31/03/2007

Un petit coin de paradis perdu...

Casa

 

 

Si tu m’avais dit ça, Abderrhaman !

 

Mais quand tu rentrais au pays, tu avais mieux à faire qu’expliquer ce genre de vérités ! Tu occupais tout ton temps libre à raconter des histoires faramineuses, dont tu étais le héros, à de jeunes types dans mon genre. Des gars attablés au café, fumant la chicha ou écumant les thés, portant obstinément le regard au-delà, de l’autre côté de l’eau. De pauvres types qui espéraient qu’à force de se dévisser les cervicales, les jolies côtes espagnoles viendraient à eux. Oh, bien entendu, à Casablanca, on ne voit rien du tout, le regard tourné vers l’océan ; mais pourtant, elles sont proches, ces côtes : quelque part entre la brume et l’écume, on les devine, on les crée. Je me souviens qu’au moment exact où la terre se dessinait devant moi, je pensais que de toutes leurs promesses, il y en avait au moins qui était une vraie : le paradis terrestre existe. Et je souriais, bêtement, en foulant dans ma tête la terre d’Andalousie.

 

A Casa, tu te donnais à ton sport et j’étais de ceux qui assistaient, impassibles, au spectacle. Tu débarquais toujours au café vers onze heures car tu savais que nous serions là, attablés et ayant épuisé les conversations de la journée. Tu arrivais, vêtu de ton éternel costume de lin crème, ta chemise noire ouverte sur le torse pour laisser entr’apercevoir la plus grosse main de Fatma que j’aie jamais vue. Tu serrais des mains, frappais des dos, tapotais des épaules. Peu importe qui étaient ces gens, tu ne les connaissais pas ou ne les reconnaissais plus, et tu t’en fichais. Tu voulais juste qu’ils te remarquent et parlent de toi. Cela marchait du tonnerre et je nous détestais. Nous étions comme des gosses, bavant devant le héros local qui nous faisait la grâce de venir nous narguer ! J’aurais voulu détourner les yeux, vider mon verre quand tu arrivais, mais c’était au-dessus de mes forces. Comme une mouche ne peut résister au miel qui va l’engluer et la tuer, je restais là, à subir ton entrée magistrale. J’en redemandais, même, pour pouvoir, le soir, répéter tes phrases et singer tes mots. Au cas où… Aujourd’hui, je sais à quel point tout cela masquait un profond désespoir. Que si tu rentrais deux fois par an au pays pour vivre ces petits moments de gloire, c’est parce que, sans ces quelques instants magiques, rien n’aurait contre balancé le reste de ta vie. Et que cela aurait été tout simplement insupportable. De l’ordre de ces choses qui font qu’un matin, on se flingue.

 

Tu nous repérais de loin et lançais « Salam ! », déjà pressé d’entrer dans le vif du sujet. On aurait voulu avoir ta décontraction, cette confiance en toi qui te permettait d’éviter les politesses à n’en plus finir sans que personne ne songe à te le reprocher. Tu tirais une chaise jusqu’à notre table puis tombais la veste. Dans un geste d’acteur, tu relevais tes lunettes noires dans tes cheveux bien gominés et demandais : « Vous avez des projets aujourd’hui ? » et évidemment, nous n’en avions pas et tu le savais. Tout cela faisait partie d’un jeu, dont nous étions tous les acteurs plus ou moins obligé. Alors, tu commençais ton monologue. Il était question de grosses voitures aux vitres teintées que tu conduisais à tombeau ouvert sur le périph’, de flics que tu insultaient quand ils t’arrêtaient, de filles belles à tomber par terre qui t’adoraient, car les Françaises étaient toutes folles des Arabes, leur peau dorée, leurs yeux noirs, ce côté mâle que n’ont plus leurs hommes, tellement occupés à s’épiler et à se faire masser qu’ils en oublient de les honorer. Tu décrivais aussi ton affaire, une entreprise du tonnerre, qui vendait Dieu sait quoi à je n’ai jamais su qui, et qui augmentait chaque année ses bénéfices de 200%. Tu faisais de grands gestes et ta rollex venait souvent érafler la table. J’écoutais le bruit métallique davantage que tes paroles car je n’avais plus besoin d’entendre tes mots pour savoir que je t’admirais. Et que je te haïssais, toi qui avais eu cette chance que je n’aurais probablement jamais.

 

Au début de notre vie, c’est moi qui étais bien parti : je pleurais quand j’avais moins de dix-huit sur vingt pendant que tu enchaînais les zéros. On disait de toi que tu étais plus bête que tous les ânes de Casa. On s’est perdu de vue très vite, en cinquième, je pense. Je m’enfilais des tas de bouquins de mathématiques pendant que tu zonais sur la plage. On racontait que tu vendais tes bras à de vieilles Françaises en mal d’amour entre deux marées. C’est peut-être vrai, parce que, au moment où je bûchais pour obtenir un beau diplôme d’informaticien, dont la seule utilité serait jamais de décorer le salon de ma mère, accroché à côté d’une carte postale de la Mecque, tu partais pour la France. Comment, avec qui, personne ne l’a jamais su. Pourquoi, ça, c’est ancré en nous…

 

Malgré les apparences, c’était sur ton berceau que les fées s’étaient penchées. Pendant que tu te bâtissais une vie de rêve en Europe, moi, je me débattais dans la mélasse de mes thés à la menthe que je submergeais de fleur d’oranger. Un jour ou l’autre, je craquerais et j’accepterais d’aller à l’usine de poissons, où les filles décortiquent les crevettes que d’autres savourent, en râlant quand ils y trouvent un petit bout de carapace. On me donnerait une combinaison blanche et des bottes et j’aurais toujours froid dans leurs frigos. Je conduirais un transpalette et à quarante ans, je mourrais d’une pneumonie. Ou de désespoir…

 

C’était cette vision sans issue qui me poussait à te suivre, quand tu quittais le café, presque à la nuit tombée. Toute fierté ravalée, je t’implorais de m’emmener là-bas, je m’excusais de ce que j’avais pu dire ou faire quand nous étions enfant, je te promettais d’accepter n’importe quoi comme emploi dans ton entreprise, même de devenir le cireur de tes pompes si tu le souhaitais. Sous la lune, tu ne riais pas, tu ne profitais pas non plus de ces instants de désespoir pour te venger du passé. Au contraire, il me semble maintenant que tu étais nostalgique de cet avant, où nous étions heureux sans le savoir. Tu regardais au loin, comme si ton paradis terrestre s’était dilué dans l’horizon, et tes pieds soulevaient la poussière comme tes pensées les regrets. Tu me disais : « Mon frère, je ne peux pas t’emmener. Ce n’est pas possible. Tu dois le comprendre ». Et devant mon entêtement idiot, tu reprenais du poil de la bête et redevenais hâbleur : « Pourquoi toi et pas un autre ? Et puis, si je t’aide, tu n’auras pas cette soif de vaincre et tu ne réussiras pas. Crois moi, tu dois te battre pour partir, c’est ton salut. Ta seule chance de te sauver ».

 

Je te détestais ! Tu savais pourtant que je n’avais aucune chance de trouver un moyen de partir si tu ne m’aidais pas. Nous étions tellement à vouloir fuir… Ce n’est pas compliqué : tout ce qui avait arrêté de téter le sein de sa mère voulait foutre le camp. Alors, évidemment, à force de se déplacer en nuée, on avait attiré les regards et plus aucun douanier, plus aucun garde-côtes, ne laissait passer qui que ce soit. Je te maudissais et tu partais dans la nuit noire sans un mot.

 

Ah ! Abderrhaman ! Si tu m’avais dit !

 

T’était-ce donc si compliqué de me dire la vérité ? Ne serait-ce qu’à moi, en me faisant jurer le secret et en me coupant la langue ensuite, pour être vraiment certain que jamais je ne te trahirais ? Tu aurais dû, mon frère, tu devais m’expliquer que ce costume de lin crème qui faisait une partie de ton mythe était le seul que tu avais. Que ta rollex était fausse et que ta main de Fatma ne t’avait jamais apporté la Chance. J’aurais voulu que tu me racontes que les filles ne couchaient jamais avec un type comme toi, comme moi. Et ton affaire… Ah ! ton business ! Si tu m’avais dit que c’était l’entreprise de ton patron et qu’elle marchait bien à cause d’ouvriers au noir, je n’en serais pas là ! Mais tu étais trop fier, et trop lucide. Tu savais que tu je ne t’aurais pas cru. Casa en ce temps-là semblait être divisée en deux camps : ceux qui étaient obligé de mentir, entretenir le rêve, maintenir les regards tournés vers les côtes imaginaires. Et les autres, dont j’étais, qui se contentaient de gober n’importe quoi pour croire en un avenir, cet avenir qui nous faisait tellement défaut.

 

C’est pour cela que, lorsque l’homme est venu m’accoster, j’ai tout de suite bu ses paroles. Il était tôt et la ville était encore assoupie. Moi, je ne m’étais pas couché. L’étranger est venu vers moi, il te ressemblait : bien habillé, dans une djellaba blanche de grande qualité, sûr de lui, sentant bon l’after-shave Hugo Boss. Il jouait avec un chapelet d’ambre et les pierres m’hypnotisaient autant que ses paroles. J’ai pensé que c’était un Libanais ou peut-être un Saoudien, et je n’en revenais pas : cet homme semblait être là uniquement pour moi. Il m’a proposé de rejoindre Bruxelles et de lancer ma propre filière d’import-export. Les dix premières années, il prendrait trente pour cent des bénéfices et puis je serais l’unique propriétaire de l’affaire. J’ai dit oui, bien entendu. Je ne me suis pas méfié, je refusais de dire non à la Chance. D’ailleurs, je n’avais pas vraiment écouté et pour être certain de ne pas trop penser, je m’imaginais en train de choisir la couleur de mon costume de lin, sous les yeux de ma copine du moment, une jolie blonde à la peau dorée.

 

Et me voilà, Abderrhaman. En combinaison blanche et bottes de plastique, à vendre du poisson à des fonctionnaires européens. Je meurs de froid, les mains plongées à longueur de journée dans des bacs de glaçon. Ma seule copine, c’est une chatte perdue, je l’ai recueillie famélique, elle avait la peau sur les os et ne pouvait même plus miauler son désespoir. Ses yeux m’ont renvoyé comme un miroir. Je l’ai nourrie, d’abord de l’une ou l’autre arrête, puis, quand elle a commencé à ronronner en me voyant, je lui ai offert de petits bouts de poisson taxés aux eurocrates. Un matin, elle m’a attendu sur l’appui de fenêtres de la Poissonnerie de l’Orient, alors je lui ai acheté du lait chez le Paki d’à côté et je l’ai prise avec moi dans l’arrière-boutique, avec moi. Elle a sa gamelle, son bol, de vieux papiers journaux et un pull où elle se roule en boule. Elle est quasiment aussi bien installée que moi. Quand elle a vu tout ça, elle s’est frottée à mes jambes, pour réclamer des caresses et je me suis pris à croire que je m’étais enfin fait une amie. Alors, puisque ça devenait vraiment sérieux entre-nous, je lui ai donné un nom. Elle s’appelle Casa, comme la ville qui me manque tant.

 

Car tu vois, Abderrhaman, le plus gros de tes mensonges par omission, c’est qu’en Europe, on a beau se dévisser la tête, il n’y a nulle part des côtes auxquelles se raccrocher. Parfois, malgré tout, je cherche au loin, mais jamais plus rien ne se dessine, plus aucun paradis ne m’ouvre ses portes.

 

Ici, je n’ai même pas le droit de rêver.

21:09 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : casablanca, espagne, partir, bruxelles, paris, maroc, chat |  Facebook |

04/03/2007

En attendant le printemps...

 La mer en hiver

 

Odette Jeanmart faisait souvent le même rêve.

 

Au petit matin, les oreilles sifflantes de vent du Nord, elle ouvrait grand les volets de sa chambre. Bien coincé entre deux châssis, du sable beige s’étendait à perte de vue. Comme un biscuit doré, il portait les marques d’une mer grise lui ayant grignoté le dos. Le combat était inégal. La marée, entêtée, avançait toujours un peu plus, jusqu’à mouiller les oyats qui parsemaient la plage.

 

Le ciel de plomb se mêlait aux flots tout aussi sombres et rien ne pouvait les distinguer ; amants partageant une longue étreinte, ils fusionnaient sans relâche. L’écume se mêlait aux nuages et c’était comme s’il n’y avait plus eu ni terre ni ciel, juste une immensité partagée. Odette aimait beaucoup ce ciel « si bas » et ne comprenait pas le poète qui chantait qu’on pouvait s’y pendre.

 

Si elle avait eu de la voix, ou simplement si elle avait osé confier ce qu’elle pensait, ne serait-ce qu’à un carnet, elle aurait comparé ce ciel à une soie tendue sur l’horizon où se reposer, bercé par les embruns, enfin léger. Elle aurait vanté les reflets de perle qui font de chaque nuage un bijou unique. Et les mots d’Odette auraient invité toutes les femmes à s’en parer, surtout celles qu’elle croisait chaque matin dans ce cabinet médical aux odeurs éthérées.

 

Le rêve s’arrêtait là. Il ne s’y passait rien. C’était juste un moment de pure contemplation. Il revenait avec une précision de métronome, après le deuxième coup de minuit, et pourtant ne lassait jamais sa spectatrice. Bien au contraire. Au petit matin, dans la tiédeur des draps, il se mêlait aux sensations et au vécu, et Odette ne savait plus où s’arrêtait la réalité. Cela lui était bien égal tant que restait cette lueur d’espoir, un objectif vers lequel tendre : voir la mer en hiver.

 

*

 

Cela faisait maintenant trois mois qu’Odette fréquentait tous les jours au centre d’hématologie. Elle connaissait toutes les infirmières, l’une par son prénom, l’autre par ses habitudes, et avait ses préférées. L’Espagnole obèse et revêche n’en faisait pas partie. Elle aimait prendre une tasse de mauvais café avec un vieux monsieur, enfin un homme de son âge, aux cheveux blancs et à la voix métallique des fumeurs en fin de course. Elle l’écoutait raconter la dernière exposition des Beaux-Arts, qu’il n’avait pas la force d’aller voir mais qu’il visitait sur le web. Elle lui répondait en parlant de Delvaux qu’elle avait rencontré un matin sur le quai de la gare d’Ostende. L’homme souriait, des soleils naissaient au coin de ses paupières, mais très vite, il lui fallait réprimer une quinte de toux. Odette se sentait pourtant bien. Ce petit creux de bavardages lui permettait d’affronter la piqûre du médecin, celle qui faisait couler le sang parfois quasi noir et qui donnait la nausée à Odette.

 

*

 

« J’aimerais tant voir la mer du Nord en hiver » avait-elle un jour avoué à Marika, la jeune doctoresse qui la soignait le mardi. Cela avait été dit d’un coup, peut-être parce que Marika avait les yeux couleur tempête, peut-être parce que ce mardi-là, le vieux monsieur était absent. Les pupilles grises la regardaient gentiment, il avait semblé à Odette qu’elles l’encourageaient à continuer, alors elle s’était confiée : « Quand j’étais enfant, mes parents m’emmenaient toujours voir la mer en été. Une fois par an, pour le 21 juillet, on prenait le train direct pour Ostende, à la Gare Centrale. Quand je me suis mariée, j’ai collectionné toutes les mers du globe. Maxime et moi, nous partions toujours à la recherche de doux, de tiède. J’avais horreur de la pluie qui mouille jusqu’aux os, du vent qui fouette les joues, du sel qui mange les lèvres. Je voulais juste offrir mon corps à la caresse du soleil, rien d’autre. Il paraît que j’étais jolie, toute dorée. Si j’avais su… Aujourd’hui, je donnerais cher pour cette petite gifle sur mon corps. » « Pourquoi ? » avait demandé avec avidité Marika, qui n’était pas encore blasée par les histoires de ses patients. « Mais parce qu’elle me réveillerait d’un grand coup ! Et après, le vent me hurlerait aux oreilles : ″Odette, tu es toujours vivante !″ » Ce jour-là, Marika avait mis particulièrement de temps à ranger les petits tubes de sang mais pas assez encore pour cacher à Odette ses yeux rougis.

 

*

 

C’était depuis cet aveu inconscient, qui était juste venu « comme ça » à Odette, que le rêve avait pris ses quartiers au milieu de ses nuits. Elle ne savait pas très bien comment l’interpréter. Etait-il un messager du futur clamant qu’il était proche ce jour où, enfin, elle verrait la mer en hiver ? Où était-ce une bouée à laquelle elle devait s’accrocher pour ne pas tout à fait se laisser dévorer par ses crabes ? Ou encore, habitait-il ses nuits parce que jamais il ne ferait partie de ses journées ? Odette avait beau mettre à profit les heures d’immobilisme que réclamait son traitement pour se poser ces questions indéfiniment, elle ne trouvait aucune certitude. Elle aurait bien voulu en discuter avec l’homme aux cheveux blancs, mais il avait disparu. Alors, petit à petit, il ne fut plus question que d’un rendez-vous nocturne et d’un tendre petit feu, mêlé de gris et de beige, qui couvait toute la journée, lui tenant chaud au cœur.

 

*

 

C’était un mardi de février. Marika, en imbibant un coton d’alcool pour désinfecter un bout de peau avant de changer le cathéter, demanda joyeusement à Odette si elle avait toujours envie de voir la mer. Sans attendre la réponse, elle déclara qu’il ne fallait pas perdre de temps. « Le printemps va bientôt arriver, n’est-ce pas ? Ce serait dommage de laisser passer cet hiver. À force, on laisse tout passer et on n’attrape même plus de souvenirs ! Moi, entre mes gardes et mes syllabus, je me demande souvent : de quoi as-tu envie ? Quand je sais - parce que évidemment, je ne sais pas toujours - et bien, je fonce ! Que ce soit acheter un pull orange ou manger une paella, en passant par me teindre les cheveux en blond, je n’hésite pas. Vous devriez faire pareil. Votre traitement a lieu tous les deux jours, rien ne vous retient à Bruxelles. Profitez-en, prenez le direct, comme quand vous étiez petite, et allez voir la mer. On annonce une grande marée demain. Vous verrez : la mer en hiver, quand elle est déchaînée, c’est beau comme le premier matin du monde. On sent que tout hurle et rue pour se remettre ensuite en place. C’est un grand chambardement pour un mieux à venir».

 

Odette regardait son médecin, ébahie. Elle ne l’avait jamais entendue parler avec un tel entrain. Marika souriait : « Mon grand-père était pêcheur. Il m’emmenait souvent voir la mer, il m’a tout raconté sur elle. « C’est comme une maîtresse », disait-il. « Il faut toujours l’aimer, ne jamais la trahir. Si tu la déçois, elle se venge, mais si tu la respectes, elle te porte. »

 

Remplie des mots de Marika, Odette se décida intérieurement. Elle ne remarqua pas que, cette fois encore, Marika avait les yeux rouges. Les petits tubes de sang ne disaient rien qui vaille.

 

*

 

Dans la chambre d’hôtel, Odette a du mal à s’endormir. Pourtant, elle est arrivée tard, le voyage l’a fatiguée. Elle entend le vent crier, elle sent l’odeur forte de la marée, mais la pénombre l’empêche de distinguer les couleurs. Il faut attendre demain pour que le rêve se réalise, c’est si loin demain…

 

Elle a peur. Et s’il avait voulu la prévenir ? « Voir la mer en hiver, la dernière chose que tu vivras, Odette ! Et dire que plutôt que de rester tranquillement à Bruxelles, tu débarques sur la Côte pour te jeter dans la gueule du loup ! ». Elle frissonne et regrette ; mais la fatigue est plus forte que tout et, telle une vague, elle emporte Odette vers le deuxième coup de minuit.

 

*

 

C’est le petit matin, peut-être ce fameux premier matin du monde. Les oreilles sifflantes de vent du Nord, Odette ouvre grand les volets de sa chambre. Elle lève le nez au ciel : il est de plomb, comme d’habitude, et elle ne peut distinguer les vagues des nuages. Machinalement, elle glisse la main contre le lambris de la fenêtre et découvre le sable beige, croqué par les flots.

 

N’importe qui croirait que tout est perdu. Mais pas Odette : elle vient de découvrir que parfois, au loin, là où des reflets verts font espérer entrevoir des queues de sirène, il y a des bancs de sable suffisamment hauts pour toujours garder la tête hors de l’eau.

 

Elle s’y est arrimée.

 

15:03 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : ostende, reve, renaissance, mort |  Facebook |

07/02/2007

14 juillet avant l'heure...

Tête de Turc

 

J’ai souvent eu envie de tout faire péter. A commencer par le miroir de la salle de bains.

 

Chaque matin, c’est pareil : je me lève et je suis content. Maman chantonne en préparant les petits-déjeuners, ça sent le pain chaud et le miel. Salma me poursuit en réclamant des bisous. Ma petite sœur, j’ai envie qu’elle reste éternellement une fillette de quatre ans, complètement inconsciente de ce qui se passe dehors. Je veux qu’elle garde ses grands yeux noirs étonnés de tout, son sourire énorme, l’innocence de ce qu’elle est ; qu’elle soit heureuse, gaie, vivante, que jamais le gris de cette banlieue ne vienne éteindre les étincelles de son regard. Evidemment, c’est mal barré. Je le sais, parce que je suis passé par-là avant elle. Moi aussi, j’ai été un petit garçon sympa, qui avait envie de croquer le monde. C’était il y a longtemps. En attendant, je préserve Salma du sale comme je peux. Je joue avec elle à « roule-boule » : je l’aide à faire un cumulé dans les airs et puis, je la fais sauter au plafond. Elle adore ça. Après, on se serre très fort dans les bras l’un de l’autre. C’est de l’amour pur, brut, tout neuf.

 

Puis, c'est l'heure d'aller à la salle de bains pour me raser. Je me vois dans le miroir et je deviens fou. Je me souviens que ça va recommencer, les regards de travers, les mots chuchotés, ma vie cadenassée par leurs peurs, leurs dégoûts. Je fredonne la chanson que Mouloud m’a fait écouter l’été dernier, à la maison du quartier, « Avec ma gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec, de voleur et de vagabond» et je pense que c’est mal parti pour que ce ne soit « que du bonheur », comme dit Flavie Flament avant que le premier plouc sorti de la Star Academy ne chante dans son émission. C’est une journée ordinaire où je vais souffrir, comme tous les jours depuis que je suis en âge de m’en souvenir. Je t’explique.

 

Tu as six ou huit ou dix ans, ça n’a pas d’importance, c’est toujours la même histoire et elle débute toujours trop tôt. Tu vas à l’école. Les profs te regardent comme si tu étais une crotte. Ils pensent que pour toi, de toute façon, c’est fichu, d’office. A ta tête, on voit bien que tu ne seras jamais Ministre ou PDG. Et ils t’en veulent : tu les prives d’une future invitation chez Drucker, pour parler du bon vieux temps, quand tu étais un de leur élève, déjà brillant, espiègle peut-être, mais si prometteur. Ils te demandent « Pourquoi tu es là à me faire perdre mon temps? ». Tu ne parles pas bien français, ça les énerve, ils exigent : « Yacine, un effort !  ». Tu leur expliques qu’à la maison, tu parles le turc, mais ils s’en fichent: « le turc, à quoi tu veux que ça mène ? ». Tu aimerais des profs comme ceux qu’on voit à la télé, Gérard Klein dans le rôle de l'Instit, par exemple. Lui, il passe son temps à écouter les petits, il aide comme il peut, avec des livres ou en allant trouver les parents, il ne renonce jamais. Dans la réalité, ça n’existe pas des types comme ça. De temps en temps, il y a bien une petite demoiselle qui vient des beaux quartiers et a choisi la Cité comme certains partent en Afrique : elle veut faire de l’humanitaire. Pleine d'enthousiasme, elle penche sur toi son cou rempli de parfum Chanel, juste pour renifler l’odeur des bas quartiers. Et puis, au bout de quelques mois, elle part, avec un mal de tête. Elle a découvert que la misère, en fait, ça pue.

