03/01/2007

 Ce que je suis...

Ce que je suis

 

Aujourd'hui, c’est le jour de l'An. Partout autour de moi, la vie reprend le dessus, malgré les frimas et les quelques flocons qui tombent. C’est comme ça chaque année : il suffit qu’on change de calendrier pour que les gens fassent, un peu mieux que d’habitude, « semblant ». Tu sais ce que je veux dire : semblant d’y croire, semblant d’avoir envie, semblant d’être heureux, semblant que tout va changer, … Je n’ai pas oublié ce que tu penses : moi, je n’ai jamais fait semblant. Et ça aurait été bien que j’essaye. Que veux-tu, mon fils, on est ce que l’on est. A mon âge, je ne changerais plus.

 

Mélanie a sorti sa goutte d'angélique. Elle attend de pied ferme ses enfants, petits même arrières, depuis six heures ce matin. A son âge, comme au mien, on ne fête plus le réveillon, on se contente du Jour de l’An. Et c’est bien cela, le problème : les gens de ta génération font la fête de plus en plus tard et du coup, ils arrivent quasiment le deux janvier chez leurs parents, la nausée au bord des lèvres. Si j’avais fait ça à mes grands-parents, je crois que je sentirais encore la marque de leurs coups de pieds sur mes fesses ! Je sais, ça ne sert à rien de revenir avec mes principes de l’ancien temps. Mais c’est quand même la vérité. A peine entrée chez Mélanie, sa famille ne pensera plus qu’à partir. Et la vieille restera là, avec son nectar à peine débouché. Elle séchera sur place, comme les galettes au miel, qu’elle a démêlées hier, sécheront dans leur boîte en métal. Est-ce que c’est vraiment mieux comme ça ? Tu vas rétorquer que Mélanie déjà à ton époque, elle n’avait plus toute sa tête. Et qu’il faut comprendre les gosses. Mais qu’est-ce qu’elle en peut ? Maintenant, on nous empêche de mourir, on nous donne de nouveaux médicaments – tellement qu’il ne faut même plus acheter un steak pour dîner. Et si on est toujours là, il y a des opérations où on nous enlève la moitié des os pour les remplacer par du caoutchouc. Mélanie, elle ne demande rien de tout ça. Elle sait bien qu’elle est plus de maintenant, qu’il faut qu’elle parte. Mais c’est quand même pas de sa faute si le Docteur pense autrement.

 

Ses gosses, ils pourraient faire un effort. Qu’est-ce que je fais, moi, quand je vais vider son feu, et qu’elle me dit que son arrière-petite-fille s'appelle « Gilet » et pas Zoé ? Je reste tranquille, sans prendre cet air exaspéré qu’a toujours sa belle-fille, je ne rigole pas, je ne hausse même pas les épaules. Et je garde ça pour moi, je ne vais pas en parler à l'assistante sociale – une jeunette qui vient de la ville, tu ne l’as pas connue. Parce que sinon, elle va nous la placer et elle ne mérite pas de finir à l'hospice, Mélanie. Je fais juste une petite prière à la Vierge Marie pour que Mélanie, je la retrouve le lendemain, la tête fracassée sur le carrelage de sa cuisine, morte pendant qu’elle préparait sa soupe ou, si c’est la saison, entre deux de ses plates-bandes de fraises. Ce sera une belle mort. Tu dois dire que j’exagère. Qu’en sais-tu mon fils ? Toi, tu ne viens pas voir ton père, même pas les lèvres pincées, alors, que sais-tu de la vieillesse et de ce à quoi elle nous amène ?

 

En face, Lucio et Nina ont préparé un repas comme dans leurs souvenirs de Toscane. Lucio me l’a encore raconté il y a quelques jours, sur le devant de la maison, quand on attendait le marchand de légumes (c’est toujours Eddy). Les filles étaient belles, mais baissaient les yeux devant leurs pères, toujours prêts à foutre une baffe aux blanc-becs trop entreprenants. Il en rêverait bien, lui, de foutre une baffe aux amants de sa fille. Mais elle ferait comme la dernière fois, ne plus donner de nouvelles pendant deux ans. Et ça, Nina lui a dit : « Si ça arrive encore, je te tue avec le grand couteau que je prends pour couper le poulet. Et puis, je me le plante dans le cœur, parce que, de toute façon, il ne survivrait plus, maintenant, avec tous les enfants ».

 

Emilia, elle en est à son troisième mari et à son cinquième gosse. Celui-ci, c’est un Kosovar musulman, Ménan. Rappelle-toi, il y avait eu l’Italien un peu mafiosi qui a fini en tôle pour trafics divers, c’est d’ailleurs quand il a été enfermé qu’elle est revenue parler à ses parents. Après, elle a dégoté le Belge, fainéant, chômeur depuis six ans, qui n’avait pas envie d'aller travailler. « Courir derrière le camion-poubelles pour le SMIC ? Pas pour moi » qu’il disait. Et Lucio écoutait, en silence, car Nina l’avait déjà menacé du couteau, et il crachait ses poumons de mineur devant ce petit con, sans broncher. Il paraît que la seule idée de travail qu’il a eu en dix ans, c’est de mettre Emilia dans une vitrine à Anvers…

 

Les parents feront bonne figure et serviront les pasta carbonara avec un sourire jusqu'aux oreilles. Ce que je n'aurais jamais pu faire, tu le sais bien. J'ai toujours eu une idée bien arrêtée de ce que c'est une famille. Et ça n’est pas de savoir que, avant que la Mercédès blanche se gare devant chez eux, Lucio a bien entamé la bouteille de Grappa dans le poulailler, qui va me faire regretter mes idées. Je nettoyais les lapins et je l'ai vu pleurer, comme un gosse, assis sur le billot où il tue les poules à Pâques. Entre deux sanglots, il buvait de longs traits d'alcool. J'aurais voulu lui dire que ce n'était pas si grave, un Kosovar, qu'il fallait mieux ça que le Belge maquereau, mais je n'ai jamais été très doué pour consoler. Alors, j'ai continué à enlever la paille remplie d'urine et de crottes, j'ai flatté les flancs et les colliers de Nestor et Caroline, en les encourageant à me faire des petits pour le printemps, et je suis parti, avec le fumier au bout de la fourche, sans me retourner, le front haut, l'œil noir. Comme d'habitude, je sais.

 

Devant le tas de fumier, de l'autre côté de la clôture, il y avait le vieil Eugène qui suçait sa pipe. Sa femme, Clotilde, ne veut plus qu'il fume à l'intérieur, c'est sa nouvelle lubie depuis que l'infirmière qui lui fait ses piqûres pour les rhumatismes lui a parlé de « tabagisme passif ». Imagine ça : Eugène, que sa femme a jamais pu convaincre d'arrêter de fumer pour sa santé – de toute façon, sa santé, il l’a laissée à la mine -, obligé de fumer dehors au nom de ses bronches à elle ! Maintenant qu’elle est vieille, elle se découvre en porcelaine et tient à ses restes ! Eugène a eu beau plaider que, depuis le temps qu'elle fume à ses côtés, elle s'est endurcie, et puis qu’il faut bien mourir de quelque chose, que ça pourrait bien être de ça, pourquoi pas ? Il a même dit : « Je pourrais fumer toutes fenêtres closes, sans plus jamais aérer, jusqu’à ce qu’on étouffe ensemble, comme certains le font avec le gaz », il n’y a rien eu à faire. Clotilde a dit : « C'est la cour ou je brûle ta pipe dans le poêle à charbon ».

 

Le vieux, courbé en deux, tout tassé par les années passées à ramper dans les conduits des charbonnages, fume donc dehors, sur son billot, l'air ébahi. On ne sait pas combien de temps ça va durer, mais dans le village, on raconte qu'entre sa pipe et sa femme, il aurait déjà choisi. Eugène aurait les yeux fixés sur Odile, la veuve de Clément Destrait. Paraît qu'elle sait si prendre pour lui faire retrouver ses belles années... Va savoir. Moi, je n’ai jamais été doué pour ces histoires-là. Je n’ai même pas su retenir ta mère, et pourtant, elle m’aimait.

 

Tu sais, elle n’est jamais revenue, même pas pour prendre quelques vêtements supplémentaires ou les verres en baccarat que sa tante lui avait offerts et dont elle disait qu’elle les voulait dans son cercueil. Est-ce qu’elle va bien ? A-t-elle toujours ses cheveux bruns qui bouclent en anglaises ? Parle-t-elle parfois de moi ? Je sais que tu as de ses nouvelles, que tu la vois. J’aimerais tant que tu sois un lien entre nous… Je sais, c’est la Nouvelle Année, pas Noël. Pour les miracles, c’est passé.

 

Je suis rentré à la maison, dans la cuisine. J'ai enlevé mes bottes et mon pardessus tout sale sur le seuil. Tu t’es toujours moqué de mes manies et de mes principes, mais aurais-je dû faire comme eux ? Mélanie qui s’entête à bien recevoir des enfants qui s’en fichent ? Nina et Lucio qui ont tout accepté, y compris de ne plus jamais rien dire à leur fille, alors que ce serait pour son bien ? Emile qui n’ose pas broncher devant Clotilde alors qu’il ferait mieux de lui dire qu’elle n’est qu’une vieille emmerdante ?

 

J'ai pris l'album de quand tu étais petit et que ta sœur était encore toute fine dans les bras de ta mère. J'ai regardé ses traits de princesse, tu disais qu'on l'avait dessiné avec un pinceau, et je dois bien dire que j'ai eu de la peine à l'imaginer le jour de son mariage, toute belle dans sa robe blanche, remonter la nef à ton bras plutôt qu'au mien. J'avais le cœur lourd, mais je n’ai pas pleuré, ça non. Un homme ça ne pleure pas, je te l'ai assez répété. Tant pis s’il en crève.

 

Maintenant, son ventre est rond, plein. Ca va être une bonne année pour elle. Il y a longtemps qu’elle a oublié ce que j'avais bien pu lui dire à propos de son mari, elle s'en fiche maintenant. Elle l’aime et son petit cogne dans son ventre. Je l'ai perdue, elle aussi. Ma toute petite perle… Dire que je l’ai aimé plus fort que tout… Même quand je courtisais ta mère, je n’avais pas le cœur autant rempli d’amour ! Elsa ne reviendra jamais ici, elle ne fera plus tourner fous les lapins à leur faire des caresses et à leur parler comme des enfants. C'est comme ça, la vie. Les parents ne se font jamais bien comprendre des enfants et les enfants sont trop fiers pour demander pardon, ou même, allez, je m’en serais contenté, il suffisait qu’elle revienne en tirant un trait. Tu me traites d’égoïste ? Allons, mon fils, ce n’est pas de l’égoïsme, tu le sais bien, non ? Maintenant, tu as compris ?

 

J'ai regardé la photo où tu es dans le jardin, avec la bêche. Tu ne regardes pas l'objectif, malgré que derrière, je te crie de le faire. On ne le voit pas bien sur la photo, parce que, moi, je n'ai jamais été un artiste, mais tu as les yeux rouges. A ce moment précis, ta haine pour moi est en train de naître partout dans ton cœur. Achille est mort hier, c'était ton chien, tu jouais toujours avec, on aurait dit que tu le prenais pour ton copain. Comme tu avais douze ans, je t’ai dit que tu étais grand et que tu devais faire le trou pour lui. Tu pleurais sur le fauteuil, ta mère me disait de te laisser tranquille mais j'ai tenu bon, et je t'ai tiré par la peau du dos dehors. Tu pleurais comme un gosse, malgré tes douze ans, malgré que tu sois un garçon. J’ai voulu faire ta photo pour t'encourager mais tu pleurais encore, avec de la haine qui pointait entre deux larmes. Au soir, le trou n’était pas fait et j'ai dit que tu ne rentrerais pas tant que ça ne serait pas terminé. Tu es parti en hurlant que c'était moi qui aurais dû crever, pas Achille.

 

L'été d'après, tu as voulu aller en pension, puis il y a eu le petit studio d’étudiants. Et la dernière année, tu nous as ramené cette fille, figure-toi que j'ai fini par oublier son nom. Je suis bête de te le dire, car tu vas m’en vouloir. Mais je suis honnête, je l’ai toujours été. Elle était gentille mais on ne peut pas dire qu'elle faisait de toi un homme. Elle t'encourageait à être artiste, elle disait que tu étais fait pour la scène, le théâtre. Elle me parlait sans cesse, elle guettait pour voir si j'allais dire quelque chose. Mais je résistais, je me taisais. Alors, petit à petit, elle n'a plus rien dit et elle a commencé à me regarder comme si j'étais un cinglé. Quand elle a annoncé qu’elle était enceinte, j'ai demandé qui avait bien pu lui faire le bébé. C’est vrai, j’ai dit « C’est quand même pas mon fils qui a réussi ça ? ». Elle s’est rapprochée. Son regard disait: « L'homme ici, ce n'est certainement pas toi. ». Ce regard… C’est comme l’œil dans la tombe de Caïn… Quand je mourrais, il sera face à moi…

 

J'écris, parce que jamais je ne trouverais les mots en face de toi. Je veux que tu comprennes qui est ton père, même si moi, je n’ai toujours pas compris pourquoi je trouvais tellement important que ta sœur se marie avec quelqu'un d'autre, pourquoi je pensais que tu devais être dur comme du cuir pour mériter d'être mon garçon. Je n’arrive même pas à savoir pourquoi j’ai préféré finir seul le Jour de l’An, plutôt que de te serrer dans mes bras, rire des pitreries de tes enfants, servir mon poulet aux morilles à ta femme. Moi qui pensais que j’étais mieux que tout le monde…

 

Je sais que si tu lisais cela, bien des choses changeraient. Les mots pourraient faire envoler la haine que tu as pour moi, mon fils. Et le bonheur pourrait bien venir frapper à ma porte. Mais rien ne va changer. Car je ne vais pas envoyer cette lettre. Je vais la garder quelques semaines sur la table de la cuisine, et puis je la mettrai dans la caisse à ton nom, celle que tu prendras le jour où je serais mort. Elle rejoindra toutes les autres que j’ai écrites mais pas envoyées depuis que tu es parti.

Pourquoi je fais ça ? A mon âge, le bonheur, quand on n’a jamais appris à l’apprivoiser, il fait peur.

 

Comment ? Oui, tu dois avoir raison : un vieux con. Voilà ce que je suis.

 

14:08 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

19/12/2006

Surtout, ne meurs pas sans tout me dire

Surtout, ne meurs pas sans tout me dire

 

Un jour ou l’autre, le monde tremble sous nos pieds. Le plus étonnant, c’est que nous n’en avons que rarement conscience. Il faut des mois, des années, parfois une vie entière, pour comprendre que le séisme a eut lieu et que rien plus jamais ne sera pareil.

 

Je me souviens de la mort de mon père. J’avais onze ans. Quand ma mère m’a annoncé la nouvelle, ma première pensée a été : « Pourquoi le ciel ne s’effondre pas ? Où sont les éclairs qui doivent déchirer l’horizon ? Pourquoi les feuilles dansent sur les branches ? ». Il me semblait si curieux que la vie toute entière ne soit pas sensible à ma douleur, que la mécanique de notre belle planète ne se dérègle pas, ne serait-ce qu’un court instant, pour crier à la face du monde le chagrin immense que j’éprouvais Peine d’autant plus forte qu’elle me ramenait à ce que je n’étais pas, que je n’avais pas été, et que je ne serai jamais.

 

J’avais onze ans mais déjà un corps de femme. Je n’étais pas une fille aimante qui saute au cou de son père et l’embrasse avant qu’il ne parte travailler. Je ne supportais plus les contacts physiques, une main sur ma chevelure, un baiser sur la joue, même les regards un peu soutenus me dérangeaient, et qu’ils viennent des membres de ma famille ne faisaient qu’aggraver le ressentiment. Ce matin-là, lorsque mon père est parti, j’ai dit « Salut » de loin, de très loin, et je me rappelle que j’ai soufflé de bonheur à l’idée d’avoir la maison pour moi toute seule pendant quelques instants, avant mon départ pour l’école, de l’autre côté de la rue.

 

Je ne comprenais pas que la vie ne s’était pas arrêtée et qu’elle continuait à défiler inlassablement, car j’étais convaincue que mon soupir du matin avait éloigné mon père. Ce petit soufflement l’avait envoyé loin, comme on éloigne un insecte qui tourne autour de fruits trop mûrs. J’attendais le châtiment ; en ne soupirant plus : il ne fallait surtout pas que l’horrible tour de passe-passe se reproduise. Je suis devenue affable et polie à l’excès, une gentille fille, sage et douce, toujours souriante, prête à écouter. Aucun soupir d’agacement, jamais.

 

Et puis, un jour, j’ai eu trente ans et j’ai perdu le bébé que j’attendais. Les gens autour de moi pleuraient, me consolaient, invoquaient le Ciel et tous ses Saints, mais moi, je restais la fille lisse que j’étais depuis près de vingt ans. Simplement résignée : j’avais du oublier d’être vigilante. Je l’avais certainement poussé, ce fameux soupir, un soupir d’aise, égarée que j’étais à aimer l’homme qui me faisait cet enfant tant attendu.

 

La psychologue de l’hôpital n’était pas très contente de moi - c’est un euphémisme. De fil en aiguilles, elle m’a aidé à en découdre avec ce tissu de mensonges que je m’étais fabriqué pour me tenir chaud au coeur. Le vrai séisme n’avait pas été tellement la mort de mon père mais ce que j’en avais fait. Au fond de moi, je me réfugiais dans une sorte de croyance magique qui m’empêchait de grandir, par fidélité à lui. Je restais enfant, telle qu’il m’avait connue. Je n’évoluais pas, puisque sa vie à lui ne changerait jamais plus. Cette fidélité à toute épreuve masquait les doutes et les questions qu’il m’était impossible d’affronter seule : Est-ce que je l’aimais ? Est-ce que je l’aimais assez ? Est-ce que je lui ai dit ? Est-ce que je lui ai seulement dit une fois ? Et si tel n’était pas le cas, comment faire pour survivre malgré tout ? Il me fallait affronter tout cela pour envisager la vie qui m’était destinée. Après vingt ans de mise à l’écart, je pourrais alors devenir celle que je m’étais efforcée de laisser en germe.

 

Aujourd’hui, j’approche doucement de la quarantaine et, même si je n’ai plus de grande certitude, comme avant, je reste convaincue, disons, jusqu’à preuve du contraire, que chacun d’entre-nous a vécu, un jour, un événement d’une puissance inouïe, qui l’a ébranlé au-delà du concevable. En bon petit soldat, fait pour avancer quand même, tout le monde continue à trottiner. Mais la faille est là, elle détermine en nous un « avant » et un « après ». Et tant que nous ne nous sommes pas attelés à creuser cette faille, y faire jaillir tout ce qui suinte, rien ne guérira cette affreuse plaie béante.

 

í

 

Quand Juliette m’a appelée, elle m’a juste dit : « C’est fini ». Pas besoin d’autres mots, je savais qu’Antoine, le père de mon mari, était décédé. Depuis des mois, il traînait un cancer des os et je l’avais vu s’éteindre à petit feu. La mort n’était plus qu’une question de jours et on l’espérait tous. Juliette a ajouté : « Il est mort sans un mot, sans un regard vers moi, tu sais, avec son petit air buté qu’il avait toujours ». Alors, seulement, les larmes ont roulé sur mes joues. Et puis le doux souvenir : quand j’avais accouché des jumelles, Antoine avait perdu sa mine sombre quelques secondes. Il l’avait en se penchant sur les berceaux de plastique, il l’avait en remontant son nez du visage de mes filles. Mais lorsqu’il les avait vues, petits anges tombés comme de nulle part parmi nous, il avait eu des étincelles dans les yeux et même une esquisse de sourire. Allongée sur mon lit, le regard au niveau des couffins transparents, j’étais la seule à avoir pu capter ce moment, comme un petit grain d’or trouvé dans un fleuve, qui donne l’espoir qu’il y en ait d’autres, que la vie prenne un tour complètement différent.

 

Le soir, quand ma chambre s’était vidée, et que mon mari et moi nous nous apprêtions à apprivoiser nos filles, j’avais raconté l’anecdote à Vincent, savourant encore le plaisir que cette lueur m’avait donné. Il avait ri : « Ma belle ! Indécrottable optimiste ! Tes hormones te jouent un dernier tour, c’est tout ». Sur le moment, j’avais haï le ton que prenait l’homme de ma vie pour parler de son père, même de façon détournée. Et, ayant progressé du côté « lisse et gentil », je lui avais balancé que l’on ne peut pas être père soi-même si l’on n’a pas réglé les conflits que l’on a avec son propre géniteur. Vincent m’avait embrassé le bout du nez en souriant : « Mais de quoi tu parles ? Je n’ai pas de conflit avec mon père. Je n’ai pas de relations, c’est différent ».

 

C’était bien ce que je lui reprochais. Je ne comprenais pas pourquoi il n’entretenait rien avec son père, sans avoir quoi que ce soit à lui reprocher. Oh, bien entendu, comme tous les enfants, il avait bien quelques griefs, comme le vélo bleu qu’il n’avait pas eu à la Noël 1969. Mais rien que du futile, du dérisoire. Vincent se cachait derrière le fait qu’un jour, lorsqu’il avait cinq ans, son père avait arrêté de parler. Du jour au lendemain, il s’était tu. C’en avait été tout des conversations passionnées entre père et fils sur la pousse des légumes, la ponte des poissons du petit étang d’agrément. Il n’y avait plus eu de rire, non plus, quand Vincent faisait le clown du haut de la balançoire ou du toboggan. « Mon père est mort depuis longtemps », disait Vincent, sans aucune tension dans la voix, comme s’il s’agissait d’un constat banal. Je me rongeais à me demander « Pourquoi ? Comment ? » mais j’étais bien la seule. Le reste de la famille jugeait qu’il était simplement devenu grognon avec l’âge et le sujet était clos. Je me souviens que cette nuit-là, quand Vincent s’était retourné vers Clara et Chloé, j’avais tiré la langue dans son dos. Comme une enfant idiote, à bout d’arguments.

 

En revivant cet instant en pensée, j’ai soudain eu beaucoup de colère en moi. Comment les proches d’Antoine, dont je fais partie, avaient pu le laisser partir comme cela, triste et terne ? Qu’avions-nous raté ? Avions-nous seulement fait quelque chose ? En raccrochant, j’étais fatiguée par avance d’annoncer la nouvelle à Vincent, qui hausserait les épaules, en signe d’impuissance, aux filles qui m’assailleraient de questions – pensez-vous, à huit ans !- mais ne demanderaient rien à leur père, comme si elle sentaient déjà que le sujet était sensible. Le fils ne parlait pas au père, Clara et Chloé ne parleraient pas du grand-père au père, c’était un drôle de rêve éveillé, où je me débattais seule, à hurler : « Mais ouvrez donc les portes et les fenêtres », où les autres ne m’entendaient pas et continuaient à vivre enfermés à double tour, sans que je sois capable de les aider.

 

í

 

L’enterrement fut parfait. Chaleureux, à l’image du reste de la famille. Les deux sœurs de Vincent l’encadraient. Je me suis demandé quel regard portait Antoine sur ces enfants. Charlotte, l’aînée, grande et fine, des cheveux blonds soyeux de sirène, un visage d’aristocrate anglaise en porcelaine. Vincent, encore plus grand, une montage de muscles, le nez aquilin, mais des boucles brunes où j’avais toujours envie de fourrager à plein doigts et qui contrebalançaient une certaine rudesse. Et puis, Lucie, minuscule, madone italienne aux longs cheveux bruns, ronde, le teint mat. D’un coup, la tête m’a tourné. Et je ne sais pas pourquoi je serrais si fort les mains de mes filles quand Juliette m’embrassa après la mise en terre, comme si sans Clara et Cholé, ce baiser m’aurait fait vaciller.

 

í

 

Antoine est mort il y a quelques jours et Juliette souhaite que je l’aide à faire du rangement, notamment parce que Vincent s’y refuse. Peut-être que le fait que j’y aille associe quand même un peu ce fils à son père ? Je ne suis pas très à l’aise, car il y a quelque chose qui m’étonne dans cet empressement à faire le vide après un départ. Evidemment, moi qui ais mis vingt ans à accepter la mort de mon père, je suis mal placée pour faire le moindre commentaire sur ceux qui survivent sans faille.

 

Juliette se charge des vêtements, mon côté romantique imagine qu’elle veut encore une fois sentir l’odeur de son homme. J’ai eu comme attribution le garage et je m’applique à ranger les outils entre vieux trucs rouillés bons pour le parc à ordures et choses potables pouvant encore servir. La première caisse est la plus remplie. Alors que j’entame la rangée derrière les objets les plus utilisés, une boîte à biscuits attire mon attention. Elle est en métal, aux couleurs d’une célèbre marque de chocolats. Je l’ouvre en souriant, pensant y trouver l’une ou l’autre douceur, comme si Antoine avait planqué cette boîte là, pour venir y savourer de temps en temps un caramel à l’abri du regard gourmand de mes deux chattes de filles. Et j’y trouve une mélasse bien épaisse.

 

í

 

J’ai mis la boîte dans mon immense sac besace qui me fait ressembler à une baroudeuse égarée dans la jungle urbaine et j’ai remonté les outils « à garder » dans la cuisine. Je suis partie en courant, sans lancer du bout des doigts mon habituel bisou d’au-revoir à Juliette. Je pense avoir prétexté un mal de tête, je ne sais plus, je me souviens juste de la nausée que j’avais en la voyant.

 

J’ai roulé comme une noyée. Je traversais la campagne entourant ma ville et je ne reconnaissais plus rien. Qu’allais-je faire de cette boîte ? Je ne pouvais la donner à Vincent « comme ça ». Mais le mettre en garde, c’était avouer que j’en savais plus que lui sur un sujet sur lequel je n’aurais rien du savoir. Je prenais le rond-point qui mène à l’avenue dans laquelle nous avons un duplex quand j’ai eu l’illumination. Je me souvenais que, apprenant la mort d’Antoine, je ne voulais pas que mes filles souffrent du lourd poids d’un tabou familial. En ce nom-là, je leur laisserais le soin d’ouvrir la boîte et d’en révéler le contenu à leur père. Ce n’était probablement pas « beau », ce n’est pas ce qu’auraient conseillé psys et autres éducateurs, mais Sainte-Rita, patronne des causes désespérées, ne m’envoyant aucune autre idée, je faisais avec les moyens du bord.

 

í

 

Je pose la boîte sur la table basse du salon en disant : « J’ai ramené un souvenir de votre grand-père ». Les filles accourent et regardent la boîte sans comprendre. Des chocolats d’outre-tombe ? Beurk ! Mais la curiosité est la plus forte. Clara prend la photo : « C’est qui, mamoune ? » et Cholé insiste : « Et là, maman ? ». Je me dégonfle : « Demandez à votre père, les filles ». Ce qu’elles font, mordues d’intérêt.

 

Vincent laisse de côté ses plans d’architecte quand ses petites perles déboulent dans son bureau. Quand il voit les photos, il commente sobrement : « C’est papy quand il était jeune, les filles. Et le petit garçon, là, c’est moi ». Elles rigolent, nos jumelles, leur père, ce petit bout en short et pull jacquard ? Elles entraînent leur papoune au salon : « Viens, il y en a plein d’autres, raconte-nous qui est qui, maman ne reconnaît personne ». « C’est vrai, ça ? » demande Vincent. « Disons que j’ai un peu de mal à reconnaître ta famille », dis-je sibylline.

 

Nous passons une bonne soirée à regarder les photos, certaines très anciennes. Les filles s’endorment facilement après autant de bavardages. Vincent me dit « Merci, mon ange. Ce sont de belles images ». Un instant, je pense en rester là, lui répondre « De rien, mon prince », mais je ne peux pas, il y a ce gouffre sous mes pieds, désormais. Un jour ou l’autre, peu importe les raisons, il s’élargira un peu plus et Vincent tombera dedans. Alors, je l’y lance, car au moins, au creux de notre appartement, ce soir, je suis prête à l’en sortir.

 

« Les photos sont annotées au dos ». Vincent me regarde curieusement. Il en retourne une au hasard. C’est une très belle photo de sa mère, jeune. « Dix août 1956. Juliette a vingt ans. C’est le jour de notre rencontre. Je l’aime comme un fou dès les premières minutes. Je décide de l’épouser immédiatement et je me fiche du quand dira-t-on. Elle est enceinte d’un autre ? Et alors ? L’autre est parti et moi je suis là. Et puis, il faut bien que cet enfant ait un père ».

 

Vincent lève sur moi des yeux d’enfants : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? ». J’avoue piteusement que je n’en sais rien. « Ca alors ! Charlotte n’est pas sa fille ? ». Je pense que cela explique les cheveux blonds dans une tribu brune mais je me tais. Il farfouille à nouveau pour trouver la photo où il est avec son père, petit garçon en jacquard et short. Au dos, les mots brûlants : « Eté 63, Juliette m’a annoncé aujourd’hui qu’elle va avoir un enfant. Il n’est pas de moi, évidemment. Comment pourrait-il l’être ? Depuis cette fichue opération ! Mais Juliette s’en moque. Elle se dit probablement que je l’accepterais, comme j’accepte tous ces caprices. Mais cette fois, c’est quand même différent. Je lui en veux. Le bébé, c’est différent : je ne peux lui refuser un père, sans père, on n’est pas grand-chose… ».

 

Vincent pleure. « Tu te rends compte ? J’ai cinq ans sur la photo. C’est à ce moment-là qu’il a changé, il est devenu taciturne, buté. Il était si loin. Et puis, peu après, Lucie est née. Mais rien n’a changé, au contraire » me lance-t-il au visage comme si j’étais coupable du passé. Il fouille à toute vitesse la boîte. Je sais ce qu’il cherche : la photo d’un petit garçon, sourire aux anges et fesses sur peau de mouton. Très vite, son visage disparaît au profit de l’écriture, fine mais si droite, de mon beau-père. « Vincent, mon fils. Il n’y aura jamais rien de plus beau venant de moi, puisque entre-temps, j’ai perdu toute chance d’avoir un enfant ».

 

Vincent est loin de moi. Très loin en lui. Je ne sais pas quoi dire. Je dis n’importe quoi, que je suis là, près de lui, que je l’aime, que tout ça ne change rien. Il chuchote : « Tu te rends compte que j’ai fait la gueule à mon père pendant toute ma vie alors que c’est ma mère qui est une vraie salope ». Je sais. Mais que dire ? « Ce n’est pas grave ? ». Si, ça l’est. « Parle-le lui ? ». C’est trop tard. Il tonne « Mais pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? ». Je retrouve ma voix : « Parce que ça aurait été trahir tes sœurs, ce qu’il ne voulait probablement pas. Il s’est tu pour vous épargner. Il a été, depuis toujours et pour vous trois, un père exemplaire ».

 

« On ne lui demandait pas ça », remarque mon petit garçon d’homme. Probablement. Un père normal, qui fait ses valises et un scandale, leur aurait suffit. Mais comme il fallait qu’il les aime pour se mettre entre parenthèse pour leur bien-être. Qu’il devait être courageux pour entendre les enfants parler en termes élogieux de leur mère, sans jamais broncher. Etre si près du gouffre mais ne pas y tomber… Oh ! Comme j’aimerais qu’il soit là, près de moi, pour le serrer dans mes bras en chuchotant : « Merci de les avoir protéger, de leur avoir épargné un cataclysme sans chercher à soigner vos propres blessures ».

 

Et pourtant, c’est cet aveuglement qui a aussi créé les plaies que Vincent se découvre maintenant. Il les voit clairement sur sa peau, dans son cœur. Elles prennent beaucoup de place tout à coup. Mais au moins peut-il enfin les nommer. Voilà qu’il va pouvoir régler ses comptes avec son père et sa mère. La faille pourra se refermer maintenant que les secrets sont éventés.

 

Soudain, je me demande si j’ai des secrets pour mon mari et mes filles. Comme s’il le devinait, Vincent m’entoure de ses bras et m’embrasse le bout du nez : « Peu importe ce que tu aurais à me révéler, surtout, ne meurt pas sans tout me dire ».

 

Alors je me promets : mourir, d’accord, mais seulement pour solde de tout compte.

 

16:30 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |