30/06/2009

Il fait chaud, trop chaud!

Célia et le sexe des hommes


L’été n’en finit pas de s’étirer. Septembre s'achève et il fait toujours aussi chaud. Plus personne ne juge l'annonce d'une journée ensoleillée comme une bonne nouvelle et il n'y a que la présentatrice de la chaîne privée pour afficher un sourire à se décrocher les mâchoires en annonçant des températures ca-ni-cu-laires-tout-à-fait-hors-des-normales-saisonnières. Dans la rue, les gens se prennent à rêver de ciel gris, de froid et de brumes matinales, ils veulent humer l'odeur de la ville après la pluie, ce mélange un peu écoeurant de diesel et de poussière, de pourri et de tarmac. Les Belges n'ont plus qu'une envie : retrouver ce qui est une part d'eux-mêmes.

Traverser la ville aujourd'hui, c'est découvrir comment la canicule transforme les gens et les lieux. Matongé, Porte de Namur, ressemble plus que jamais à Matongé, Kinshasa. Et depuis que les mamas en boubous colorés, portant enfants dans le dos, dépassent en riant et à vive allure le commun des Belges, plus personne ne trouve que les Noirs sont lents. De toute façon, les Blancs ont bien trop à faire avec leurs coups de soleil pour réfléchir à quoi que ce soit d'autre que : « Où trouver un coin d'ombre ? », « Comment marcher sans suer » ou encore « Pourquoi n'y a-t-il pas un marchand de glace à ce coin de rue ? Pourquoi faut-il encore traverser un carrefour pour enfin mériter son cornet ? »

A deux pas, Avenue Louise, en hésitant entre polo rose pâle et chemise blanche en lin, les jeunes cadres dynamiques des Communautés européennes expliquent aux jolies vendeuses de fringues de luxe qu’après quatre mois avec 30 degrés à l'ombre, ils savent que l’Afrique ou l’Amérique latine ne tourneront jamais qu’au ralenti. « Plus besoin de plans de relance économique, ce qu'il faut aux pays du Sud, ce sont des climatiseurs géants » avancent-ils, prétentieux. Les vendeuses s'en fichent : pendant que les eurocrates parlotent, elles n'ont pas le temps comparer leur bronzage, pour une fois sans UV et sans semaine ruineuse sur la Costa Brava.

Saint-Josse a des allures de Marakkech. Les vieux jouent avec leur chapelet d’ambre ou aux dames, en buvant du thé à la menthe à la terrasse du Palais des délices, les enfants jouent au foot dans les rues au tarmac qui fond, les mères voilées se mêlent aux jeunes filles en robe légère, qu’elles regardent parfois avec un peu d’envie, souvent avec désapprobation. Les vieux Italiens, Marocains, Tunisiens, Espagnols, Grecs et Turcs, ont pris possession des bancs publics comparent leur climat dans un français approximatif, mais imagé. Toujours, ils concluent que chez eux au moins, il y a du vent. De l'air. Qu'on n’étouffe pas ainsi.

Les nerfs sont à vifs. Cet été dure depuis trop longtemps ! Parfois, l’orage est dans l’air, les gens espèrent mais la pluie salvatrice ne vient pas, à croire qu'elle ne viendra plus jamais. Même le 21 juillet, il a fait beau, pas de drache nationale pour mouiller nos militaires en costume de parade. Certains avouent avoir rêvé être dans la pub pour Tahiti : ils étaient là, désoeuvrés, à guetter le ciel, et explosaient de joie quand enfin venait la pluie. Et leur femme, leurs enfants, leurs voisins étaient heureux aussi.

C’est que, la nuit, on dort mal, voire on ne dort pas. On retarde l’heure du coucher au maximum pour se donner l'illusion de profiter de la fraîcheur qui tombe avec le soir. On prend des douches: avant le souper, et puis après, à nouveau. On n'hésite à en prendre une troisième. Mais comment font-ils, en Afrique, sans eau courante ? Oui, comment font-ils pour marcher des kilomètres avec des jerricanes pleins sur la tête?

Il fait lourd dans les appartements, quoi que l'on trouve comme truc anti-chaleur. Certains ouvrent grand leurs fenêtres, d’autres vivent les volets clos, tous se plaignent de ne plus savoir comment faire pour avoir l’illusion de se rafraîchir. Ceux qui ont la chance d’avoir un jardin, une cour, un balcon un peu large, se découvrent des tas d’amis et mangent des barbecues tous les jours depuis quatre mois. Les terrasses ne désemplissent pas.

                                            ***

Célia a la peau dorée, c'est probablement la première fois de sa vie qu'elle se découvre une peau aussi cuivrée. Ses cheveux ont blondi avec le soleil et virent au roux. Elle est encore plus belle que d’ordinaire. Ses jupes sont courtes, en voile tout léger, et ses tops minuscules, roses, vert d’eau, turquoises, dévoilent ses épaules, son dos et plongent parfois un peu trop loin sur sa poitrine. Ses ongles sont vernis, couleur coquillage ou en rouge cerise, ça dépend de son humeur. Avec cette chaleur à n'en plus finir, Célia se fait souvent un chignon de danseuse. Elle ressemble aux muses de Degas. Et elle danse, d’ailleurs, car ses sandales à talon hauts changent sa démarche, lui permettent de flotter bien plus que les godillots qu’elle porte d’ordinaire.

Ce soleil, pour Célia, c’est une bénédiction. Les hommes sont affalés aux terrasses, écrasés par la moiteur. Paradoxalement, ils sont plus légers, comme si leur sueur permanente les renvoyait à quelque chose d'animal, plein de simplicité. Pour tout ceux qui viennent s’asseoir là, à cette heure-là, les choses sont claires : quitte à ne pas dormir cette nuit, autant ne pas être seul. Ce sont surtout les hommes mariés qui y pensent. Leur marmaille s’étale sur le sable de la Côte, sous l'œil tendre de leur mère, et eux profitent du coucher du soleil en Ville, c’est à dire qu’ils regardent les filles en jupe courte, boivent des mojitos et imaginent qu’ils sont à CopaCabana, dans ce pays admirable où derrière chaque jupe se cache un string.

Ils ont enlevé leur alliance depuis si longtemps que la marque de l’anneau n’existe plus sur leur annulaire. Le risque de devoir rendre des comptes à leur moitié quand elle reviendra de l'appartement avec kitchenette et lit dans l'armoire, payable sur vingt-cinq ans, est minime. Après tout, elles font peut-être fait la même chose ? A cette pensée, les mâles ont toujours envie de savoir ce que fait leur femme. Non pas par jalousie, mais pour être certains d’en faire au moins autant qu’elles.

Célia s’amuse: les petits rituels des hommes sont pathétiques, leurs méthodes de drague qu’ils pensent raffinées alors qu’elles datent de Néanderthal, leurs regards soit disant discrets qui pèsent plus que l’air de plomb, … Mais Célia feint de n’avoir absolument pas compris leur jeu. Elle fait la petite fille, celle qui ouvre des yeux immenses et ne trouve plus ses mots devant le séducteur qui l'a choisie dans la foule. Elle leur laisser croire ce qu’ils veulent. Après, dans leur Audi TT décapotable, leur BMW Z4 ou le taxi vert, il sera toujours temps dire la vérité. Une fois qu'un homme a enclenché le mode sexuel dans son cerveau reptilien, plus rien ne peut l’arrêter.

Célia a beaucoup hésité : où aller? Place Jourdan, à l'Esprit de Sel, où les tables pliables en teck, aux jolies nappes blanches comme sorties d'un tableau de Monet, ont été sorties? Place Blijckaert à l'Amour fou, où les cocktails promettent "Idylle enflammée" ou "Nuit de caresses" -tout un programme!  A la bourse, où le half est réputé ? Elle était partie pour le Cirius et son odeur surannée, même à l’exterieur, là où les serveurs vous servent un mélange odieux de vin blanc et de mousseux comme le meilleur des cocktails, sur des plateaux d’inox qu’ils tiennent comme s’ils étaient en argent. Mais finalement, Célia s’est ravisée et a choisi de continuer jusqu'aux Halles Saint-Géry. Les terrasses sont plus ombragées, donc remplies à craquer. C'est  donc beaucoup mieux pour son petit jeu.

Elle commande une caïpirina, car la serveuse y met une paille noire et que cette paille entre ses lèvres, ça plait. Et quand elle mord dans les quartiers de citron, ça plait aussi. A croire que ce cocktail a été inventé pour cela.

« Pas de glace pillée », précise-t-elle à la serveuse, qui manque d’en laisser tomber son plateau. C’est que Célia veut sentir la légère brûlure de l'alcool sur ses lèvres, ce feu sur les joues qui semble s'étendre progressivement aux tempes avant le cerveau tout entier. L'alcool la chauffe avant de l'abattre complètement, de la faire décoller au-delà des questions, au-delà d’elle-même.

Sa jupe se soulève parfois, grâce à un tout mince filet de vent. Elle laisse faire. Avec ses sandales noires dont elle a noué les lacets des chevilles jusqu’au mollet, elle a des jambes à en baver.

C'est d'ailleurs ce que fait la grande partie de la communauté mâle attablée aux terrasses. Certains osent un sourire, qu'elle leur rend. Et puis, il y a ce quadragénaire aux tempes grisonnantes, l’œil éteint, l’air pas très sûr de lui. Il ne décroche pas son regard de son visage. Elle le sent ; mais elle continue de faire mine de l’ignorer, le rendant ainsi doucement fou.

C’est toujours la même scène : l'homme s'enhardit et, pensant ne pas avoir encore été vu, vient lui demander s’il peut partager sa table : « Voyez-vous, mademoiselle, il me semble que c’est complet et comme vous êtes seule à une table de deux…». Elle dit oui, en rougissant, elle se laisse payer une caïpirina, en l'écoutant parler de son travail, « à deux pas dans le quartier ». Il prétend être brillant, les mâles le sont toujours lorsqu’ils parlent à Célia. Il l’invite à souper, il dit «dîner », parce qu’on dit « dîner aux chandelles ». Elle dit oui, pourquoi pas. Certains osent alors déjà lui faire comprendre qu'ils aimeraient bien qu'elle s'offre en dessert. Célia se montre étonnée, rougit, mais pas plus que de raison. Elle joue les idiotes, elle sait très bien le faire.

Lorsqu'ils arrivent à la voiture de l'homme en chasse, elle y monte candidement. L'homme est content : il est le maître du jeu, il n'a pas perdu sa soirée, ni son argent. Elle attend qu'il glisse sa clé dans le contact et qu'il démarre. Alors, elle lui dit. Les hommes sont heureux, avant tout. Un éclair adolescent passe dans leur regard : « Alors, il y aura bien du sexe » ? Oui, Célia confirme et répète. Pour 250 euros la nuit, une peccadille, en regard de ce que leur coûte leur femme. Certains grimacent, aucun ne l’a jamais virée à un feu rouge.

Ces hommes misent tout sur Célia et ils ont raison : avec elle, c'est lascif, c'est doux comme un bonbon, et en même temps, ça vous donne chaud et ça vous brûle un bon paquet de neurones. Et puis surtout, ça ne prête pas à conséquence. Célia pense que si c'est si bien pour eux (comme pour elle d'ailleurs, mais ça, elle ne l'avouerait jamais, même sur le bûcher), c’est juste parce que c’est la première fois qu’ils lui font l’amour. La seule fois. Célia a tort : c’est si bien parce qu’elle donne tout d’elle-même, de sa beauté, de ses vingt ans. C’est si bien, parce qu’elle y met son âme blessée, et tout son avenir.

                                                ***

Au petit matin, à potron-minet, il fait frais, et Célia parcourt la ville le cœur léger, elle sautille, marche à cloche-pieds, et traverse les parcs en coupant exprès à travers les pelouses, ses sandales à la main. Elle pense très fort « Fuck you, Martin, fuck you » et elle rit, à gorge déployée, elle rit tellement qu'elle en a mal au ventre, comme quand elle était gosse. « Fuck pour le jour où tu m'as dit que je n'étais pas jolie, que tu n'aimais pas mon corps. Fuck, toi et la pétasse décolorée que tu m’as préférée ! ». Elle en a les larmes aux yeux, pas de ces sales larmes qui font mal, non, des larmes qui réchauffent et dont le sel rappelle celui de certains cocktails.

Cette nuit, ça a encore marché. Un homme l’a encore trouvée suffisamment jolie.

« L’affront finira bien par être lavé », se dit-elle. « Il faut juste que l’été dure encore un peu… »

21:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : chaleur, bruxelles, barbecue, canicule, drague, meteo, terrasse, celia |  Facebook |

28/05/2009

Enfin une nouvelle!

Remplie d’attente

 C’était une de ces grèves dont seuls les conducteurs de la SNCB ont le secret : sauvage. La porte-parole répétait depuis l’aube qu’il y a avait bien des trains qui circulaient. Le seul –léger- problème était que l’on ne savait pas très exactement quels étaient leurs horaires ou destinations. Car il semblait qu’en plus d’être sauvage, la grève était tournante. Impossible dès lors de dire qui débrayait. Et quand bien même on l’aurait su par la grâce divine, cela ne permettait pas pour autant de savoir quels trains étaient concernés : « le chaos », tonnait l’animateur de RTL. Il fallait « prendre son mal en patience pour ceux qui se trouvent maintenant dans une gare ou un train ou choisir exceptionnellement un autre moyen de transport pour ceux qui sont encore dans leur voiture » répétait inlassablement la pauvre fille. Sans oser ajouter « Ou prendre congé ou se faire porter pâle pour les bénis de Dieu qui sont toujours chez eux et qui n’ont pas un Iphone auquel ils sont enchaînés ».

 

J’avais choisi de prendre mon mal en patience, bien malgré moi. Comme d’habitue, je m’étais levée tard, « trop tard » comme remarquait toujours mon homme. Je n’avais pas allumé la radio et lui non plus, car dans notre « top chrono » matinal tout était minuté, secondé même, et allumer la radio faisait partie des choses inutiles que j’avais supprimées, comme déjeuner ou me maquiller, dès que l’heure d’hiver avait à nouveau pointé son nez. L’air de rien, je gagnais ainsi au moins trois minutes de sommeil.

 

Nous nous étions engouffrés dans la voiture, vite, vite, il nous restait à peine six minutes pour rallier la gare et c’était le jour du ramassage des poubelles, avec le camion fou qui zigzaguait d’un coin à l’autre de la chaussée pour aider les collecteurs (tant pis pour le reste du monde) et en plus… shit ! le bus de l’école arrivait, il ne fallait absolument pas qu’il nous précède sinon il allait nous ralentir à mort. Mon homme avait fait preuve d’une conduite digne d’un rallye, chose dont le conducteur du camion-poubelles mettrait longtemps à s’en remettre, lui qui avait vu une petite polo le doubler en klaxonnant, alors qu’il se trouvait quasiment sur la bande de gauche de la Grand’Rue. Mon homme m’avait jetée devant la gare, il me restait 30 secondes avant que mon train n’arrive. J’avais pris le couloir sous voie à toute allure et ce n’est qu’une fois sur le quai que j’avais compris.

 

Tout était surréel. Il y avait peu de gens. On n’entendait pas le speaker crachoter dans son micro des annonces inaudibles ; aucun train ne déboulait à toute allure « en passage » et il n’y avait pas non plus de freins crissant. Au loin, les feux ne passaient pas du rouge au vert. C’était désert. C’était mauvais signe.

 

Celui qui devait être le chef de gare me confirma mon intuition. « On n’a plus eu de train depuis le 6h19, ma petite dame. C’est parce que le dépôt de La Louvière a debrayé et que les Flamands s’y sont mis aussi. Ca va durer, vous savez, mais il finira bien par y en avoir d’autres, vous tracassez pas ».

 

Je ne me tracassais pas. A chaque fois, c’était la même histoire. Devant ce genre de situation, il n’y avait qu’une solution : croire dur comme fer que le seul conducteur non gréviste serait le mien. Mon gentil conducteur de train idéal qui pousserait ses collègues du coude pour monter dans sa machine et m’emmener, moi, au boulot. J’aimais penser à son regard reconnaissant quand, débarquant en gare de Braine avec 3h22 de retard, il verrait tous ses petits navetteurs en rang d’oignons sur le quai, l’ayant gentiment attendu. Je me répétais cette histoire comme un mantra, pour tenir le coup, tuer l’ennui et surtout, rester zen et ne pas aller mordre un des gars en vareuse qui s’obstinait à bloquer les voies, là-bas au bout de quais.

 

Le guichetier avait branché la radio sur RTL pour éviter de devoir répondre lui-même aux questions des gens en délire. D’une certaine façon, il avait passé le relais à sa collègue. Car la porte-parole enchaînait les interviews, en direct, en différé, répondait même parfois aux questions d’auditeurs. Je me demandais combien de fois elle pouvait répéter la même phrase avant de devenir hystérique, de hurler à un journaliste qu’elle était levée depuis cinq heures du matin et que personne n’avait de réponse à ses fichues questions. Bon sang, on était en Belgique, tout le monde savait bien qu’une grève sauvage et tournante à la SNCB c’était le surréalisme à tous les étages, pourquoi diable s’acharnait-on sur elle !

 

Je riais intérieurement. Voilà qui aurait fait un joli scoop, une attachée de presse rendue folle par une grève, un joli pétage de plombs en direct comme une forme artistique de soutien à tous les navetteurs du pays.