 

Tu les détestes, les profs, surtout Fazières. Il annote ton bulletin de phrases du genre « Ton avenir est tout tracé : rappeur» sous prétexte que tu as quatre en chimie. Un matin, il prétend que tu le déranges dans la réalisation de son expérience et te fait sortir de la classe. Tu n’as rien fait, ni parlé, ni bougé, tu étais sage derrière tout le monde, à ta place. Tu ne trouves rien à répondre pour te défendre, tu as treize ans, c’est si petit encore. Tu prends ton sac à dos en silence et dans le parking de l’école, tu dégonfles ses pneus. C’est pas malin, peut-être, mais qu’est-ce que ça soulage. Au plus l’air sort des roues, au mieux tu respires. Tes poumons se gonflent fort, ça brûle légèrement, c’est bon. Tu es vivant. La voiture de guingois exprime tout ce que tu ne pourras jamais dire, toute ta colère rentrée, les pleurs dans l’oreiller et les mots de ton père « Mon fils, tu n’aimes pas l’école ? C’est ta chance pourtant, moi au bled, j’ai pas eu l’école » auxquels tu réponds par le silence, « une vraie tête de mule », dirait Fazières. Mais comment lui expliquer, à ton paternel, qu’ici, l’école, on t’oblige à y aller, mais qu’il n’y a jamais de place pour toi ? Qu’on te tolère dans les murs mais qu’on ne tolère pas que tu t’instruises. Tu es destiné à rester un sous-homme, le boy qui ramasse leurs poubelles, balaye leurs rues, conduit leurs métros, nettoie leurs chiottes. Comment dire à ton père qu’eux ne rêvent de rien pour toi ? Et que pour cette vie-là, il n’est pas nécessaire d’avoir vingt sur vingt en chimie ?

 

Ton salut ne viendra pas non plus de tes fréquentations. Les élèves, tu les classes en trois catégories. Premièrement, les gens comme toi. Pas grand-chose à en attendre : vous vous soutenez, tant bien que mal, mais c’est l’amitié des paumés. On ne s’apprécie pas spécialement, on est ensemble parce que l’on se ressemble, c’est tout. Vous ne parlez quasi jamais, ça n’est pas la peine : les blessures de l’autre, tu les connais, tu as les mêmes. Ensuite, la catégorie « grands frères » : des profs trop zélés les ont fait rater une, deux, trois fois, mais ça n’est pas ça qui va les aider à réussir. Ils s’ennuient au fond de la classe et font de petits trafics : un peu d’herbe ou de crack, un racket, quelques enjoliveurs ou autoradios de « seconde main », ce genre de trucs. Rien de méchant, ils passent le temps comme ils peuvent, avant de se lancer dans la vraie vie, « bandits professionnels ou chauffeurs de bus » dixit Fazières. Ils essayent de te convaincre de zoner avec eux : « Yacine, viens, t’auras l’argent pour aller à Paris ». Tu tiens le coup quelques années encore. La dernière catégorie, ce sont les « intouchables ». Les Français pure souche, bon teint. « Les citoyens », comme dit ton père.

 

C’est dans ce panier que tu as trouvé Marianne, un soleil, toute blonde, la peau blanche, fine, transparente. Tu l’aimes comme un fou et tu passes les cours de math à la regarder. Elle te regarde aussi, mais pas de la même façon. Elle a peur de toi, elle pense que tu vas lui faire porter le voile, l’envoyer dans ton pays pour l’épouser de force, la violer dans la cave de tes parents. C’est sa grande sœur qui lui a dit de se méfier des Turcs. Et sa mère. Et son père. Et toute la France derrière eux. Ton amour finit par faire comme une boule dans ton ventre. Alors Mamou te roule ton premier joint et vous planez loin des amours impossibles.

 

Tu commences par garder les trois sous que ta mère te donne pour acheter de temps en temps quelques grammes plutôt qu’un CD ou un forfait de téléphone. Puis, tu piques carrément dans le portefeuille. Ton père te flanque une raclée quand il le découvre et tu as honte, car ce n’est pas toi, ce petit con en train de voler sa mère, tu l’adores ta mère, elle est belle malgré toutes ces grossesses, malgré le mal du pays, malgré qu’ici on la traite de « baleine en babouches ». Tu lui demandes pardon, il te dit « Reste mon fils, pas comme Ali ». Ton frère, 25 ans, en taule depuis trois ans pour cambriolage. Tu arrêtes le splif aussi sec, Mamou continue. Son père est parti il y a longtemps, il n’a personne pour lui faire peur avec de grosses mains calleuses d’ouvrier.

 

On te contrôle sans cesse. C’est toujours : « Tes papiers », pas de s’il te plait, pas de sourire, des ordres aboyés au chien que tu es. Tu joues au foot sur le terrain vague ? Tes papiers ! Tu vas faire une course pour ta mère ? Tes papiers ! Tu zones sur un banc avec tes potes ? Tes papiers ! Tu as déjà imaginé te les faire imprimer sur le visage, comme ça, plus besoin de les sortir vingt fois par jour, mais ça ne ferait certainement pas rire les flics. Comme lorsqu'ils te demandent si tu fumes et que tu réponds tranquillement « oui », en sortant ton paquet de gauloises, le beau paquet bleu, le bleu du drapeau français. Ils en sont malades, les pauvres petits. Ils t’assassinent du regard en attendant le jour où un plus nerveux tirera pour de vrai. Tu feras la une du journal de TF1, dans le rôle du méchant, évidemment.

 

C’est ce qu’ils ont dit quand ils ont parlé des deux jeunes morts électrocutés : « De la racaille, messieurs-dames ». Ce matin-là, devant ton miroir, l’envie de tout faire péter t’a submergé. Tu as fait flamber la voiture des parents de Marianne, une petite Renault Clio. Mamou et Mouloud t’ont rejoint et n’ont rien fait pour t’en empêcher, eux aussi étaient devenus comme fous. Vous avez brûlé deux, trois poubelles, puis encore des bagnoles. Fiesta ! Le quatorze juillet avant l’heure ! Ca a duré des heures, des jours, tu ne sais pas.

 

Quand tu es rentré, ta mère pleurait et ton père avait vieilli. Tu es devenu la racaille du quartier. C'était prévisible. Comme dirait Faizières : « A la tête de l’emploi ».

 

Une tête de Turc.

12:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : colere, banlieue, cite |  Facebook |

25/01/2007

Bientôt la Saint-Valentin...

Ce soir, tu t’es endormi dès la nuit tombée. Tel un enfant terrassé par le sommeil en plein jeu, tu t’es assoupi au milieu de la lecture de ton journal. Tes lunettes étaient toujours posées sur ton nez et j’ai décidé de les ôter pour rendre ton repos plus confortable. Je me suis approchée, à pas de souris, comme je le faisais pour te rejoindre dans la chambre d’amis, quand nous étions seulement fiancés. Nos parents ont-ils jamais entendu le parquet craquer ou ordonnaient-ils à leurs oreilles de se boucher ? La lumière dans les yeux de ma mère certains matins me laissaient deviner que, complice, elle protégeait nos ébats comme elle l’a toujours fait pour des belles choses.

 

Dans ce petit creux d’intimité, je regardais ton visage apaisé et un sourire m’est venu aux lèvres. Je t’ai trouvé immensément beau, comme le jour où ton regard m’a terrassée. Je me suis souvenue de ce creux qui avait pris place dans mon bas-ventre à l’instant où tes yeux si bleus s’étaient posés sur moi.

 

J’ai retiré les lunettes. Les rides que tu as désormais autour des yeux font comme des soleils. J’ai eu envie de les embrasser. Je l’ai fait. Ton nez que tu as toujours trouvé trop fort et que j’appelle ma petite montagne m’appelait. Je l’ai caressé du bout de l’index et je l’ai embrassé, lui aussi. J’ai laissé mes lèvres glisser vers les tiennes, goûter à ta bouche si joliment ourlée. J’avais envie de passer la main dans tes cheveux bouclés, enrouler les mèches autour de mes doigts, comme je le faisais avant, lorsque tu posais ta tête sur mes genoux pour faire la sieste, au bord de la rivière. T’en souviens-tu ? Bien sûr, c’était seulement hier, après tout. Mes doigts aussi n’avaient pas oublié, ils ont vite retrouvé le chemin au milieu des crolles. Inconsciemment, j’ai posé ma tête sur ton épaule et j’ai respiré ton odeur à pleins poumons, comme l’aurait fait un petit animal.

 

Tu as passé ta main sur mon ventre. Je t’ai regardé, croyant t’avoir réveillé, mais tu étais toujours assoupi. J’ai vu que tu souriais, comme si tu vivais également ce moment pleinement, à la fois heureux d’être là, maintenant, mais aussi connecté au jeune homme que tu étais, autrefois.

 

Tu as murmuré : « Ma toujours si belle ». Et la vieille femme que je suis a senti son cœur battre à tout rompre. Mes cheveux sont redevenus bruns, mon visage a perdu ses rides, les fleurs de cimetière sur mes mains ont disparu, mon corps a retrouvé sa souplesse. J’étais jeune et toi aussi. Et nos corps se sont donnés comme les corps jeunes savent si bien le faire.

 

Au matin, je ne savais pas si j’avais rêvé ou pas mais peu importe : seul compte l’enchantement de te voir à mes côtés, depuis cinquante deux ans, quatre mois et six jours.

 

Merci d’être mon compagnon de route jusqu’à toujours.

 

Ta belle du soir

 

18:13 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : lettre d amour, saint-valentin, je t aime, declaration |  Facebook |

07/01/2007

 Qu'avez-vous envie de lire? Donnez-moi des contraintes!!

Les rois mages ont apporté leurs cadeaux (et j'ai eu la fève!); j'apporte quant à moi la nouvelle de janvier 

Voici en ligne le drôle d'itinéraire d'un chauffeur de bus...

Prochain texte en février. Je vous propose de laisser sur le mini-chat ou en commentaire de ce post des thèmes que vous voudriez voir abordés dans la prochaine nouvelle ou des mots qui vous plaisent et que vous voudriez retrouver dans un texte.

A vos idées... (euh... je ne promets pas de toutes les suivre dans un seul récit )

Délai: 20 janvier.

Bisous à tous

Emma

21:07 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Un autre itinéraire

Un autre itinéraire

 

Je suis arrivé au dépôt vers cinq heures trente du matin et je suis allé directement me changer dans le vestiaire, sans passer saluer les copains à la cafétéria. C’est trop dur, le matin, de voir tous ces gars mal réveillés, les yeux rouges de sommeil, certains sentant l’after-shave bon marché, d’autres le café et les croissants, d’autres encore la bière. Ces odeurs intimes me gênent, elles en disent trop sur eux, je ne peux pas affronter ces lambeaux de vie qui me renvoient à la mienne. En regardant les copains et en les trouvant pâlots, pas malins, pauvres, c’est moi-même que je découvre et toise et ça fiche ma journée en l’air.

 

J’ai enfilé mon pantalon bleu marine et le polo bleu ciel qui va avec, notre tenue d’été, puis j’ai posé la casquette sur mon crâne. J’ai jeté un coup d’œil dans le miroir qui est posé sur la porte de mon casier et je ne me suis pas souri : j’ai l’air d’un larbin. J’ai fouillé ensuite dans ma veste afin de retrouver mon badge. Ça me fait toujours bizarre de lire « Paolo Léonardi, chauffeur » en dessous de ma photo. J’ai toujours un moment d’incompréhension, comme si j’en étais resté à mes rêves de gosses et que je m’attendais à lire « Paolo Léonardi, cosmonaute » ou « Paolo Léonardi, cowboy ». Mais la réalité, c’est que je conduis des bus. Cinq jours par semaine, six heures par jour. Un boulot comme un autre pour ceux qui ne réussissent pas à attraper leurs rêves.

 

Dès que je suis sorti sur le tarmac, Kader – catégorie after-shave bon marché (il se cherche une copine) et café sucré (sa mère veille au grain) - m’a accosté en me disant « T’as de la chance, le Bleu » et il m’a désigné du menton le bus qui m’était attribué. Je me suis dit « ça commence bien » et j’aurais fait demi-tour s’il n’avait pas passé son bras autour de mon épaule pour m’entraîner en rigolant vers mon véhicule. Il m’a ouvert la porte en mimant une révérence et en minaudant : « Bienvenue dans les années quatre-vingt ». Je l’aurais volontiers étranglé sur place mais ça aurait fait des histoires et j’aurais été en retard pour mon premier tour, et par conséquent pour tous les autres, et je ne pouvais pas supporter l’idée de plomber ma journée d’office. Kader a dû lire l’envie de meurtre dans mon regard parce que, comme pour se dédouaner, il a bredouillé «  Je t’assure, le Bleu, c’est le hasard. Lucien est malade et le chef a décidé que tu prendrais sa tournée. C’est cool, tu as le Sablon ». J’ai démarré sans lui répondre.

 

Le hasard… tu parles ! Il a bon dos le hasard. Sûr que tous les chauffeurs ont dû parlementer pour ne pas hériter de ce truc. Ils se moquent tous de ces bus « relookés en phase avec l’esprit urbain », comme l’a écrit dans le communiqué une attachée de presse déjantée. Je n’ai pas la plume facile moi, je n’ai pas non plus fait de hautes études, mais je sais que l’esprit urbain actuel est plutôt aux hummers, jeep et autre « 16 » et non aux tortillards communautaires.

Premier arrêt. Une vieille dame monte, avec un chiot dans un panier. Elle dit gentiment « Bonjour, Monsieur » en montrant bien sa carte de transport. Une mamy en or : petit chignon blanc bien serré, lunettes cerclés d’or, manteau noir. Si Paolo Léonardi prenait le temps de la regarder, elle lui rappellerait probablement sa propre grand-mère : pas riche mais proprette, le cœur sur la main et un sourire de madone. Mais Paolo Léonardi est entortillé dans ses pensées.

 

Ah ! ces grosses utilitaires ! Voilà à quoi le ministre ferrait bien de s’atteler plutôt que de manger des petits fours sur le tarmac de notre dépôt, en inaugurant des bus repeints mais qui ne seront jamais à l’heure. En retard, évidemment, à cause des rues grouillantes de mecs en grosses « utilitaires », justement. Et ces mecs en promenade pour acheter un polo Gucci – jamais entendu parler d’un ouvrier qui a acheté une Porsche Cayenne pour transporter sa boîte à outils - créent des embouteillages du feu de dieu, klaxonnent et emmerdent les pauvres gars condamnés à vivre en ville. Vas-y que je te pollue les oreilles et le nez, sans aucune gêne, et que le soir quand j’ai bien dégueulassé la ville, hop, je retourne dans ma banlieue cossue, écouter les chants des petits oiseaux, loin du vacarme insupportable et de la puanteur asphyxiante de la mégapole.

 

Deuxième arrêt. Une jeune femme et son amoureux montent à l’arrière. Paolo Léonardi leur crie que l’entrée des artistes, c’est par devant. Il n’a pas de choix. Si un contrôleur passe et qu’il s’avère que les jeunes n’ont pas de tickets, il aura un blâme, comme s’il était de mèche avec eux. La bonne tenue du bus – tout le monde paie sa place, on ne met pas les pieds sur les fauteuils, les chiens ne pissent pas sur les sacs, … - lui incombe. Tant pis si cela l’amène parfois à se prendre un couteau sur la gorge. « Ce sont les risques du métier » prétend le Directeur, au chaud et à l’abri dans son bureau. Les amoureux sont loin de penser à cela. Ils rient, tout à leur bonheur, inconscients des autres. Paolo Léonardi leur demande leur titre de transport. Ils n’en ont pas, fouillent leurs poches à la recherche d’argent, ils en trouvent chacun et leurs doigts et leurs voix s’emmêlent : « je paie », « non, c’est moi », et finalement, ils déposent sur le rebord du guichet bien plus que nécessaire à l’achat de deux tickets. Paolo Léonardi soupire en encaissant la monnaie – on perd du temps, les gens vont râler parce qu’il est en retard et qu’il les mets en retard. Il leur rend leurs cartes d’embarquement et le restant. La vieille dame les regarde en souriant, des étoiles dans les yeux. Elle aussi, un jour, elle a eu le cœur aussi plein. C’était certainement avant avant-hier, mais qu’importe. C’est pour toujours en elle. Paolo Léonardi quitte son emplacement mais pas le fil de ses pensées.

 

Ces mecs, les petits cons des beaux quartiers, je ne peux pas les blairer. C’est pas question d’être jaloux, c’est question d’équité. Oui, messieurs-dames, d’équité. Tu veux la grosse jeep rutilante pour faire le malin ? Tu le fais devant ta villa à quinze briques et ta pétasse refaite au botox. Tu tournes dans ton quartier « zone résidentielle, ne dépassez pas le 30km/h » et parfois, tu pointes jusqu’en forêt, tu rodéodes jusqu’à ce qu’un chasseur moins doué te crève un pneu avec sa chevrotine. C’est clair et net. Comme ça, pour ceux qui n’ont que les moyens de s’acheter un ticket de bus pour aller bosser, c’est peinard : ils arrivent à l’heure, sans se faire snober tout le trajet par des petits fils à papa à la con. Ah ! je te jure : si un jour, il y en a un qui sort de sa bagnole, garée sur une bande de bus, au moment où j’arrive avec un accordéon, je lui roule dessus. Roue après roue. Après, je me gare, comme si de rien n’était, et puis je continue mon tour. Ca me fera un bien fou, et aux usagers aussi, si ça tombe.

 

Troisième arrêt. Une dame portant un voile noir monte avec ses trois enfants : un petit garçon de cinq ans qui tient la main d’une fillette d’un ou deux ans sa cadette, aux nattes bien sages, et un bébé dans une poussette. La mère semble très timide et ne pas maîtriser le français. Elle sourit à Paolo Léonardi, comme pour s’excuser de ne pas pouvoir réellement dire quelque chose. C’est le petit garçon qui achète les billets pour tout le monde. Sa mère le regarde avec fierté : il s’en sortira dans la vie. La fillette a remarqué le chien et est partie s’asseoir à côté de la vieille dame, tout naturellement. Le chien a sorti son museau du panier et lèche sa main, aux doigts marbrés de chocolat. La vieille dame sourit et demande à la fillette comment elle s’appelle. « Kenza », répond-t-elle, « et quand je serais grande, je serais vétérinaire ». La mère la regarde en pensant « c’est bien ma fille, rêve tout haut et ne laisse personne t’accrocher au sol ». Les amoureux sont toujours seuls au monde. Paolo Léonardi est seul avec ses pensées.

 

Mais le truc, avec ces bus, ce qui fait marrer le plus les chauffeurs, c’est que les bahuts gris et orange, ils existaient déjà quand on était gosse. Je me rappelle très bien : c’était orange pétant et blanc cassé sale. Pas joli, pas vraiment moche. Des bus, quoi. Et puis, tout à coup, on les a repeint en jaune poussin. J’imagine trop bien la scène. La maîtresse du boss qui ouvre le Marie-Claire à la page « tendance pour l’été 85 » et dit « Chou, tu ne penses pas que ça leur ferait plaisir aux chauffeurs de conduire des bus peints dans des couleurs modernes ? Moi, je suis certaine que oui ». Et « Chou » qui acquiesce, peut-être que de bonne foi, ils se met à imaginer que les grèves, ce n’est pas à cause des petits cons qui nous bastonnent pour un ticket qu’ils ne veulent pas payer, ni à cause des horaires exténuants, ni même parce que nous sommes payés au smic, mais parce que nous trouvons les couleurs de nos bus complètement nulles.

 

Quatrième arrêt. Le chauffeur ne freine pas, ne s’arrête pas. Pourtant, les amoureux ont sonné pour signaler qu’ils voulaient descendre. Ils se regardent surpris mais sourient : ils descendront au prochain arrêt, aucune importance, ils sont ensemble. La vieille dame est complètement absorbée dans l’observation des câlins que la fillette donne à son chien. La mère joue avec son bébé. Le petit garçon, qui porte le poids du monde sur ses épaules, et une immense responsabilité au fond de ses yeux noirs, crie soudain : « Monsieur le chauffeur, vous ne prenez pas la bonne route ». Paolo Léonardi revient à la surface.

 

Un gosse a crié. J’ai freiné sec, instinctivement. Je me suis gouré, au lieu de prendre la route 26, j’ai pris le parcours habituel, celui que je fais tous les matins, pendant six heures, depuis six mois. Je prends le micro.

 

-          Désolé, messieurs dames, une petite erreur de parcours, mais nous allons reprendre le chemin ordinaire via un petit crochet.

-          Un crochet vers où ? demande le gamin.

-          Vers la mer, s’exclame la fillette.

-          Ah ! la mer… Ça fait si longtemps que je n’ai plus vu la mer… Je me souviens des odeurs de sel qui pénètrent partout, et de ce gris que l’on voit à l’horizon, sans plus savoir s’il s’agit de l’eau ou du ciel, rêve la vieille dame.

-          Tanger…, murmure la femme au tchador.

-          Tous, tous, tous, à Torrémolinos, chantonnent les deux amoureux en riant.

 

J’ai hésité. Quelques secondes. Je les ai tous regardé dans mon immense rétro. La vieille dame, elle avait l’air usé, cette petite mine qu’ont les gens que la vie n’a pas épargnés. Elle me faisait penser à ma grand-mère, que je ne vois jamais, à cause des horaires, du boulot, tout ça… Les deux amoureux, c’était des oiseaux pour le chat : trop tendres pour notre monde, des rêveurs, des poètes. Ça se voyait à sa main lui caressant les cheveux, à la sienne lui redessinant le nez. Ils avaient besoin d’une bulle à eux. Et puis, la petite famille. Le gamin, trop sérieux pour son âge, la mère, perdue dans un pays froid, sans chaleur humaine, surtout pour les gens comme elle. Et puis, ses gamines : la petite qui aimait les chiens et n’en aurait sûrement jamais, parce que dans un deux-pièces, c’est pas possible. Et la puce, minuscule dans sa poussette, tout sourire, la puce qui me regardait de ses yeux noirs comme des billes de jais, riant, riant, chantant au milieu de ses « areuh ! » que la vie est courte et qu’il faut saisir les chances que le hasard nous donne. J’ai repris le micro.

 

-          Si tout le monde est d’accord, le crochet se fera par Ostende.

 

Tous les passagers ont applaudi et nous sommes partis. La vieille dame a sorti son chien de son panier, la gamine a couru dans le bus en appelant « le chien, le chien ». Son frère l’a regardée un moment, et puis, il s’est lancé lui aussi. La mère a parlé à la vieille dame, ça avait l’air d’être du charabia, mais la grand-mère souriait comme si c’était limpide. Les amoureux ont continué à s’embrasser, ils avaient probablement déjà oublié qu’ils avaient acquiescé à ce projet fou. Peu leur importait du moment qu’ils étaient à deux.

 

J’ai envoyé un SMS à Kader pour lui dire que c’était vrai, j’avais beaucoup de chance. Et je suis monté sur le ring. Après environ deux heures, je me suis garé à côté du Casino et j’ai crié : « Terminus, tout le monde descend » ! J’avais un sourire jusqu’aux oreilles. Les gosses ont filé dehors à toute allure, l’amoureux a aidé la mère à descendre la poussette, l’amoureuse a pris le bras de la grand-mère. Ils m’attendaient tous les sept, des mercis plein la bouche. On est parti sur la plage. Des mots assez beaux pour décrire les yeux de ma petite équipe à la vue de cette mer grise calme, apaisée, je n’en aurais jamais, même si je lis le dictionnaire en entier. On ne parlait pas, ce n’était pas la peine. Parfois, nos visages se tendaient, vers l’un, vers l’autre, on souriait. J’imagine que les gens qui nous ont vu ont dû nous prendre pour des doux tarés. Mais en fait, nous étions les seuls à être un petit peu malin.

 

Dix heures ont sonné à la montre de l’amoureux. J’ai dit qu’il fallait que je rentre, que je terminais ma tournée à midi. Tout le monde m’a suivi.

 

J’ai réussi à rentrer au dépôt à midi quart, après avoir déposé mes passagers à la gare centrale. Moi, j’avais quelques minutes de retard sur l’horaire convenu en arrivant au dépôt. Mais curieusement, ça n’a pas plombé ma journée. Loin de là. Kader m’attendait : « Alors, le Bleu, on y prend goût au tortillard ? ».

 

Mes oreilles remplies du bruit du ressac l’ont à peine entendu. Ma tête pleine de sable et d’écume n’a pas pu lui répondre.

 

21:00 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

03/01/2007

Bonne année... bonnes résolutions

C'est la nouvelle année: tiens tiens, le temps des bonnes résolutions...

Un petit texte pour s'en souvenir...

Un petit bonus en attendant d'y voir plus clair entre le chauffeur de bus (en tête pour le moment), la petite sirène ou la tête de Turc...

 

Plein de bones choses à venir...

Emma

14:12 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |