui s’étaient installées progressivement entre ton cœur et tes yeux : en plus de te masquer la vue, elles t’avaient rendu aveugle à tes propres sentiments.

 

J’avais essayé plusieurs fois d’enflammer tous ces voiles mais sans succès. Alors, j’avais joué avec eux, cherchant tant bien que mal à m’en faire de ces parures orientales qui t’auraient rendu fou. Comme rien ne marchait, je m’étais résignée. Nous errions l’un à côté de l’autre, conjoints mais non plus amants.

 

Chaque soir, après avoir jeté tes clés et ton porte-documents sur le petit meuble de l’entrée, tu entrais dans le salon et tirais les rideaux. Le rituel, immuable, annonçait le début du récit de tes histoires de travail, destiné à une épouse invisible mais efficace. Je ne comprenais rien à ce que tu articulais, entre deux bouchées bien mastiquées, mais cela n’avait aucune importance. Tu n’attendais de moi qu’une tête légèrement inclinée, qui oscillerait de temps en temps, en signe d’écoute. Même si je n’avais rien d’exaltant à dire, j’aurais aimé ne pas avoir l’impression que tu voulais remplir tout l’espace. J’aurais aimé sentir que je pouvais laisser mon corps crier, réclamer son dû : des caresses, ne serait-ce qu’un geste, au moins un regard. La petite quarantaine, c’est si jeune pour devenir un fantôme…

 

C’est alors que cette chanson a commencé à passer sans cesse à la radio et à boucler dans mon cerveau : « Week-end à Rome ». Je la fredonnais à ton égard, comme une invite à m’emmener là-bas où, à en croire les soupirs des choristes de Daho, il fait plus chaud et où la vie est plus douce. Mais tu faisais semblant de ne pas entendre, ni la voix sucrée du chanteur ni mes murmures. J’avais pourtant tellement envie que « tous les deux sans personne, tu coinces ta bulle dans ma bulle ».

 

Le petit jeu a duré tout l’été, le temps d’un succès. Puis, tout en rangeant mes jupes légères dans la malle qui monterait au grenier, j’ai mis de côté, quelque part entre mon cœur et mon esprit, la mélodie et mes désirs de dolce vita. Je n’y suis plus revenue devant toi.

 

Par contre, bien au chaud au fond de moi, la petite musique s’amplifiait, grandissait, prenait toute la place. Je l’avais toujours dans l’oreille, comme un acouphène mais en bien plus agréable. Peu m’importait que tu ne me regardes plus, que tu n’écoutes pas les cris de mon corps, que tes histoires soient soporifiques, que je sois transparente à tes yeux. Je n’étais plus en attente de quoi que ce soit de ta part. J’étais remplie d’un nouveau bonheur.

 

Chaque matin quand tu partais, mais aussi chaque soir, lorsque tu commençais à débiter tes histoires lénifiantes de Truc ayant dit Ceci lors de la réunion Machin, je guettais le murmure. Et il venait, jamais il ne manqua à l’appel. Très vite, le son devenait plus clair, les mots plus précis. Alors, d’un coup, je partais.

 

Oh, pas très loin, juste à deux heures de vol. Un saut de puce en avion et je débarquais sur le sol de l’aéroport de Fiumicino. J’étais une autre, une de ses belles femmes que l’Italie seule sait donner. Mes cheveux étaient longs et sombres, retenus par un foulard de soie aux couleurs chatoyantes. Mes yeux étaient évidemment cachés par d’immenses lunettes de soleil noires. Ma bouche bien ourlée - peinte d’un joli rouge-, mes bas légèrement fumés - à couture -, mon imper mastic - serré à la taille-, faisaient de moi une héroïne de film, la maîtresse du gangster. De ma voix un peu cassée, je demandais au chauffeur, venu m’attendre sur le tarmac avec une berline aux vitres teintées, de m’emmener à l’Hôtel Cortina. Et dans ma chambre, la numéro douze, celle qui donne sur la Piazza della Republica, j’attendais mon amant. Le cœur battant, tremblant de savoir s’il rentrerait ou pas. Je les maudissais, lui et ses trafics, son code d’honneur suranné, ses hold-up fumants. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le bruit des armes, les cris policiers et le sang noir sur les pavés blancs. On y arriverait, un jour, et mes lunettes de soleil, aussi immenses soient-elles, ne pourraient cacher mes larmes.

 

Quand j’entendais enfin son pas lourd dans les escaliers, mon cœur s’emballait davantage. Il allait me rejoindre dans un instant mais ces quelques moments d’attente supplémentaires m’étaient insupportables. D’autant que mon rêve n’allait jamais au-delà de ce bruit de pas. Comme si donner un visage à cet homme aurait été te trahir irrévocablement. Ou parce que je craignais que malgré le peu d’attention que tu me montrais, tu forces la porte de l’hôtel et de mes rêves.

 

Lorsque ce mercredi d’octobre, la pluie est tombée au moment où tu m’envoyais un message m’annonçant que tu rentrerais tard, ma décision a été irrévocable : j’irais me perdre dans les ruelles, flâner au Colisée. Je courrais au milieu de la Piazza Navona pour faire s’envoler les pigeons haut dans le ciel bleu ; je jetterais mes cents dans toutes les fontaines de la ville, faisant des vœux à m’en faire tourner la tête. Je louerais une vespa et au milieu de ma ballade, je m’attablerais à une terrasse, pour siroter un martini en me laissant doucement enivrer, de vin cuit et de soleil. Les hommes me parleraient avec les mains en me mangeant des yeux, ils auraient la voix grave mais les moments avec eux seraient tout en légèreté. Ce serait le début de ma nouvelle vie. Une vie sans toi mais pleine de moi, pleine de tout ce que j’ai tu pendant des mois ou peut-être des années.

 

J’ai pris le CD de Daho, préparé ma valise et appelé un taxi. J’étais certaine de ma chance : je trouverais un vol sans problème et la chambre douze de l’Hôtel Cortina serait libre. Je suis descendue en talons hauts, imper noir et coiffée d’un foulard. Mes cheveux étaient toujours blonds et je n’avais pas trouvé de vrai rouge à lèvres dans mes tiroirs, mais peu importe : j’entrais doucement dans mon rêve. Comme dans un film, j’ai pris le tube de rose « Chanel 12 » et j’ai écrit sur le frigo : « Je t’écrirais. Tchao ».

 

Il faisait plein soleil sur Rome et j’ai fait tout ce que j’avais prévu : jeter mes vœux dans la fontaine de Trévi en me prenant pour Anita Ekberg, me sentir libre comme les pigeons qui s’envolaient lourdement, regarder les vieilles pierres et me rêver maîtresse d’un Empereur, sillonner la ville en scooter comme si j’étais Audrey Hepbun en vacances romaines, boire du Martini en flirtant et croquer dans l’olive comme dans le fruit du péché.

 

Et lorsque je rentrais dans ma chambre numéro douze, j’attendais le bruit des pas de mon homme. Des jours et des jours ont passé, le rêve se déroulait toujours sur fond de Daho et s’achevait en points de suspension. Et puis une nuit, malgré mes cheveux teints en noir et ma bouche désormais rouge, la porte s’est ouverte et, dans mon rêve, c’est à toi que j’ai ouvert.

 

Je t’ai écrit, comme je l’avais promis. Je t’ai donné rendez-vous dans cette chambre, vingt ans jour pour jour après t’avoir dit oui en l’Eglise des Anges. J’ai essayé de t’expliquer que j’avais choisi ce dont j’avais besoin pour me sentir exister à nouveau. Que Rome était ma vie. Le reste t’appartenait. Y compris le choix d’en faire ou pas partie.

 

Quand j’ai entendu les pas dans l’escalier, j’ai su que c’étaient les tiens. Mon cœur, qui battait à m’en rompre la poitrine, les aurait devinés entre mille. Tu as ouvert la porte et j’ai vu que tu hésitais à me reconnaître : où était la blonde éthérée, transparente, que tu avais un jour aimé ? Mais tu as enfui ton nez dans mon cou et tes larmes me faisaient du bien, elles nous remettaient à égalité.

 

Au petit matin, Daho s’était tu et j’ai espéré que, cette fois, nous mettions toutes les chances de notre côté. En t’entraînant à la découverte de ma ville, j’ai croisé le reflet d’un panneau routier dans une vitrine et j’y ai cru : Roma est quasiment le palindrome d’Amore.

21:45 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : rupture, anniversaire de mariage, rome, daho, cinema, martini, vespa, amour |  Facebook |

06/06/2007

A vos agendas...

Le dernier rendez-vous

 

C’était le premier jour du printemps, pas celui du calendrier ou le météorologique. Non, le vrai. Celui qui se sent dans l’air. Il faisait doux, il sentait bon. Il y avait des bourgeons à profusion, et même s’ils se mêlaient à des feuilles dorées que l’hiver déjà si peu froid n’avait pas réussi à déloger, c’était le vert que les yeux retenaient. Il explosait partout, dans l’herbe, les feuilles de crocus, narcisses ou jonquilles, et ses variantes étaient innombrables. Pourtant, aucune ne ressemblait à celle qui colorait les iris d’Elise.

 

A cette pensée, mon cœur m’a pincé : « C’est bien dommage. » C’était triste de se dire qu’un jour ou l’autre, sans savoir où retrouver ce vert mêlé de gris et de bleu, inexorablement, il allait disparaître de ma mémoire. Cette idée me gâchât soudain le plaisir du moment, comme si, au creux de cet instant, je ne pouvais plus ignorer tout ce que j’allais abandonner.

 

Le long du canal, ça piaillait ferme et je me suis mis également à siffler. Moi aussi, j’étais sorti de ma léthargie quelques jours auparavant et je me sentais comme toute cette nature se réveillant : incrédule d’être là, non seulement vivant mais avec une place définie, un rôle à jouer. J’étais conscient que le chemin était tracé, que j’étais là non pas pour faire ce que je voulais, mais ce qui était prévu. Contrairement à ce que beaucoup d’autres éprouvent face à ce constat, cela ne m’effrayait pas. Je n’avais aucune colère sur le fait que tout avait déjà été décidé pour moi. Au contraire, j’étais rempli d’une force inaltérable : la confiance.

 

J’ai tourné au pont de pierre, en dessous duquel se reproduisaient les épinoches dont j’avais toujours aimé guetter le cou rouge, et j’ai coupé à travers le petit bois pour déboucher dans la carrière. Au Château, ce vieux bâtiment administratif à moitié écroulé qui avait abrité mes jeux d’enfants - pirate ou brigand -, j’ai cueilli une fleur sur le magnolia, superbe. L’arbre régnait sur ce qui avait été comme si le temps de la splendeur allait lui aussi se réveiller d’un moment à l’autre. J’ai aimé cette espérance immuable et je me suis dit que, moi aussi, je pouvais être magnolia. Il suffisait de garder la foi et tout irait bien. Je surmonterais les difficultés, de l’absence des yeux d’Elise à toutes ces vies que je laissais de côté.

 

Je me suis adossé au tronc et j’ai attendu. Les cloches sonnaient trois heures et elle était en retard, comme toujours. J’avais pensé que ce jour-ci, elle aurait à cœur d’être pile à l’heure, pour profiter de chaque instant ; mais non : elle restait pareille à elle-même. C’était probablement mieux ainsi, cela me confirmait que l’on est ce que l’on est, au-delà de notre propre volonté. J’avais la certitude que, tant que je penserais à Elise arrivant en retard, légèrement décoiffée par sa course, les joues rougies et le souffle court, je garderais en moi cette possibilité de sourire, comme un trésor emmuré, me rendait fort.

 

Les odeurs explosaient de partout : terre encore mouillée, reste de champignons à moitié décomposé, parfum de l’arbre aux fleurs, herbe grasse et brise tiède pleine de promesses d’été. Ces parfums me saoulaient et j’ai fini par m’assoupir, le nez et la gorge pleins de ces senteurs qui disaient « Je suis passé » ou « Me voilà », qui mêlaient la vie à la mort en un hymne ébahissant.

 

Quand j’ai ouvert les yeux, elle était là, au milieu d’un rayon de soleil : ma cristalline. Ses cheveux blonds cascadaient sur ses épaules et semblaient légèrement roussis par la lumière. Sa jupe légère laissait le printemps lui redessiner les jambes et, de mon point de vue en contrebas, elles semblaient infinies. Immobile, elle me souriait. Mon cœur a explosé devant cette vision, dont je savais qu’elle était la dernière. J’ai senti que tout mon corps prenait l’empreinte d’Elise pour que, à tout jamais, quelle que soit la route et sa longueur, elle soit avec moi comme elle l’était dans cet instant : belle, aimante, pleine du printemps de nos vies. Aujourd’hui encore, il suffit que je pose mes doigts les uns sur les autres pour redessiner le corps d’Elise. Là, au creux de mes paumes, renaissent sa taille, ses seins, ses hanches, et j’ai vingt ans et elle aussi.

 

Elle n’osait pas bouger, peut-être pour ne pas laisser la magie de l’instant s’évanouir, peut-être aussi parce qu’il lui était difficile, désormais, de me voir comme elle m’avait toujours vu auparavant. Je pense que, pour elle, je n’étais plus tout à fait un homme, bien que mon sexe dressé lui témoignait aussi bien qu’il le pouvait le contraire. En même temps, son ventre m’appelait et elle ne savait pas si cet appel était décent ou pas, si elle était en droit d’y répondre. Je voyais ce combat au fond de ses yeux et j’aurai voulu lui dire que jusqu’à présent, j’étais toujours le même. Mais j’ai préféré me taire : je l’avais déjà tellement fait souffrir, je ne pouvais décemment pas la sermonner. Elle choisirait elle-même si elle voulait me quitter dès à présent ou si elle m’offrait encore une fois son corps.

 

Son ventre a gagné le combat et Elise a fini par se jeter dans mes bras. Quand je lui disais « Je t’aime », elle me répondait « Non, c’est lui que tu aimes à travers moi ». Elle n’avait pas raison. Je pense qu’elle le savait mais qu’elle aimait l’idée de s’offrir en sacrifice pour que je vive ma nouvelle passion avec une ardeur exceptionnelle.

 

Cinq heures sonnaient au cocher quand Elise reboutonna son corsage. Nous nous séparâmes au coin du mont Sainte-Anne, sans un mot. Ils nous auraient entraînés sur le chemin des reproches et de l’amertume et nous ne voulions pas absolument pas garder l’un de l’autre des mots affreux. Ou ils nous auraient attachés l’un à l’autre, pour un temps, avant la saison des regrets, et je ne pouvais prendre le risque de me détourner.

 

Je suis arrivé chez mes parents, confiant, le satin de la peau d’Elise au bout de mes doigts. J’ai franchi le vieux portail de fer et je suis entré dans l’arrière-cuisine. Ma mère époussetait quelques bibelots et mon père lisait Le Peuple. Je me suis lancé. J’ai dit la phrase d’un coup, comme on entre dans l’eau froide d’une rivière.

 

Ma mère s’est assise dans le petit fauteuil à côté du poêle et on aurait dit une poupée de chiffon que l’on avait jetée là négligemment. Son regard sur moi était incrédule. Mon père a pris la peine d’enlever ses lunettes et de les ranger dans un étui, qu’il a glissé dans le tiroir du vaisselier. Même au cœur d’un bombardement, il aurait rangé ses lunettes avant de décider de descendre ou pas à la cave. C’était son bien le plus précieux depuis que sa vue baissait. Il n’oubliait pas, n’oubliât jamais, qu’il avait eu la chance d’apprendre à lire et écrire là où tant d’autres signaient encore d’une croix. Il considérait donc comme un devoir de consulter la presse pour ensuite la résumer à ses compagnons moins chanceux. Quand ce qui avait le plus de valeur pour lui fut hors de portée, il laissa son poing s’abattre sur la table. Dans mon souvenir, je vois le bois plier mais ne pas rompre. Je décide d’en faire autant devant mon père.

 

Je ne sais plus ce qu’il dit réellement car cela ressemblait furieusement à ce que je savais qu’il dirait. Je m’étais répété la scène tant de fois ! Il m’opposerait qu’il était un grand syndicaliste rouge et évoquerait toutes ces grèves menées, que je connaissais par cœur, et dont la conclusion lui semblait limpide : « Si Dieu existait, il ne laisserait pas faire tout ça », que ce soit le gosse brûlé dans sa chair à cause d’une machine réglée trop vite pour la rentabilité du patron, le chômage à grande échelle que la région avait toujours connu et s’apprêtait à revivre depuis qu’on parlait de fermer les mines pour se chauffer au pétrole, ou encore sa silicose dont la mutuelle se foutait comme d’une guigne. « Il ne laisserait pas faire tout ça, parce que s’il a fait l’homme à son image, il ne peut pas avoir envie de le voir souffrir comme ça ! »

 

A bout d’arguments, il envisagerait alors que ce soit de la faute de mon grand-père, l’autre, le père de ma mère, ce « Rital bigot », comme il l’appelait, qui récitait son chapelet chaque dimanche « comme une femme ». Mais qui l’avait menacé comme un homme, avec sa carabine, quand mon père avait dit qu’il n’y aurait pas de baptême. Il maudirait le Ciel, pour changer, et lui-même, d’avoir toujours tout accepté, communion, confirmation et tout le bazar, pour les beaux yeux noirs de sa femme. Il hurlerait que s’il avait su, il m’aurait envoyé à l’usine à quatorze ans plutôt que de me laisser apprendre à lire, écrire. Il pleurnicherait qu’il avait de grands rêves pour moi – médecin, avocat, peut-être même ingénieur – mais pas « ça ». Il sortirait en laissant la porte de dehors grand ouvert et on ne le reverrait plus jusqu’au lendemain soir.

 

Ma mère a attendu sagement que la tempête soit passée, comme elle le faisait toujours quand son diable d’homme se prenait pour Dieu le père. Alors, tendrement, elle m’a appelé et, redevenant enfant, la chair de sa chair, j’ai posé ma tête sur ses genoux. Elle caressait mes cheveux en me disant « là, là, mon petit » et, comme d’habitude, cela me consola des grandes envolées de mon père. Quand elle sentit que mon corps se dénouait, elle me chuchota : « On raconte pourtant dans le village que la fille du boulanger, elle connaît bien tes mains. Le vieux Emile prétend qu’il vous a vus en allant à la pêche et le diacre a confirmé qu’il se passait des choses pas très catholiques dans la carrière ».

 

Je me suis redressé pour la regarder. Je pensais qu’elle serait déçue de mon attitude. Mais elle avait un petit sourire chafouin et pour la première fois de ma vie, j’ai pu imaginer que ma mère avait eu un jour le corps chaud d’Elise. Je lui ai dit que tout cela était vrai mais que ça ne changeait rien à ce que je serai demain. Même si j’y avais cru, ma vie n’était pas aux côtés d’Elise. J’avais eu l’ordre de me rendre et la force qui émanait de cet appel était telle que je ne pouvais l’ignorer. Alors, ma mère s’est effondrée: « Je n’aurais pas de petits-enfants et Dieu va me prendre mon seul fils ».

 

Mon père finit par revenir et me regarda étonné, comme s’il s’était attendu à ce que je me sois écroulé, cuit par la bière et les premiers soleils. Il n’en était rien et Edgard Meulpas sut qu’on retiendrait de lui, non pas les combats qu’ils avaient gagné contre bien des patrons, mais celui qu’il avait perdu contre son gamin chétif.

 

D’une voix bourrue et un peu fêlée, il a remarqué : « Tu es aussi têtu que moi, n’est-ce pas, fils ? ». Il m’a regardé et j’ai vu qu’il m’aimait malgré qu’il n’y comprenait rien, mon bouffeur de curé de père. Il a conclu : « Et bien, si tu es tellement convaincu que Dieu t’a appelé, il faut y aller, à ce rendez-vous au séminaire ».

 

Et j’y suis allé. C’était il y a longtemps maintenant, très longtemps. Je pensais que j’avais oublié. C’est curieux comme tout me soit revenu d’un coup, avec autant de précision…

 

— Elle était certaine que vous n’auriez pas oublié. Et que si c’était le cas, mes yeux vous rappelleraient tout à l’instant. Elle tenait à ce que vous veniez, vous savez, elle disait que ce serait votre dernier rendez-vous. Alors, Monsieur le Curé, vous lui ferez son l’homélie, à ma grand-mère ?

 

19:39 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : printemps, vocation, amour, jeunesse, souvenirs, au-revoir, rendez-vous |  Facebook |