28/05/2009

Enfin une nouvelle!

Remplie d’attente

 C’était une de ces grèves dont seuls les conducteurs de la SNCB ont le secret : sauvage. La porte-parole répétait depuis l’aube qu’il y a avait bien des trains qui circulaient. Le seul –léger- problème était que l’on ne savait pas très exactement quels étaient leurs horaires ou destinations. Car il semblait qu’en plus d’être sauvage, la grève était tournante. Impossible dès lors de dire qui débrayait. Et quand bien même on l’aurait su par la grâce divine, cela ne permettait pas pour autant de savoir quels trains étaient concernés : « le chaos », tonnait l’animateur de RTL. Il fallait « prendre son mal en patience pour ceux qui se trouvent maintenant dans une gare ou un train ou choisir exceptionnellement un autre moyen de transport pour ceux qui sont encore dans leur voiture » répétait inlassablement la pauvre fille. Sans oser ajouter « Ou prendre congé ou se faire porter pâle pour les bénis de Dieu qui sont toujours chez eux et qui n’ont pas un Iphone auquel ils sont enchaînés ».

 

J’avais choisi de prendre mon mal en patience, bien malgré moi. Comme d’habitue, je m’étais levée tard, « trop tard » comme remarquait toujours mon homme. Je n’avais pas allumé la radio et lui non plus, car dans notre « top chrono » matinal tout était minuté, secondé même, et allumer la radio faisait partie des choses inutiles que j’avais supprimées, comme déjeuner ou me maquiller, dès que l’heure d’hiver avait à nouveau pointé son nez. L’air de rien, je gagnais ainsi au moins trois minutes de sommeil.

 

Nous nous étions engouffrés dans la voiture, vite, vite, il nous restait à peine six minutes pour rallier la gare et c’était le jour du ramassage des poubelles, avec le camion fou qui zigzaguait d’un coin à l’autre de la chaussée pour aider les collecteurs (tant pis pour le reste du monde) et en plus… shit ! le bus de l’école arrivait, il ne fallait absolument pas qu’il nous précède sinon il allait nous ralentir à mort. Mon homme avait fait preuve d’une conduite digne d’un rallye, chose dont le conducteur du camion-poubelles mettrait longtemps à s’en remettre, lui qui avait vu une petite polo le doubler en klaxonnant, alors qu’il se trouvait quasiment sur la bande de gauche de la Grand’Rue. Mon homme m’avait jetée devant la gare, il me restait 30 secondes avant que mon train n’arrive. J’avais pris le couloir sous voie à toute allure et ce n’est qu’une fois sur le quai que j’avais compris.

 

Tout était surréel. Il y avait peu de gens. On n’entendait pas le speaker crachoter dans son micro des annonces inaudibles ; aucun train ne déboulait à toute allure « en passage » et il n’y avait pas non plus de freins crissant. Au loin, les feux ne passaient pas du rouge au vert. C’était désert. C’était mauvais signe.

 

Celui qui devait être le chef de gare me confirma mon intuition. « On n’a plus eu de train depuis le 6h19, ma petite dame. C’est parce que le dépôt de La Louvière a debrayé et que les Flamands s’y sont mis aussi. Ca va durer, vous savez, mais il finira bien par y en avoir d’autres, vous tracassez pas ».

 

Je ne me tracassais pas. A chaque fois, c’était la même histoire. Devant ce genre de situation, il n’y avait qu’une solution : croire dur comme fer que le seul conducteur non gréviste serait le mien. Mon gentil conducteur de train idéal qui pousserait ses collègues du coude pour monter dans sa machine et m’emmener, moi, au boulot. J’aimais penser à son regard reconnaissant quand, débarquant en gare de Braine avec 3h22 de retard, il verrait tous ses petits navetteurs en rang d’oignons sur le quai, l’ayant gentiment attendu. Je me répétais cette histoire comme un mantra, pour tenir le coup, tuer l’ennui et surtout, rester zen et ne pas aller mordre un des gars en vareuse qui s’obstinait à bloquer les voies, là-bas au bout de quais.

 

Le guichetier avait branché la radio sur RTL pour éviter de devoir répondre lui-même aux questions des gens en délire. D’une certaine façon, il avait passé le relais à sa collègue. Car la porte-parole enchaînait les interviews, en direct, en différé, répondait même parfois aux questions d’auditeurs. Je me demandais combien de fois elle pouvait répéter la même phrase avant de devenir hystérique, de hurler à un journaliste qu’elle était levée depuis cinq heures du matin et que personne n’avait de réponse à ses fichues questions. Bon sang, on était en Belgique, tout le monde savait bien qu’une grève sauvage et tournante à la SNCB c’était le surréalisme à tous les étages, pourquoi diable s’acharnait-on sur elle !

 

Je riais intérieurement. Voilà qui aurait fait un joli scoop, une attachée de presse rendue folle par une grève, un joli pétage de plombs en direct comme une forme artistique de soutien à tous les navetteurs du pays.

 

Je me demandais aussi si, parfois, elle pleurait à la fin d’une telle journée, quand son mec rentrait en râlant parce que son train avait 7 minutes de retard. Je l’imaginais, harassée de questions, fatiguée d’une nuit trop courte, exténuée par les heures s’accumulant. Que faisait-elle pour tenir le coup ? Buvait-elle un bon petit café de temps en temps ou se contentait d’elle d’happer de l’eau au goulot d’une bouteille d’eau ? Que faisait-elle si, tout à coup, sa voix flanchait ? Etait-elle déjà devenue aphone en plein milieu d’une grève ? Levée de si bonne heure mais directement plongée dans l’apocalypse, avait-elle trouvé le temps de s’habiller ou répondait-elle « bien entendu, nous pouvons faire le point, Barbara », plantée dans sa cuisine, en pyjama, les cheveux ébouriffés. Je pensais que cette fille devait maudire les grèves, les trains, les navetteurs, son propre père s’il était cheminot ; j’étais convaincue qu’elle avait exigé une voiture de société au lieu du fameux « libre-parcours » qu’ont tous ceux qui travaillent aux chemins de fer. Je la plaignais. Elle était la seule à ne pas pouvoir attendre. Elle, elle bossait.

 

J’en étais là. A tuer le temps à défaut de tuer un petit playmobile à casaque rouge ou verte. Je suis sortie sur le quai : j’avais envie de poser une oreille sur le rail, comme une indienne, et de me fier à mon ouïe pour obtenir des informations dignes d’intérêt. Loupé : il y avait un brouhaha indescriptible.

 

J’ai regardé autour de moi la cause de tant de bruit : des enfants. Au moins trois classes de petits bouts allant de cinq à six, sept ans. Des filles à couettes ; des garçons au nez morveux. Des roux. Des Noires. Des petits caïds et de jolies princesses ; des mignons à croquer et des demoiselles à caractère tranché. Probablement échoués ici en plein voyage scolaire à cause du mouvement d’humeur sauvage de nos amis conducteurs.

 

J’ai dû m’assoir sur un des bancs car mon cœur me battait les tempes incroyablement fort, comme à vouloir sortir par-là. C’était horrible. Je sentais qu’une part de moi, celle connectée à mon hypothalamus, celle qui n’était jamais sortie de l’animalité, se bagarrait avec une autre, plus intellectualisée. Et mon cœur prenait part à ce combat, hurlant toutes les choses que je croyais qu’il avait fini par oublier. J’étais déchirée, étrangère à moi-même et pourtant en phase avec cette idée saugrenue : « Et si j’en prenais un ? ».

 

Oui. Prendre un enfant. Pas juste le prendre par la main pour lui dire qu’on allait jouer aux Indiens et aux Cowboys à écouter si les Cityrails allaient ou pas arriver. Non, le prendre avec moi. Le reprendre chez moi. Voler un enfant, en fait.

 

Oui, là sur le quai de la gare j’ai eu envie de voler un enfant. Très calmement. Lucidement, comme une soudaine évidence. La bonne solution à laquelle, bêtement, je n’avais jamais pensé.

 

Je n’étais absolument pas honteuse de cette pensée, je me souvenais juste vaguement que même si j’essayais de justifier ce fait – et j’avais des tonnes d’arguments pour le faire - , il n’était pas tolérable aux yeux des autres. Que si je le faisais, on m’obligerait à le rendre. On m’accuserait de tout, du pire surtout. Que personne ne me comprendrait. Pas même mon homme, lui qui savait pourtant tout.

 

« Ce ne serait pas convenable », relevait l’hémisphère gauche. « En tous cas plutôt embêtant » remarquait le droit. Mais le reptile criait en moi : « Et alors ? De tout façon, tu es déjà comme morte ». Et c’est à ce petit serpent que j’avais envie de donner raison car c’était tellement vrai.

 

Oui, j’étais déjà morte. Autrefois, il y a longtemps, j’étais vivante ; toute entière tendue vers la vie. J’étais dans la vie.

 

Par exemple, je souriais. Quand je ratais mon train, ou en cas de grève, jamais je n’aurais imaginé une porte-parole dépressive souhaitant embrocher des syndicalistes en alternance avec des journalistes, jamais. Je ne me serais pas contentée de rester là à attendre. J’aurais profité de cette aubaine pour faire des tas de choses. Boire un café et devenir copine avec les habitués du buffet de la gare. Aller chez le coiffeur et essayer finalement une coloration auburn. Dégoter chez le libraire du coin un roman russe ou un recueil de Modiano. Acheter Cosmo ou Flair et faire les tests psycho en bonne adulescente. J’aurais trouvé à m’occuper. J’aurais refusé de laisser le temps filer.

 

Elle était belle, la vie, alors. Elle était pleine de possibilités, pleines d’envie. Je tendais la main et je prenais, au hasard. Je recevais, toujours. L’attente n’était rien d’autre que la promesse de l’inattendu. L’attente n’existait pas car elle pouvait toujours se transformer en parenthèse enchantée.

 

Et puis…

 

L’attente était devenue une chose en soi, elle avait pris corps, s’était incarnée. D’abord joyeusement, bien entendu. Qui n’est pas heureux le jour où il décide consciemment de faire un enfant et de l’attendre ? Nous étions si jeunes alors… Nous pensions naïvement qu’attendre aurait une durée - neuf mois tout rond -  et une finalité – un beau bébé tout neuf.

 

Et puis…

 

Je ne veux même pas penser à tout ce que l’attente a finalement contenu et dont nous aurions tant voulu qu’elle ne soit pas pleine. Les hôpitaux ; les médecins, toujours plus nombreux, mal polis, dépressifs et blasés. Les piqûres à en avoir les bras bleus comme les junkies, et peut-être que je me droguais aux soins médicaux pour au moins ne pas juste attendre, pour avoir l’impression de faire quelque chose. Les appareils à échographie, dont les images ne sont compréhensibles par personne, en tous cas pas par les médecins. Le stick qui me farfouillait le ventre, qui prenait toute la place dans mon vagin, comme si, stérile, je n’avais plus droit qu’à ça, en tous cas pas au sexe d’un homme. Le sang noir, épais, qui empli les fioles, encore, et encore ; et puis qui coule sur mes cuisses, à se demander si j’allais ou pas m’en vider. La douleur physique, aiguisée comme une lame, qui déchire les entrailles, et revient par vague, vicieusement, sournoisement. L’envie de mordre dans un bâton pour ne pas hurler que mon ventre est en feu et maudire tout et tout le monde, surtout cette connasse de Vierge Marie qui s’en fout pas mal de tout ça, elle qui n’a même pas compris comment le fameux petit Jésus était arrivé dans son ventre ! Les larmes qui prennent toute la place dans la gorge, ces grosses méchantes larmes qu’on voudrait refouler mais qui restent là, étouffent, rendent muet.

 

Les mots. Ceux des autres. « Tu ne sais pas ce que c’est d’en avoir un » (oui, c’est justement ça mon problème), « On peut vivre sans, tu sais » (alors pourquoi tu en as fait), « Si c’était à refaire, je n’en n’aurais pas » (donne-moi les tiens, alors). « Pourquoi vous n’adoptez pas ? » (parce qu’il faut 10 ans et 12.000 euros), « Il faut tout faire pour avoir un enfant » (y compris y laisser sa peau et son couple ?), « Pourquoi vous ne vous investissez pas pour une belle cause ? » (parce que je suis stérile, ça ne m’oblige pas à être en plus Mère Thérésa), « Ne reportez pas votre attention sur nos enfants » (super, on fera des économies sur les cadeaux de Noël), « Pourquoi vous ne prenez pas nos enfants en vacances ? » (Parce qu’ils ont 12 et 15 ans, se fichent de nous, ne veulent pas être papouillés et surtout, parce qu’on devra vous les rendre après), « Prenez un chat » (oh oui ! bonne idée, on va carrément viser la ferme. On aura plein de petits cochons, ça nous remontera le moral). Et  le fameux, l’écrit en lettres d’or : « Arrête d’y penser, et ça va marcher » (c’est ça oui, et le Petit Jésus va faire un méga come back pour l’occasion).

 

Les mots. Les miens, que je ne pouvais plus dire : maman, papa, grossesse, accouchement, règles, ovulation, contraction ; ça va aller, j’ai pas mal, j’ai pas peur, je t’aime, on va s’en sortir, ça n’a pas d’importance, ce sera pour la prochaine fois, viens, fais-moi l’amour.

 

Petit à petit, sans que je m’en aperçoive, j’étais devenue une absence, un trou, un manque. Rien que ça. Le vide de mon ventre avait pris toute la place.

 

J’avais essayé de le combler. En mangeant, jusqu’à l’écœurement. Et la petite boule de graisse qui avait pris place sur mes abdos, quelque part entre utérus et plexus, me tenait chaud, comme un animal de compagnie. Un chaton endormi après une longue toilette, recroquevillé sur lui-même, se tenant chaud et irradiant dans tout mon corps. Je l’aimais bien moi, ce petit chat : au moins, il me donnait l’impression d’être pleine de quelque chose.

 

Mais un médecin m’avait dit de maigrir pour tomber enceinte. Alors, j’avais arrêté de manger pour me sentir habitée. J’étais devenue mince, ou maigre peut-être. Je m’étais asséchée. Vide d’enfant. Vide de sens. Vide d’une vie qui aurait dû se dérouler autrement, pleine de rires, de baisers au chocolat, de petits pieds à croquer et de « Maman ! » tonitruants.

 

Mon corps. Mon cœur. Ma tête. Tout, même mes rêves et mes rires étaient devenus secs. Contaminés par mon ventre stérile. Je n’étais plus qu’une femme acariâtre, la méchante belle-mère des contes de fées. J’aurais pu faire tomber les femmes enceintes dans les escaliers. Si moi je ne pouvais pas attendre d’enfants, pourquoi elles ?

 

Les mois passaient. J’attendais. Ma vie se gaspillait.

 

« Ben alors, ma petite dame, maintenant qu’il est là, vous ne le prenez pas ? ». Il n’y avait plus d’enfants, déjà montés s’éparpiller dans les wagons. Il n’y avait plus de casaques rouges ou vertes. Devant le regard incrédule du chef de gare, il n’y avait plus que moi. Moi, et ma fameuse compagne attente. Ce truc infâme qui me rendait folle. Qui faisait de moi en monstre en puissance.

 

J’ai souri au chef gare : « Je prendrais le suivant, j’attends encore un peu ». « On devient philosophe avec ces grèves » a-t-il souri. Il s’est éloigné. Le Bruxelles-Quévy arrivait. J’ai couru pour ne pas le rater.

 

J’ai sauté.

 

La porte-parole était loin d’avoir fini sa journée.

21:51 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : adoption, greve, attendre, avoir un enfant |  Facebook |

10/05/2007

Blanc, noir, quelle importance?

Blancs

 

 

Blanc, tout est complètement blanc ce matin de décembre où j’ouvre grand les rideaux sur un décor de carte postale. Dès que je me suis réveillée, j’ai su qu’il avait neigé, car la lumière qui filtrait sous les tentures était différente, ouatée, bleue. Avant même d’avoir mis un pied à terre, je l’ai dit à ton père. Il ne me croyait pas mais quand il a vu la campagne immaculée, il m’a appelée sa « petite sorcière ».

 

Je passe la main sur mon ventre, tendu comme une montgolfière, pour te dire bonjour, ma bulle, sans un mot, pour ne pas te réveiller au cas où tu dormirais encore. Mais je ne peux pas m’empêcher d’ajouter que ton père a un drôle de sens de l’humour, que tu devras t’y faire. Tu me flanques un coup de pied, j’imagine pour m’apprendre que tu as hérité de ses gènes. David passe ses bras autour de ma taille, te caressant à travers ma peau. Nous sourions tous les deux, heureux. Depuis qu’un soir, emportée par un drôle de pressentiment, mélange de nausée et de tension dans les seins, je me suis enfermée dans les toilettes pour consulter l’oracle « Blue Test », nous sourions tout le temps.

 

Peut-être qu’à travers moi, tu regardes ton premier paysage enneigé. Cela me met les larmes aux yeux. « C’est le bonheur », dit ton père et il a un peu raison : je pleure parce que le bonheur est là, à portée de main, mais que je ne peux le prendre dans mes bras.

 

J’ai tellement hâte de te rencontrer, de te vivre. Cela ne fait que quelques semaines que tu grandis en moi mais cela fait tellement longtemps que je te porte dans ma tête ! D’aussi loin que je me souvienne, j’ai une place pour toi au creux de ma vie. Alors, maintenant que tu es là, si proche, je n’en peux plus de reporter le moment où je pourrai enfin te serrer contre mon cœur. Tu es au plus profond de moi et pourtant, tu me manques.

 

*

 

Blanc, pas un blanc pur, non, un blanc mêlé de gris pâle. C’est le carrelage de la kitchenette du bureau. Je ne l’avais jamais regardé d’aussi près et j’étais convaincue qu’il était bêtement blanc. Mais maintenant que j’ai le nez au ras du sol, je m’aperçois que chaque dalle comporte des veines, plus ou moins fines, plus ou moins grises. C’est beau. Comme ces photos de cours d’eau prises du ciel. Ou les mains des personnes âgées, dont la peau fine comme du parchemin laisse deviner les artères où le sang circule et, avec lui, la vie.

 

Qu’est-ce que je fais le nez au ras du sol ? Je ne me souviens pas. Je voudrais interroger quelqu’un mais les sons ne sortent plus de ma bouche. Autour de moi, les voix sont complètement déformées, comme amorties. Je dois entendre mes collègues comme toi tu perçois ma voix, ma bulle ! C’est drôle…

 

Malgré mes yeux bien ouverts, je ne reconnais personne. Tout est irréel. Un cri sourd sort de mes tripes : j’ai froid. Comme si une de ces ombres m’avait entendue, on m’enveloppe dans un plaid écossais blanc et gris. Je sombre.

 

*

 

Blanche, la lumière au-dessus de moi. Blanc le drap que l’on a mis sur mon corps nu. Blancs, les murs, les plafonds, les pantalons des infirmiers. Blanc, le visage de ton père au-dessus de moi. Je suis enfermée dans une immensité blanche et cela n’a rien d’un paradis.

 

« Je veux partir ! ». Je supplie qu’on me laisse quitter cet endroit glacial, où le blanc ne scintille pas comme la neige, où il n’est qu’absence de couleurs. J’attrape ton père par son col et lui hurle que s’il nous laisse là tous les deux, jamais je ne lui pardonnerai. Il me regarde sans rien dire mais ses yeux rougis parlent pour lui. Alors, j’implore la Madone, je balbutie des mots de mon enfance, mêlés aux prières gitanes que j’avais apprises un été en Camargue : « Sainte Marie, mère de Dieu, … le fruit de vos entrailles… Petite Marie, entre filles… ».

 

Les médecins pensent que je délire et appellent au calme. Ils essayent de me raisonner par des phrases ineptes. « Il le faut, Madame », me dit d’une voix blanche un jeune interne. Et puis quoi encore ? Qu’en sait-il, lui, de l’histoire que nous écrivons ensemble, ma bulle ? C’est un homme, il n’y a que des hommes dans cette pièce, ils n’ont jamais eu d’enfant en eux. Ils ne peuvent pas savoir que tu es déjà toi et qu’il est hors de question que je les laisse faire.

 

Je me redresse pour enlever le baxter que l’on m’a enfoncé dans le bras, prête à partir, avec toi bien accroché dans mon ventre. Alors, je vois la tache sur le drap. Comme une fleur un peu ratée, un immense coquelicot qui n’en finit pas de grandir. Ton père a suivi mon regard. Il pleure et cela me désarme : lui si grand, si fort, qui tente de rester droit, pour se contenir mais dont les épaules voûtées témoignent de l’immense douleur qui pèse sur lui. Je me laisse retomber. L’anesthésiste profite de l’accalmie pour apposer un masque sur mon visage. Je regarde ses doigts : à son auriculaire, il porte une chevalière sertie d’un rubis.

 

Dans mon sommeil comateux, la Vierge ne se manifeste pas, même pas au bout de ce tunnel, éclairé par des spots de lumière blanche bien plus forts que le scialytique. Je cours derrière toi, ma bulle, je cours à en perdre le souffle mais je n’arrive même pas à te toucher. Parfois, tu te retournes et tu me souris. Tu flottes dans ce tunnel comme dans mon ventre mais l’issue n’est pas la même, ma bulle, je te le crie aussi fort que je peux mais bientôt, tu es trop loin, tu n’entends plus ma voix et je ne te rattraperai jamais.

 

*

 

« Blanc : silence », dit le dictionnaire. Celui-ci a lieu sous les ors du sapin. Ta grand-mère propose des coupes pleines d’un champagne doré. Elle m’en tend une. Je ris : « Maman, enfin, je ne vais pas prendre du champagne, même si c’est la nouvelle année. Je te rappelle que je suis enceinte ». J’envoie un gros clin d’œil à ton père, du style « Elle devient vieille, n’est-ce pas ? » Mais plutôt que de me témoigner sa connivence, il toussote. Ma mère blêmit, ma sœur a les joues qui flambent.

 

Je perçois le malaise mais je ne le comprends pas. Enfin, ils savent pourtant. Je regarde les guirlandes qui clignotent : « Attention, danger ? »

 

*

 

« Blanche est votre mémoire », dit la jolie Docteur Bratt en décroisant ses jambes. Elle porte des bottes en daim fuschia. Leur couleur me fascine. J’essaye de me souvenir de la dernière fois où j’ai porté des vêtements colorés. C’était il y a bien longtemps, dans une autre vie.

 

Je lève le nez vers son visage. Cette femme est un bonbon : lèvres rouges, teint de pêche, paupières ourlées de rose pailleté. On a envie de la croquer, à défaut de vouloir l’écouter. « Certains alcooliques, par exemple, boivent jusqu’à oublier complètement pourquoi ils ont commencé. » Les conversations avec le Docteur Bratt ne sont jamais très joyeuses, mais là, elle fait fort. Je préfère penser aux confiseries que je mangeais enfant ; cruelle, elle me rattrape. « Et vous, Emma, pourquoi avez-vous une mémoire blanche ? »

 

Je lui explique que je ne cherche pas à oublier quoi que ce soit. « C’est pire », remarque-t-elle « vous avez déjà oublié. Si vous étiez alcoolique, vous seriez incurable. » Elle me prescrit quand même quelques petits cachets et des doses importantes de valériane. « Vous devez vous rappeler. Absolument. De tout ce qui est arrivé, de la façon dont vous l’avez vécu, de ce que vous avez ressorti. Bien entendu, cela va vous faire mal, énormément mal. Mais il faut en passer par là pour guérir. Vous êtes comme une petite fille avec une grosse croûte sur un genou écorché. Le mal est en dessous, rien n’est soigné. Il faut gratter la croûte, même si cela brûle, surtout si cela brûle. Alors, après, nous pourrons évacuer l’infection et la peau cicatrisera sainement. »

 

Je demande au Docteur Bratt encore plus de valériane et de petits cachets. Elle me sourit : elle pense que j’emprunte le chemin de la guérison. Je cherche juste à voir la vie en rose bonbon.

 

*

 

Blanches ! Toutes les cases où nous devons indiquer nos réponses sont blanches ! Je n’en reviens pas, je pensais qu’il y aurait des possibilités, qu’on nous aiderait, comme à l’université où l’on propose aux étudiants des QCM, questionnaires à choix multiples. Mais non, rien que la sécheresse administrative des gens qui n’ont jamais souffert, ni en tant qu’enfant, ni en tant que parent. J’ai l’impression d’avoir les deux pieds plantés dans la boue et de m’enfoncer petit à petit, lentement mais inexorablement. Une image me revient en tête, horrible : une fillette d’Amérique du Sud meurt en direct à la télévision. Des coulées de boue ont détruit son village. Ecrasée par des gravats, elle est prise au piège car le niveau des flots ne cesse de monter. Les sauveteurs ne peuvent rien faire, ils lui parlent, des journalistes filment. Ses yeux crient au secours ; en vain.

 

Ton père et moi passons des soirées entières à tenter de remplir ce questionnaire. C’est difficile. Nous voudrions être les meilleurs, tellement bons dans nos propos que la fonctionnaire chargée de notre dossier quitterait son horrible bureau de faux bois pour se précipiter chez nous, se jeter dans nos bras la larme à l’œil en disant : « Je n’ai jamais rien lu d’aussi beau. »

 

Mais les Tourelle nous ont prévenus : cela n’arrive jamais. « Vous êtes transparents pour ces gens. Non pas qu’ils lisent à travers vous mais plutôt qu’ils ne vous voient pas. » Marina leur a expliqué qu’elle avait fait cinq fausses couches et qu’elle avait failli mourir à la troisième, d’une hémorragie interne. Mais qu’elle avait continué, car elle ne pouvait envisager la vie sans un enfant et que, d’ailleurs, elle voulait bien la perdre, cette vie, si elle ne pouvait pas lui donner ce sens.

 

Madame Ponchon, envoyée par l’administration, avait écouté distraitement, remettant sans cesse ses lunettes d’écaille plus haut sur son nez et observant leur salon avec un intérêt marqué. « Nous avons pensé que c’était une voleuse en repérage, tant elle semblait absorbée par nos bibelots », m’avait avoué Etienne. Et puis, d’un coup, elle avait demandé à voir la chambre du bébé. « Nous n’en n’avons pas » avait murmuré Marina. La fonctionnaire les avait tancés : « Comment est-ce possible de vouloir accueillir un enfant mais de ne pas avoir de place pour ce faire ? » Etienne avait expliqué qu’ils avaient l’espace pour aménager trois chambres mais que pour ne pas devenir fou à force de voir ces pièces désespérément vides, ils avaient installé n’importe quoi dedans : buanderie géante, bureau et même atelier de peintre pour Marina, alors que tout ce qu’elle peignait était, une fois par an, dix cartes de vœux. Madame Ponchon avait haussé les épaules : pas de chambre, pas de feu vert.

 

Alors Marina avait gémi : « Vous savez, on dit que trop préparer la venue d’un enfant, ça porte malheur.» Ses beaux yeux noisette suppliaient la fonctionnaire. « Superstitions », avait tonné celle-ci, balayant le regard implorant de mon amie. « Oui, nous sommes devenus superstitieux, qui ne le serait pas après cinq faux espoirs ? Nous avons même fait un pèlerinage à l’Eglise Sainte-Rita, à l’autre bout du pays, parce que nous sommes, n’est-ce pas, une cause désespérée ! Ma femme a pris des tas de médicaments, plantes, onguents. J’ai été voir un marabout sénégalais dont un collègue avait parlé en souriant. Moquez-vous, Madame. Nous avons fait tout et n’importe quoi pour pallier le manque. Et nous le ferons encore. Appelez cela comme vous voudrez ! » avait rugi Etienne en virant la fonctionnaire.

 

Ils savaient tous les deux que leur dossier serait refusé : immatures, superstitieux, fous à lier, impolis, sans chambre libre, … les excuses ne manqueraient pas. Ils n’avaient même pas attendu la lettre les en informant pour sauter dans un avion à destination de la Chine et de ses filières clandestines.

 

Luna souriait dans son maxi cosy pendant qu’ils nous rappelaient leurs péripéties. Comment leur donner tort ? Comment ne pas mourir d’envie d’aller mettre son poing dans la figure de cette fonctionnaire abrutie ? Il faudrait lui rappeler que si les femmes qui peuvent mettre au monde des enfants naturellement ne pouvaient le faire qu’en remplissant les conditions exigées des adoptants, il faudrait stériliser la moitié de la planète. Comment ne pas s’indigner de ce cirque administratif, stérile en émotions, qui prétend qu’il vaut mieux qu’un enfant reste dans un orphelinat du tiers monde que de le voir adopté par des parents sans chambre ?

 

Nous frémissons en déposant l’enveloppe de papier kraft dans la boîte postale. Ton père a dessiné dessus, en tout petit pour que nous ne soyons pas repérés par ces fonctionnaires sans âme, un trèfle à quatre feuilles.

 

*

 

Blanc, comme un disque de métal, le soleil nous écrase. Mais rien ne peut plus nous vaincre. Nous avons posé le pied sur la terre orange de ce pays étranger, le cœur joyeux, battant à tout rompre.

 

Cette gaieté un peu irréelle ne nous lâche plus : ton père et moi rions de n’importe quoi. Ce matin, c’était quand on lui a servi un riz au poisson, recouvert de harissa, pour le petit-déjeuner. J’aurais voulu que tu nous voies, ma bulle, nous n’étions que deux enfants, riant à s’en faire mal aux mâchoires, à en avoir des crampes au ventre.

 

« C’est le bonheur » a dit un vieux monsieur en nous regardant. La phrase a évoqué en moi bien des choses mais ton père m’a pris la main en souriant : « Ce ne sont plus les mêmes circonstances, Emma. » Alors, j’ai souri aussi et j’ai convaincu mon corps d’y croire de toutes ses forces.

 

*

 

Noir, son petit nez ressort du manteau blanc que je lui ai choisi pour qu’elle ne prenne pas froid dans cet avion trop climatisé. Elle est minuscule dans les bras de ton père, Chloé, notre fille aux cheveux bouclés drus, à la peau ébène.

 

Chloé, dont je ne serai jamais vraiment la mère parce que je sais ce que c’est que d’être mère, ne serait-ce que quelques jours, ne serait-ce même qu’une minute. Oh oui ! On peut devenir mère dans le creux d’un instant, rien qu’à voir un petit coton virer du blanc au foncé. Parce que je sais cela, jamais je ne prendrai la place de cette femme qui l’a portée dans son ventre pendant neuf mois, l’a aimée, l’a bercée et n’a pas eu la chance de la prendre dans ses bras. Chloé, ma petite orpheline.

 

Nous ne pouvions que nous trouver, elle et nous qui sommes désenfantés. Sans un mot, juste avec nos yeux, dès le premier regard, nous nous le sommes promis : ensemble, nous allons écrire une histoire où le bonheur reprendra sa place. Et où tu garderas la tienne, ma bulle.

 

Celle d’un aîné.

20:48 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : blanc, noir, adoption, enfant, perte, espoir |  Facebook |