 

Je me demandais aussi si, parfois, elle pleurait à la fin d’une telle journée, quand son mec rentrait en râlant parce que son train avait 7 minutes de retard. Je l’imaginais, harassée de questions, fatiguée d’une nuit trop courte, exténuée par les heures s’accumulant. Que faisait-elle pour tenir le coup ? Buvait-elle un bon petit café de temps en temps ou se contentait d’elle d’happer de l’eau au goulot d’une bouteille d’eau ? Que faisait-elle si, tout à coup, sa voix flanchait ? Etait-elle déjà devenue aphone en plein milieu d’une grève ? Levée de si bonne heure mais directement plongée dans l’apocalypse, avait-elle trouvé le temps de s’habiller ou répondait-elle « bien entendu, nous pouvons faire le point, Barbara », plantée dans sa cuisine, en pyjama, les cheveux ébouriffés. Je pensais que cette fille devait maudire les grèves, les trains, les navetteurs, son propre père s’il était cheminot ; j’étais convaincue qu’elle avait exigé une voiture de société au lieu du fameux « libre-parcours » qu’ont tous ceux qui travaillent aux chemins de fer. Je la plaignais. Elle était la seule à ne pas pouvoir attendre. Elle, elle bossait.

 

J’en étais là. A tuer le temps à défaut de tuer un petit playmobile à casaque rouge ou verte. Je suis sortie sur le quai : j’avais envie de poser une oreille sur le rail, comme une indienne, et de me fier à mon ouïe pour obtenir des informations dignes d’intérêt. Loupé : il y avait un brouhaha indescriptible.

 

J’ai regardé autour de moi la cause de tant de bruit : des enfants. Au moins trois classes de petits bouts allant de cinq à six, sept ans. Des filles à couettes ; des garçons au nez morveux. Des roux. Des Noires. Des petits caïds et de jolies princesses ; des mignons à croquer et des demoiselles à caractère tranché. Probablement échoués ici en plein voyage scolaire à cause du mouvement d’humeur sauvage de nos amis conducteurs.

 

J’ai dû m’assoir sur un des bancs car mon cœur me battait les tempes incroyablement fort, comme à vouloir sortir par-là. C’était horrible. Je sentais qu’une part de moi, celle connectée à mon hypothalamus, celle qui n’était jamais sortie de l’animalité, se bagarrait avec une autre, plus intellectualisée. Et mon cœur prenait part à ce combat, hurlant toutes les choses que je croyais qu’il avait fini par oublier. J’étais déchirée, étrangère à moi-même et pourtant en phase avec cette idée saugrenue : « Et si j’en prenais un ? ».

 

Oui. Prendre un enfant. Pas juste le prendre par la main pour lui dire qu’on allait jouer aux Indiens et aux Cowboys à écouter si les Cityrails allaient ou pas arriver. Non, le prendre avec moi. Le reprendre chez moi. Voler un enfant, en fait.

 

Oui, là sur le quai de la gare j’ai eu envie de voler un enfant. Très calmement. Lucidement, comme une soudaine évidence. La bonne solution à laquelle, bêtement, je n’avais jamais pensé.

 

Je n’étais absolument pas honteuse de cette pensée, je me souvenais juste vaguement que même si j’essayais de justifier ce fait – et j’avais des tonnes d’arguments pour le faire - , il n’était pas tolérable aux yeux des autres. Que si je le faisais, on m’obligerait à le rendre. On m’accuserait de tout, du pire surtout. Que personne ne me comprendrait. Pas même mon homme, lui qui savait pourtant tout.

 

« Ce ne serait pas convenable », relevait l’hémisphère gauche. « En tous cas plutôt embêtant » remarquait le droit. Mais le reptile criait en moi : « Et alors ? De tout façon, tu es déjà comme morte ». Et c’est à ce petit serpent que j’avais envie de donner raison car c’était tellement vrai.

 

Oui, j’étais déjà morte. Autrefois, il y a longtemps, j’étais vivante ; toute entière tendue vers la vie. J’étais dans la vie.

 

Par exemple, je souriais. Quand je ratais mon train, ou en cas de grève, jamais je n’aurais imaginé une porte-parole dépressive souhaitant embrocher des syndicalistes en alternance avec des journalistes, jamais. Je ne me serais pas contentée de rester là à attendre. J’aurais profité de cette aubaine pour faire des tas de choses. Boire un café et devenir copine avec les habitués du buffet de la gare. Aller chez le coiffeur et essayer finalement une coloration auburn. Dégoter chez le libraire du coin un roman russe ou un recueil de Modiano. Acheter Cosmo ou Flair et faire les tests psycho en bonne adulescente. J’aurais trouvé à m’occuper. J’aurais refusé de laisser le temps filer.

 

Elle était belle, la vie, alors. Elle était pleine de possibilités, pleines d’envie. Je tendais la main et je prenais, au hasard. Je recevais, toujours. L’attente n’était rien d’autre que la promesse de l’inattendu. L’attente n’existait pas car elle pouvait toujours se transformer en parenthèse enchantée.

 

Et puis…

 

L’attente était devenue une chose en soi, elle avait pris corps, s’était incarnée. D’abord joyeusement, bien entendu. Qui n’est pas heureux le jour où il décide consciemment de faire un enfant et de l’attendre ? Nous étions si jeunes alors… Nous pensions naïvement qu’attendre aurait une durée - neuf mois tout rond -  et une finalité – un beau bébé tout neuf.

 

Et puis…

 

Je ne veux même pas penser à tout ce que l’attente a finalement contenu et dont nous aurions tant voulu qu’elle ne soit pas pleine. Les hôpitaux ; les médecins, toujours plus nombreux, mal polis, dépressifs et blasés. Les piqûres à en avoir les bras bleus comme les junkies, et peut-être que je me droguais aux soins médicaux pour au moins ne pas juste attendre, pour avoir l’impression de faire quelque chose. Les appareils à échographie, dont les images ne sont compréhensibles par personne, en tous cas pas par les médecins. Le stick qui me farfouillait le ventre, qui prenait toute la place dans mon vagin, comme si, stérile, je n’avais plus droit qu’à ça, en tous cas pas au sexe d’un homme. Le sang noir, épais, qui empli les fioles, encore, et encore ; et puis qui coule sur mes cuisses, à se demander si j’allais ou pas m’en vider. La douleur physique, aiguisée comme une lame, qui déchire les entrailles, et revient par vague, vicieusement, sournoisement. L’envie de mordre dans un bâton pour ne pas hurler que mon ventre est en feu et maudire tout et tout le monde, surtout cette connasse de Vierge Marie qui s’en fout pas mal de tout ça, elle qui n’a même pas compris comment le fameux petit Jésus était arrivé dans son ventre ! Les larmes qui prennent toute la place dans la gorge, ces grosses méchantes larmes qu’on voudrait refouler mais qui restent là, étouffent, rendent muet.

 

Les mots. Ceux des autres. « Tu ne sais pas ce que c’est d’en avoir un » (oui, c’est justement ça mon problème), « On peut vivre sans, tu sais » (alors pourquoi tu en as fait), « Si c’était à refaire, je n’en n’aurais pas » (donne-moi les tiens, alors). « Pourquoi vous n’adoptez pas ? » (parce qu’il faut 10 ans et 12.000 euros), « Il faut tout faire pour avoir un enfant » (y compris y laisser sa peau et son couple ?), « Pourquoi vous ne vous investissez pas pour une belle cause ? » (parce que je suis stérile, ça ne m’oblige pas à être en plus Mère Thérésa), « Ne reportez pas votre attention sur nos enfants » (super, on fera des économies sur les cadeaux de Noël), « Pourquoi vous ne prenez pas nos enfants en vacances ? » (Parce qu’ils ont 12 et 15 ans, se fichent de nous, ne veulent pas être papouillés et surtout, parce qu’on devra vous les rendre après), « Prenez un chat » (oh oui ! bonne idée, on va carrément viser la ferme. On aura plein de petits cochons, ça nous remontera le moral). Et  le fameux, l’écrit en lettres d’or : « Arrête d’y penser, et ça va marcher » (c’est ça oui, et le Petit Jésus va faire un méga come back pour l’occasion).

 

Les mots. Les miens, que je ne pouvais plus dire : maman, papa, grossesse, accouchement, règles, ovulation, contraction ; ça va aller, j’ai pas mal, j’ai pas peur, je t’aime, on va s’en sortir, ça n’a pas d’importance, ce sera pour la prochaine fois, viens, fais-moi l’amour.

 

Petit à petit, sans que je m’en aperçoive, j’étais devenue une absence, un trou, un manque. Rien que ça. Le vide de mon ventre avait pris toute la place.

 

J’avais essayé de le combler. En mangeant, jusqu’à l’écœurement. Et la petite boule de graisse qui avait pris place sur mes abdos, quelque part entre utérus et plexus, me tenait chaud, comme un animal de compagnie. Un chaton endormi après une longue toilette, recroquevillé sur lui-même, se tenant chaud et irradiant dans tout mon corps. Je l’aimais bien moi, ce petit chat : au moins, il me donnait l’impression d’être pleine de quelque chose.

 

Mais un médecin m’avait dit de maigrir pour tomber enceinte. Alors, j’avais arrêté de manger pour me sentir habitée. J’étais devenue mince, ou maigre peut-être. Je m’étais asséchée. Vide d’enfant. Vide de sens. Vide d’une vie qui aurait dû se dérouler autrement, pleine de rires, de baisers au chocolat, de petits pieds à croquer et de « Maman ! » tonitruants.

 

Mon corps. Mon cœur. Ma tête. Tout, même mes rêves et mes rires étaient devenus secs. Contaminés par mon ventre stérile. Je n’étais plus qu’une femme acariâtre, la méchante belle-mère des contes de fées. J’aurais pu faire tomber les femmes enceintes dans les escaliers. Si moi je ne pouvais pas attendre d’enfants, pourquoi elles ?

 

Les mois passaient. J’attendais. Ma vie se gaspillait.

 

« Ben alors, ma petite dame, maintenant qu’il est là, vous ne le prenez pas ? ». Il n’y avait plus d’enfants, déjà montés s’éparpiller dans les wagons. Il n’y avait plus de casaques rouges ou vertes. Devant le regard incrédule du chef de gare, il n’y avait plus que moi. Moi, et ma fameuse compagne attente. Ce truc infâme qui me rendait folle. Qui faisait de moi en monstre en puissance.

 

J’ai souri au chef gare : « Je prendrais le suivant, j’attends encore un peu ». « On devient philosophe avec ces grèves » a-t-il souri. Il s’est éloigné. Le Bruxelles-Quévy arrivait. J’ai couru pour ne pas le rater.

 

J’ai sauté.

 

La porte-parole était loin d’avoir fini sa journée.

21:51 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : adoption, greve, attendre, avoir un enfant |  Facebook |

10/09/2007

Au-delà des apparences

Nous partirons, tu verras  Cela faisait un an, quasiment jour pour jour, que son entreprise avait connu un « boom » extraordinaire.  Dans la région, on ne le regardait plus qu'avec une envie un peu malsaine. La nuit chaque nuit le même cauchemar revenait : animal traqué qui cherchait à s'enfuir mais ne parvenait pas à trouver une issue le menant à la liberté, il finissait épinglé dans un cadre, montré en exemple dans la salle des mariages de la mairie. Ce mauvais rêve le laissait en nage et incapable de se rendormir. Cela durait depuis des mois. Ses cernes grossissaient, ses côtes se faisaient saillantes et, déjà, les aubes n'étaient plus que des crépuscules.  Tout était allé très vite. Le matin même où la gazette du coin avait raconté son histoire, les notables s'étaient entichés de lui et en avaient fait leur mascotte. Les mêmes l'avaient traité de fou et s'étaient grassement moqués de lui les mois précédents, après l'avoir ignoré pendant de longues années. Mais devant cette réussite affichée sur la voie publique, ils avaient changé de tactique : les invitations à rallier les clubs d’œuvres locales avaient plu et un tourbillon de sollicitations s'était emparé de lui.  Il lui semblait que depuis ce fameux titre Jean-Michel Ravens, la preuve que tout est possible, il n’avait plus jamais réincarné son corps, passant ses journées en représentation. On ne l'appelait plus Le Charbonneux mais on lui donnait du Monsieur, du Vous. Cela tournait au cirque mais comment faire marche arrière ? Le petit monde bourgeois de ce coin perdu de province s'était approprié sa réussite, le présentant comme l'enfant d'une région qui sortait enfin du marasme économique, grâce à eux. Ils disaient: « Regardez cet homme, c'est notre créature. » et tel un de ces Indiens résignés que l'on ramenait autrefois des Amériques, il paraissait là où on l'invitait et se laissait faire. Le premier jour, il aurait dû abattre son gros poing calleux sur le crâne d’un de ces pédants. Mais il avait ri avec eux, trop content que ces hommes qu'il avait longuement admirés le considèrent enfin comme l'un des leurs. Après, cela lui avait laissé un goût saumâtre dans la bouche et, quand la nausée était venue, il était déjà trop tard.  Fils d'ouvriers, de marchands de charbon, il n’aurait jamais dû être admis parmi eux, dans le velours des salons où pharmaciens, notaires et dentistes, fumaient le cigare en maudissant leur petit personnel. Et puis, le miracle avait eu lieu, sa « success story à l’américaine », disaient les jeunes du quartier. Flairant avant tout le monde que la société ne se contentait plus de parler d'écologie mais orientait inexorablement sa consommation vers elle, il avait tout changé dans l'entreprise familiale. Fini le charbon à la poussière noire qui se dépose n'importe où. Désormais, on vendrait du bois, uniquement du bois : en pellets, boules de copeaux agglomérées, en bûches, en petits bois, à la stère, en palettes, en sacs, même à la pièce. Les secrétaires seraient habillées de blanc, on planterait des arbres dans la cour et on y dessinerait de petits sentiers de pavés ocre. Il y aurait même une fontaine jaillissant dans une pièce d'eau où paresseraient tranquillement quelques koïs. Tout respirerait le propre, le net, l'idéal. Et avec l'argent qui rentrerait, on construirait une salle d'exposition dans l'ancienne grange pavée de belles pierres bleues où feux ouverts, cassettes, inserts, poêles et cuisinières, seraient comme des bijoux dans leurs écrins. La clientèle viendrait, toujours plus nombreuse et plus riche, prête à dépenser davantage en regardant moins sur la qualité.  Et il avait réussi. Au-delà de ce qu'il avait pu imaginer. Son rêve avait déployé ses ailes et l'avait absorbé tout entier.  S'il lui fallait une seule preuve de sa non-existence, il l'avait chaque soir en rentrant chez lui. Sa femme était devenue une inconnue : il ne se souvenait plus de ses gestes pour attacher ses cheveux en queue de cheval, ni de son sourire qui lui faisait naître des soleils autour des yeux, ni même de l'odeur de son cou au réveil. Il se rappelait bien son prénom Elisa et qu'il l'avait aimée comme un fou, mais c'était à peu près tout. Il était trop las pour trouver la force intérieure qui lui ouvrirait la porte des souvenirs et il y avait bien longtemps qu'ils ne se parlaient plus. Quand donc auraient-ils trouvé le temps ? Il partait à l'aube, après ses heures d'insomnie, et rentrait après diverses manifestations, à des heures déjà matinales. « Elle dort », c'était la seule chose qu'il savait encore de sa femme. « Elle dort quand je pars, elle dort quand je rentre. »   Au début de cette histoire, elle lui avait demandé de mettre la pédale douce, de stopper un peu les choses. Mais c'était encore l'époque où il était naïf, prêt à croître son entreprise fragile comme un château de cartes, alors il avait refusé. « C'est trop tôt, on peut encore tout perdre », avait-il dit. Elle était patiente, elle avait attendu. Quelques mois de plus, juste avant l'article du quotidien local. Là, elle l'avait supplié : « Partons quelques jours en congé, prenons un vol vers le chaud ». Il n'avait pas voulu, l'hiver venait de démarrer, il tenait à surveiller les commandes. « Nous partirons, tu verras, plus tard ». Et puis, l'accélération de sa vie l'avait laissé sur le carreau.

« Elle dort et moi, je suis là, comme un con, à ne pas vouloir m'endormir, pour ne plus faire ce rêve idiot, alors que je tombe de sommeil et que je ferais bien de me reposer, d'enfin m'arrêter. Elle avait raison Elisa, nous aurions dû nous évader avant que les portes de cette prison dorée ne se referment sur nous. »  Il parlait seul, comme il le faisait depuis plusieurs semaines, tout en armant son arme. « Mais ce n’est pas trop tard» remarqua-t-il avant de tirer un coup. Elisa ne broncha pas: « Elle dort » murmura-t-il. Il tira un second coup et tout s'arrêta. 

15:08 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook |

30/07/2007

C'est l'été, prenons la mer

Un trésor...
 
J’ai découvert un trésor dans ton île, grand-père. Exactement comme tu me l’avais prédit.

Je suis partie tôt, vers cinq heures. La journée s’annonçait magnifique, je le devinais à la façon dont le soleil embrasait l’écume sans que le vent ne s’en mêle. Car même si je suis incapable de répéter exactement tes paroles, mélange de proverbes, de bon sens et de quarante années de pêche, je peux humer le temps qu’il fera. Comme si j’avais un sixième sens.

Tu as si souvent expliqué des histoires de soleil rouge et de vent d’est à la petite fille que j’étais et qui te suppliais de la prendre avec toi sur le bateau ! Te souviens-tu ? Je courais dans l’escalier, à peine réveillée mais déjà habillée d’un short et d’un T-shirt pour que tu ne puisses pas me renvoyer. Je te suppliais de m’emmener en te promettant d’être sage. Tu riais : « Mais il va faire tempête, aujourd’hui, Elisa ! Tu ne le sais donc pas ? » Et devant mon ignorance, tu m’expliquais le vent, son irritabilité qui faisait lever la mer, s’entrechoquer les nuages avant de les faire crever et se vider de toute l’eau volée à l’océan. Je te regardais, émerveillée. Il fallait que tu sois un peu magicien pour connaître autant les éléments.

Avant de monter dans ton petit bateau de pêcheur, aussi brinquebalant que tu l’es désormais, je n’en menais pas large. Oh, bien entendu, j’ai le pied marin, mais allais-je y arriver ? Depuis combien de temps n’avais-je pas pris la mer ? La dernière fois, je devais avoir quinze ou seize ans et nous nous étions disputés car je voulais rentrer tôt pour partir bronzer sur la plage. Tu m’avais appelée « la touriste » en riant. J’avais marmonné entre mes dents « vieux con » et tu l’avais entendu. Tu étais déçu de moi, je le savais. Oh, pas tellement pour ces quelques mots mais bien pour le glas qu’ils signifiaient : j’avais grandi, je ne prendrais pas la relève même si c’est ce que je t’avais seriné pendant des années.

Ton sang coulant obstinément dans mes veines, je ne me suis pas trompée. J’ai retrouvé les gestes d’autrefois et j’ai navigué entre bancs de sable et courants, comme si la carte de l’océan était imprimée au fond de moi. Il faut dire que nous avons tant de fois traversé l’eau ensemble ! Il devait bien m’en rester quelque chose.

J’ai accosté. L’île était grande comme un mouchoir de poche, on aurait dit une grosse dune égarée là. J’ai gravi la côte qui montait vers les deux menhirs, comme tu me l’avais conseillé. Je me suis retournée pour faire face à la mer. Je me suis couchée à plat ventre et, les yeux posés sur la ligne d’horizon, j’ai attendu en comptant les vagues.

Au bout d’un moment, je me suis relevée, parfaitement sereine. Tu avais raison : les rouleaux reviennent inlassablement. Ils semblent s’en aller mais ce ne sont que des faux départs. A peine les croit-on disparus, perdus à jamais, que déjà, on les retrouve, plus forts, plus vigoureux.

Oui, grand-père, ton île abrite bel et bien un trésor : l’espoir. Bien sûr, tu vas mourir puisque les médecins en ont l’air si certain. Un jour plus lointain, ce sera mon tour. Mais, dans un temps encore plus éloigné on se retrouvera. Tu reviendras et moi aussi. Et tout recommencera.

15:45 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : grand-pere, bateau, ile, mer, ocean, reincarnation, espoir, nostalgie, regrets |  Facebook |

04/07/2007

C'est l'été, partons voir du pays...

Rome dans un miroir

 

C’était l’été qui précédait nos vingt ans de mariage. Tu ne me voyais plus depuis longtemps. J’étais devenue pour toi un élément du décor, au même titre que les rideaux à fleurs du salon ou le petit meuble en chêne de l’entrée. Je ne sais pas si tu m’aimais encore ; j’imagine que oui : tout au fond, quelque part entre ton âme et tes souvenirs, il devait bien y avoir un reste de sentiments. Le problème était plutôt dans les couches qui s’étaient installées progressivement entre ton cœur et tes yeux : en plus de te masquer la vue, elles t’avaient rendu aveugle à tes propres sentiments.

 

J’avais essayé plusieurs fois d’enflammer tous ces voiles mais sans succès. Alors, j’avais joué avec eux, cherchant tant bien que mal à m’en faire de ces parures orientales qui t’auraient rendu fou. Comme rien ne marchait, je m’étais résignée. Nous errions l’un à côté de l’autre, conjoints mais non plus amants.

 

Chaque soir, après avoir jeté tes clés et ton porte-documents sur le petit meuble de l’entrée, tu entrais dans le salon et tirais les rideaux. Le rituel, immuable, annonçait le début du récit de tes histoires de travail, destiné à une épouse invisible mais efficace. Je ne comprenais rien à ce que tu articulais, entre deux bouchées bien mastiquées, mais cela n’avait aucune importance. Tu n’attendais de moi qu’une tête légèrement inclinée, qui oscillerait de temps en temps, en signe d’écoute. Même si je n’avais rien d’exaltant à dire, j’aurais aimé ne pas avoir l’impression que tu voulais remplir tout l’espace. J’aurais aimé sentir que je pouvais laisser mon corps crier, réclamer son dû : des caresses, ne serait-ce qu’un geste, au moins un regard. La petite quarantaine, c’est si jeune pour devenir un fantôme…

 

C’est alors que cette chanson a commencé à passer sans cesse à la radio et à boucler dans mon cerveau : « Week-end à Rome ». Je la fredonnais à ton égard, comme une invite à m’emmener là-bas où, à en croire les soupirs des choristes de Daho, il fait plus chaud et où la vie est plus douce. Mais tu faisais semblant de ne pas entendre, ni la voix sucrée du chanteur ni mes murmures. J’avais pourtant tellement envie que « tous les deux sans personne, tu coinces ta bulle dans ma bulle ».

 

Le petit jeu a duré tout l’été, le temps d’un succès. Puis, tout en rangeant mes jupes légères dans la malle qui monterait au grenier, j’ai mis de côté, quelque part entre mon cœur et mon esprit, la mélodie et mes désirs de dolce vita. Je n’y suis plus revenue devant toi.

 

Par contre, bien au chaud au fond de moi, la petite musique s’amplifiait, grandissait, prenait toute la place. Je l’avais toujours dans l’oreille, comme un acouphène mais en bien plus agréable. Peu m’importait que tu ne me regardes plus, que tu n’écoutes pas les cris de mon corps, que tes histoires soient soporifiques, que je sois transparente à tes yeux. Je n’étais plus en attente de quoi que ce soit de ta part. J’étais remplie d’un nouveau bonheur.

 

Chaque matin quand tu partais, mais aussi chaque soir, lorsque tu commençais à débiter tes histoires lénifiantes de Truc ayant dit Ceci lors de la réunion Machin, je guettais le murmure. Et il venait, jamais il ne manqua à l’appel. Très vite, le son devenait plus clair, les mots plus précis. Alors, d’un coup, je partais.

 

Oh, pas très loin, juste à deux heures de vol. Un saut de puce en avion et je débarquais sur le sol de l’aéroport de Fiumicino. J’étais une autre, une de ses belles femmes que l’Italie seule sait donner. Mes cheveux étaient longs et sombres, retenus par un foulard de soie aux couleurs chatoyantes. Mes yeux étaient évidemment cachés par d’immenses lunettes de soleil noires. Ma bouche bien ourlée - peinte d’un joli rouge-, mes bas légèrement fumés - à couture -, mon imper mastic - serré à la taille-, faisaient de moi une héroïne de film, la maîtresse du gangster. De ma voix un peu cassée, je demandais au chauffeur, venu m’attendre sur le tarmac avec une berline aux vitres teintées, de m’emmener à l’Hôtel Cortina. Et dans ma chambre, la numéro douze, celle qui donne sur la Piazza della Republica, j’attendais mon amant. Le cœur battant, tremblant de savoir s’il rentrerait ou pas. Je les maudissais, lui et ses trafics, son code d’honneur suranné, ses hold-up fumants. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le bruit des armes, les cris policiers et le sang noir sur les pavés blancs. On y arriverait, un jour, et mes lunettes de soleil, aussi immenses soient-elles, ne pourraient cacher mes larmes.

 

Quand j’entendais enfin son pas lourd dans les escaliers, mon cœur s’emballait davantage. Il allait me rejoindre dans un instant mais ces quelques moments d’attente supplémentaires m’étaient insupportables. D’autant que mon rêve n’allait jamais au-delà de ce bruit de pas. Comme si donner un visage à cet homme aurait été te trahir irrévocablement. Ou parce que je craignais que malgré le peu d’attention que tu me montrais, tu forces la porte de l’hôtel et de mes rêves.

 

Lorsque ce mercredi d’octobre, la pluie est tombée au moment où tu m’envoyais un message m’annonçant que tu rentrerais tard, ma décision a été irrévocable : j’irais me perdre dans les ruelles, flâner au Colisée. Je courrais au milieu de la Piazza Navona pour faire s’envoler les pigeons haut dans le ciel bleu ; je jetterais mes cents dans toutes les fontaines de la ville, faisant des vœux à m’en faire tourner la tête. Je louerais une vespa et au milieu de ma ballade, je m’attablerais à une terrasse, pour siroter un martini en me laissant doucement enivrer, de vin cuit et de soleil. Les hommes me parleraient avec les mains en me mangeant des yeux, ils auraient la voix grave mais les moments avec eux seraient tout en légèreté. Ce serait le début de ma nouvelle vie. Une vie sans toi mais pleine de moi, pleine de tout ce que j’ai tu pendant des mois ou peut-être des années.

 

J’ai pris le CD de Daho, préparé ma valise et appelé un taxi. J’étais certaine de ma chance : je trouverais un vol sans problème et la chambre douze de l’Hôtel Cortina serait libre. Je suis descendue en talons hauts, imper noir et coiffée d’un foulard. Mes cheveux étaient toujours blonds et je n’avais pas trouvé de vrai rouge à lèvres dans mes tiroirs, mais peu importe : j’entrais doucement dans mon rêve. Comme dans un film, j’ai pris le tube de rose « Chanel 12 » et j’ai écrit sur le frigo : « Je t’écrirais. Tchao ».

 

Il faisait plein soleil sur Rome et j’ai fait tout ce que j’avais prévu : jeter mes vœux dans la fontaine de Trévi en me prenant pour Anita Ekberg, me sentir libre comme les pigeons qui s’envolaient lourdement, regarder les vieilles pierres et me rêver maîtresse d’un Empereur, sillonner la ville en scooter comme si j’étais Audrey Hepbun en vacances romaines, boire du Martini en flirtant et croquer dans l’olive comme dans le fruit du péché.

 

Et lorsque je rentrais dans ma chambre numéro douze, j’attendais le bruit des pas de mon homme. Des jours et des jours ont passé, le rêve se déroulait toujours sur fond de Daho et s’achevait en points de suspension. Et puis une nuit, malgré mes cheveux teints en noir et ma bouche désormais rouge, la porte s’est ouverte et, dans mon rêve, c’est à toi que j’ai ouvert.

 

Je t’ai écrit, comme je l’avais promis. Je t’ai donné rendez-vous dans cette chambre, vingt ans jour pour jour après t’avoir dit oui en l’Eglise des Anges. J’ai essayé de t’expliquer que j’avais choisi ce dont j’avais besoin pour me sentir exister à nouveau. Que Rome était ma vie. Le reste t’appartenait. Y compris le choix d’en faire ou pas partie.

 

Quand j’ai entendu les pas dans l’escalier, j’ai su que c’étaient les tiens. Mon cœur, qui battait à m’en rompre la poitrine, les aurait devinés entre mille. Tu as ouvert la porte et j’ai vu que tu hésitais à me reconnaître : où était la blonde éthérée, transparente, que tu avais un jour aimé ? Mais tu as enfui ton nez dans mon cou et tes larmes me faisaient du bien, elles nous remettaient à égalité.

 

Au petit matin, Daho s’était tu et j’ai espéré que, cette fois, nous mettions toutes les chances de notre côté. En t’entraînant à la découverte de ma ville, j’ai croisé le reflet d’un panneau routier dans une vitrine et j’y ai cru : Roma est quasiment le palindrome d’Amore.

21:45 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : rupture, anniversaire de mariage, rome, daho, cinema, martini, vespa, amour |  Facebook |

06/06/2007

A vos agendas...

Le dernier rendez-vous

 

C’était le premier jour du printemps, pas celui du calendrier ou le météorologique. Non, le vrai. Celui qui se sent dans l’air. Il faisait doux, il sentait bon. Il y avait des bourgeons à profusion, et même s’ils se mêlaient à des feuilles dorées que l’hiver déjà si peu froid n’avait pas réussi à déloger, c’était le vert que les yeux retenaient. Il explosait partout, dans l’herbe, les feuilles de crocus, narcisses ou jonquilles, et ses variantes étaient innombrables. Pourtant, aucune ne ressemblait à celle qui colorait les iris d’Elise.

 

A cette pensée, mon cœur m’a pincé : « C’est bien dommage. » C’était triste de se dire qu’un jour ou l’autre, sans savoir où retrouver ce vert mêlé de gris et de bleu, inexorablement, il allait disparaître de ma mémoire. Cette idée me gâchât soudain le plaisir du moment, comme si, au creux de cet instant, je ne pouvais plus ignorer tout ce que j’allais abandonner.

 

Le long du canal, ça piaillait ferme et je me suis mis également à siffler. Moi aussi, j’étais sorti de ma léthargie quelques jours auparavant et je me sentais comme toute cette nature se réveillant : incrédule d’être là, non seulement vivant mais avec une place définie, un rôle à jouer. J’étais conscient que le chemin était tracé, que j’étais là non pas pour faire ce que je voulais, mais ce qui était prévu. Contrairement à ce que beaucoup d’autres éprouvent face à ce constat, cela ne m’effrayait pas. Je n’avais aucune colère sur le fait que tout avait déjà été décidé pour moi. Au contraire, j’étais rempli d’une force inaltérable : la confiance.

 

J’ai tourné au pont de pierre, en dessous duquel se reproduisaient les épinoches dont j’avais toujours aimé guetter le cou rouge, et j’ai coupé à travers le petit bois pour déboucher dans la carrière. Au Château, ce vieux bâtiment administratif à moitié écroulé qui avait abrité mes jeux d’enfants - pirate ou brigand -, j’ai cueilli une fleur sur le magnolia, superbe. L’arbre régnait sur ce qui avait été comme si le temps de la splendeur allait lui aussi se réveiller d’un moment à l’autre. J’ai aimé cette espérance immuable et je me suis dit que, moi aussi, je pouvais être magnolia. Il suffisait de garder la foi et tout irait bien. Je surmonterais les difficultés, de l’absence des yeux d’Elise à toutes ces vies que je laissais de côté.

 

Je me suis adossé au tronc et j’ai attendu. Les cloches sonnaient trois heures et elle était en retard, comme toujours. J’avais pensé que ce jour-ci, elle aurait à cœur d’être pile à l’heure, pour profiter de chaque instant ; mais non : elle restait pareille à elle-même. C’était probablement mieux ainsi, cela me confirmait que l’on est ce que l’on est, au-delà de notre propre volonté. J’avais la certitude que, tant que je penserais à Elise arrivant en retard, légèrement décoiffée par sa course, les joues rougies et le souffle court, je garderais en moi cette possibilité de sourire, comme un trésor emmuré, me rendait fort.

 

Les odeurs explosaient de partout : terre encore mouillée, reste de champignons à moitié décomposé, parfum de l’arbre aux fleurs, herbe grasse et brise tiède pleine de promesses d’été. Ces parfums me saoulaient et j’ai fini par m’assoupir, le nez et la gorge pleins de ces senteurs qui disaient « Je suis passé » ou « Me voilà », qui mêlaient la vie à la mort en un hymne ébahissant.

 

Quand j’ai ouvert les yeux, elle était là, au milieu d’un rayon de soleil : ma cristalline. Ses cheveux blonds cascadaient sur ses épaules et semblaient légèrement roussis par la lumière. Sa jupe légère laissait le printemps lui redessiner les jambes et, de mon point de vue en contrebas, elles semblaient infinies. Immobile, elle me souriait. Mon cœur a explosé devant cette vision, dont je savais qu’elle était la dernière. J’ai senti que tout mon corps prenait l’empreinte d’Elise pour que, à tout jamais, quelle que soit la route et sa longueur, elle soit avec moi comme elle l’était dans cet instant : belle, aimante, pleine du printemps de nos vies. Aujourd’hui encore, il suffit que je pose mes doigts les uns sur les autres pour redessiner le corps d’Elise. Là, au creux de mes paumes, renaissent sa taille, ses seins, ses hanches, et j’ai vingt ans et elle aussi.

 

Elle n’osait pas bouger, peut-être pour ne pas laisser la magie de l’instant s’évanouir, peut-être aussi parce qu’il lui était difficile, désormais, de me voir comme elle m’avait toujours vu auparavant. Je pense que, pour elle, je n’étais plus tout à fait un homme, bien que mon sexe dressé lui témoignait aussi bien qu’il le pouvait le contraire. En même temps, son ventre m’appelait et elle ne savait pas si cet appel était décent ou pas, si elle était en droit d’y répondre. Je voyais ce combat au fond de ses yeux et j’aurai voulu lui dire que jusqu’à présent, j’étais toujours le même. Mais j’ai préféré me taire : je l’avais déjà tellement fait souffrir, je ne pouvais décemment pas la sermonner. Elle choisirait elle-même si elle voulait me quitter dès à présent ou si elle m’offrait encore une fois son corps.

 

Son ventre a gagné le combat et Elise a fini par se jeter dans mes bras. Quand je lui disais « Je t’aime », elle me répondait « Non, c’est lui que tu aimes à travers moi ». Elle n’avait pas raison. Je pense qu’elle le savait mais qu’elle aimait l’idée de s’offrir en sacrifice pour que je vive ma nouvelle passion avec une ardeur exceptionnelle.

 

Cinq heures sonnaient au cocher quand Elise reboutonna son corsage. Nous nous séparâmes au coin du mont Sainte-Anne, sans un mot. Ils nous auraient entraînés sur le chemin des reproches et de l’amertume et nous ne voulions pas absolument pas garder l’un de l’autre des mots affreux. Ou ils nous auraient attachés l’un à l’autre, pour un temps, avant la saison des regrets, et je ne pouvais prendre le risque de me détourner.

 

Je suis arrivé chez mes parents, confiant, le satin de la peau d’Elise au bout de mes doigts. J’ai franchi le vieux portail de fer et je suis entré dans l’arrière-cuisine. Ma mère époussetait quelques bibelots et mon père lisait Le Peuple. Je me suis lancé. J’ai dit la phrase d’un coup, comme on entre dans l’eau froide d’une rivière.

 

Ma mère s’est assise dans le petit fauteuil à côté du poêle et on aurait dit une poupée de chiffon que l’on avait jetée là négligemment. Son regard sur moi était incrédule. Mon père a pris la peine d’enlever ses lunettes et de les ranger dans un étui, qu’il a glissé dans le tiroir du vaisselier. Même au cœur d’un bombardement, il aurait rangé ses lunettes avant de décider de descendre ou pas à la cave. C’était son bien le plus précieux depuis que sa vue baissait. Il n’oubliait pas, n’oubliât jamais, qu’il avait eu la chance d’apprendre à lire et écrire là où tant d’autres signaient encore d’une croix. Il considérait donc comme un devoir de consulter la presse pour ensuite la résumer à ses compagnons moins chanceux. Quand ce qui avait le plus de valeur pour lui fut hors de portée, il laissa son poing s’abattre sur la table. Dans mon souvenir, je vois le bois plier mais ne pas rompre. Je décide d’en faire autant devant mon père.

 

Je ne sais plus ce qu’il dit réellement car cela ressemblait furieusement à ce que je savais qu’il dirait. Je m’étais répété la scène tant de fois ! Il m’opposerait qu’il était un grand syndicaliste rouge et évoquerait toutes ces grèves menées, que je connaissais par cœur, et dont la conclusion lui semblait limpide : « Si Dieu existait, il ne laisserait pas faire tout ça », que ce soit le gosse brûlé dans sa chair à cause d’une machine réglée trop vite pour la rentabilité du patron, le chômage à grande échelle que la région avait toujours connu et s’apprêtait à revivre depuis qu’on parlait de fermer les mines pour se chauffer au pétrole, ou encore sa silicose dont la mutuelle se foutait comme d’une guigne. « Il ne laisserait pas faire tout ça, parce que s’il a fait l’homme à son image, il ne peut pas avoir envie de le voir souffrir comme ça ! »

 

A bout d’arguments, il envisagerait alors que ce soit de la faute de mon grand-père, l’autre, le père de ma mère, ce « Rital bigot », comme il l’appelait, qui récitait son chapelet chaque dimanche « comme une femme ». Mais qui l’avait menacé comme un homme, avec sa carabine, quand mon père avait dit qu’il n’y aurait pas de baptême. Il maudirait le Ciel, pour changer, et lui-même, d’avoir toujours tout accepté, communion, confirmation et tout le bazar, pour les beaux yeux noirs de sa femme. Il hurlerait que s’il avait su, il m’aurait envoyé à l’usine à quatorze ans plutôt que de me laisser apprendre à lire, écrire. Il pleurnicherait qu’il avait de grands rêves pour moi – médecin, avocat, peut-être même ingénieur – mais pas « ça ». Il sortirait en laissant la porte de dehors grand ouvert et on ne le reverrait plus jusqu’au lendemain soir.

 

Ma mère a attendu sagement que la tempête soit passée, comme elle le faisait toujours quand son diable d’homme se prenait pour Dieu le père. Alors, tendrement, elle m’a appelé et, redevenant enfant, la chair de sa chair, j’ai posé ma tête sur ses genoux. Elle caressait mes cheveux en me disant « là, là, mon petit » et, comme d’habitude, cela me consola des grandes envolées de mon père. Quand elle sentit que mon corps se dénouait, elle me chuchota : « On raconte pourtant dans le village que la fille du boulanger, elle connaît bien tes mains. Le vieux Emile prétend qu’il vous a vus en allant à la pêche et le diacre a confirmé qu’il se passait des choses pas très catholiques dans la carrière ».

 

Je me suis redressé pour la regarder. Je pensais qu’elle serait déçue de mon attitude. Mais elle avait un petit sourire chafouin et pour la première fois de ma vie, j’ai pu imaginer que ma mère avait eu un jour le corps chaud d’Elise. Je lui ai dit que tout cela était vrai mais que ça ne changeait rien à ce que je serai demain. Même si j’y avais cru, ma vie n’était pas aux côtés d’Elise. J’avais eu l’ordre de me rendre et la force qui émanait de cet appel était telle que je ne pouvais l’ignorer. Alors, ma mère s’est effondrée: « Je n’aurais pas de petits-enfants et Dieu va me prendre mon seul fils ».

 

Mon père finit par revenir et me regarda étonné, comme s’il s’était attendu à ce que je me sois écroulé, cuit par la bière et les premiers soleils. Il n’en était rien et Edgard Meulpas sut qu’on retiendrait de lui, non pas les combats qu’ils avaient gagné contre bien des patrons, mais celui qu’il avait perdu contre son gamin chétif.

 

D’une voix bourrue et un peu fêlée, il a remarqué : « Tu es aussi têtu que moi, n’est-ce pas, fils ? ». Il m’a regardé et j’ai vu qu’il m’aimait malgré qu’il n’y comprenait rien, mon bouffeur de curé de père. Il a conclu : « Et bien, si tu es tellement convaincu que Dieu t’a appelé, il faut y aller, à ce rendez-vous au séminaire ».

 

Et j’y suis allé. C’était il y a longtemps maintenant, très longtemps. Je pensais que j’avais oublié. C’est curieux comme tout me soit revenu d’un coup, avec autant de précision…

 

— Elle était certaine que vous n’auriez pas oublié. Et que si c’était le cas, mes yeux vous rappelleraient tout à l’instant. Elle tenait à ce que vous veniez, vous savez, elle disait que ce serait votre dernier rendez-vous. Alors, Monsieur le Curé, vous lui ferez son l’homélie, à ma grand-mère ?

 

19:39 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : printemps, vocation, amour, jeunesse, souvenirs, au-revoir, rendez-vous |  Facebook |

10/05/2007

Blanc, noir, quelle importance?

Blancs

 

 

Blanc, tout est complètement blanc ce matin de décembre où j’ouvre grand les rideaux sur un décor de carte postale. Dès que je me suis réveillée, j’ai su qu’il avait neigé, car la lumière qui filtrait sous les tentures était différente, ouatée, bleue. Avant même d’avoir mis un pied à terre, je l’ai dit à ton père. Il ne me croyait pas mais quand il a vu la campagne immaculée, il m’a appelée sa « petite sorcière ».

 

Je passe la main sur mon ventre, tendu comme une montgolfière, pour te dire bonjour, ma bulle, sans un mot, pour ne pas te réveiller au cas où tu dormirais encore. Mais je ne peux pas m’empêcher d’ajouter que ton père a un drôle de sens de l’humour, que tu devras t’y faire. Tu me flanques un coup de pied, j’imagine pour m’apprendre que tu as hérité de ses gènes. David passe ses bras autour de ma taille, te caressant à travers ma peau. Nous sourions tous les deux, heureux. Depuis qu’un soir, emportée par un drôle de pressentiment, mélange de nausée et de tension dans les seins, je me suis enfermée dans les toilettes pour consulter l’oracle « Blue Test », nous sourions tout le temps.

 

Peut-être qu’à travers moi, tu regardes ton premier paysage enneigé. Cela me met les larmes aux yeux. « C’est le bonheur », dit ton père et il a un peu raison : je pleure parce que le bonheur est là, à portée de main, mais que je ne peux le prendre dans mes bras.

 

J’ai tellement hâte de te rencontrer, de te vivre. Cela ne fait que quelques semaines que tu grandis en moi mais cela fait tellement longtemps que je te porte dans ma tête ! D’aussi loin que je me souvienne, j’ai une place pour toi au creux de ma vie. Alors, maintenant que tu es là, si proche, je n’en peux plus de reporter le moment où je pourrai enfin te serrer contre mon cœur. Tu es au plus profond de moi et pourtant, tu me manques.

 

*

 

Blanc, pas un blanc pur, non, un blanc mêlé de gris pâle. C’est le carrelage de la kitchenette du bureau. Je ne l’avais jamais regardé d’aussi près et j’étais convaincue qu’il était bêtement blanc. Mais maintenant que j’ai le nez au ras du sol, je m’aperçois que chaque dalle comporte des veines, plus ou moins fines, plus ou moins grises. C’est beau. Comme ces photos de cours d’eau prises du ciel. Ou les mains des personnes âgées, dont la peau fine comme du parchemin laisse deviner les artères où le sang circule et, avec lui, la vie.

 

Qu’est-ce que je fais le nez au ras du sol ? Je ne me souviens pas. Je voudrais interroger quelqu’un mais les sons ne sortent plus de ma bouche. Autour de moi, les voix sont complètement déformées, comme amorties. Je dois entendre mes collègues comme toi tu perçois ma voix, ma bulle ! C’est drôle…

 

Malgré mes yeux bien ouverts, je ne reconnais personne. Tout est irréel. Un cri sourd sort de mes tripes : j’ai froid. Comme si une de ces ombres m’avait entendue, on m’enveloppe dans un plaid écossais blanc et gris. Je sombre.

 

*

 

Blanche, la lumière au-dessus de moi. Blanc le drap que l’on a mis sur mon corps nu. Blancs, les murs, les plafonds, les pantalons des infirmiers. Blanc, le visage de ton père au-dessus de moi. Je suis enfermée dans une immensité blanche et cela n’a rien d’un paradis.

 

« Je veux partir ! ». Je supplie qu’on me laisse quitter cet endroit glacial, où le blanc ne scintille pas comme la neige, où il n’est qu’absence de couleurs. J’attrape ton père par son col et lui hurle que s’il nous laisse là tous les deux, jamais je ne lui pardonnerai. Il me regarde sans rien dire mais ses yeux rougis parlent pour lui. Alors, j’implore la Madone, je balbutie des mots de mon enfance, mêlés aux prières gitanes que j’avais apprises un été en Camargue : « Sainte Marie, mère de Dieu, … le fruit de vos entrailles… Petite Marie, entre filles… ».

 

Les médecins pensent que je délire et appellent au calme. Ils essayent de me raisonner par des phrases ineptes. « Il le faut, Madame », me dit d’une voix blanche un jeune interne. Et puis quoi encore ? Qu’en sait-il, lui, de l’histoire que nous écrivons ensemble, ma bulle ? C’est un homme, il n’y a que des hommes dans cette pièce, ils n’ont jamais eu d’enfant en eux. Ils ne peuvent pas savoir que tu es déjà toi et qu’il est hors de question que je les laisse faire.

 

Je me redresse pour enlever le baxter que l’on m’a enfoncé dans le bras, prête à partir, avec toi bien accroché dans mon ventre. Alors, je vois la tache sur le drap. Comme une fleur un peu ratée, un immense coquelicot qui n’en finit pas de grandir. Ton père a suivi mon regard. Il pleure et cela me désarme : lui si grand, si fort, qui tente de rester droit, pour se contenir mais dont les épaules voûtées témoignent de l’immense douleur qui pèse sur lui. Je me laisse retomber. L’anesthésiste profite de l’accalmie pour apposer un masque sur mon visage. Je regarde ses doigts : à son auriculaire, il porte une chevalière sertie d’un rubis.

 

Dans mon sommeil comateux, la Vierge ne se manifeste pas, même pas au bout de ce tunnel, éclairé par des spots de lumière blanche bien plus forts que le scialytique. Je cours derrière toi, ma bulle, je cours à en perdre le souffle mais je n’arrive même pas à te toucher. Parfois, tu te retournes et tu me souris. Tu flottes dans ce tunnel comme dans mon ventre mais l’issue n’est pas la même, ma bulle, je te le crie aussi fort que je peux mais bientôt, tu es trop loin, tu n’entends plus ma voix et je ne te rattraperai jamais.

 

*

 

« Blanc : silence », dit le dictionnaire. Celui-ci a lieu sous les ors du sapin. Ta grand-mère propose des coupes pleines d’un champagne doré. Elle m’en tend une. Je ris : « Maman, enfin, je ne vais pas prendre du champagne, même si c’est la nouvelle année. Je te rappelle que je suis enceinte ». J’envoie un gros clin d’œil à ton père, du style « Elle devient vieille, n’est-ce pas ? » Mais plutôt que de me témoigner sa connivence, il toussote. Ma mère blêmit, ma sœur a les joues qui flambent.

 

Je perçois le malaise mais je ne le comprends pas. Enfin, ils savent pourtant. Je regarde les guirlandes qui clignotent : « Attention, danger ? »

 

*

 

« Blanche est votre mémoire », dit la jolie Docteur Bratt en décroisant ses jambes. Elle porte des bottes en daim fuschia. Leur couleur me fascine. J’essaye de me souvenir de la dernière fois où j’ai porté des vêtements colorés. C’était il y a bien longtemps, dans une autre vie.

 

Je lève le nez vers son visage. Cette femme est un bonbon : lèvres rouges, teint de pêche, paupières ourlées de rose pailleté. On a envie de la croquer, à défaut de vouloir l’écouter. « Certains alcooliques, par exemple, boivent jusqu’à oublier complètement pourquoi ils ont commencé. » Les conversations avec le Docteur Bratt ne sont jamais très joyeuses, mais là, elle fait fort. Je préfère penser aux confiseries que je mangeais enfant ; cruelle, elle me rattrape. « Et vous, Emma, pourquoi avez-vous une mémoire blanche ? »

 

Je lui explique que je ne cherche pas à oublier quoi que ce soit. « C’est pire », remarque-t-elle « vous avez déjà oublié. Si vous étiez alcoolique, vous seriez incurable. » Elle me prescrit quand même quelques petits cachets et des doses importantes de valériane. « Vous devez vous rappeler. Absolument. De tout ce qui est arrivé, de la façon dont vous l’avez vécu, de ce que vous avez ressorti. Bien entendu, cela va vous faire mal, énormément mal. Mais il faut en passer par là pour guérir. Vous êtes comme une petite fille avec une grosse croûte sur un genou écorché. Le mal est en dessous, rien n’est soigné. Il faut gratter la croûte, même si cela brûle, surtout si cela brûle. Alors, après, nous pourrons évacuer l’infection et la peau cicatrisera sainement. »

 

Je demande au Docteur Bratt encore plus de valériane et de petits cachets. Elle me sourit : elle pense que j’emprunte le chemin de la guérison. Je cherche juste à voir la vie en rose bonbon.

 

*

 

Blanches ! Toutes les cases où nous devons indiquer nos réponses sont blanches ! Je n’en reviens pas, je pensais qu’il y aurait des possibilités, qu’on nous aiderait, comme à l’université où l’on propose aux étudiants des QCM, questionnaires à choix multiples. Mais non, rien que la sécheresse administrative des gens qui n’ont jamais souffert, ni en tant qu’enfant, ni en tant que parent. J’ai l’impression d’avoir les deux pieds plantés dans la boue et de m’enfoncer petit à petit, lentement mais inexorablement. Une image me revient en tête, horrible : une fillette d’Amérique du Sud meurt en direct à la télévision. Des coulées de boue ont détruit son village. Ecrasée par des gravats, elle est prise au piège car le niveau des flots ne cesse de monter. Les sauveteurs ne peuvent rien faire, ils lui parlent, des journalistes filment. Ses yeux crient au secours ; en vain.

 

Ton père et moi passons des soirées entières à tenter de remplir ce questionnaire. C’est difficile. Nous voudrions être les meilleurs, tellement bons dans nos propos que la fonctionnaire chargée de notre dossier quitterait son horrible bureau de faux bois pour se précipiter chez nous, se jeter dans nos bras la larme à l’œil en disant : « Je n’ai jamais rien lu d’aussi beau. »

 

Mais les Tourelle nous ont prévenus : cela n’arrive jamais. « Vous êtes transparents pour ces gens. Non pas qu’ils lisent à travers vous mais plutôt qu’ils ne vous voient pas. » Marina leur a expliqué qu’elle avait fait cinq fausses couches et qu’elle avait failli mourir à la troisième, d’une hémorragie interne. Mais qu’elle avait continué, car elle ne pouvait envisager la vie sans un enfant et que, d’ailleurs, elle voulait bien la perdre, cette vie, si elle ne pouvait pas lui donner ce sens.

 

Madame Ponchon, envoyée par l’administration, avait écouté distraitement, remettant sans cesse ses lunettes d’écaille plus haut sur son nez et observant leur salon avec un intérêt marqué. « Nous avons pensé que c’était une voleuse en repérage, tant elle semblait absorbée par nos bibelots », m’avait avoué Etienne. Et puis, d’un coup, elle avait demandé à voir la chambre du bébé. « Nous n’en n’avons pas » avait murmuré Marina. La fonctionnaire les avait tancés : « Comment est-ce possible de vouloir accueillir un enfant mais de ne pas avoir de place pour ce faire ? » Etienne avait expliqué qu’ils avaient l’espace pour aménager trois chambres mais que pour ne pas devenir fou à force de voir ces pièces désespérément vides, ils avaient installé n’importe quoi dedans : buanderie géante, bureau et même atelier de peintre pour Marina, alors que tout ce qu’elle peignait était, une fois par an, dix cartes de vœux. Madame Ponchon avait haussé les épaules : pas de chambre, pas de feu vert.

 

Alors Marina avait gémi : « Vous savez, on dit que trop préparer la venue d’un enfant, ça porte malheur.» Ses beaux yeux noisette suppliaient la fonctionnaire. « Superstitions », avait tonné celle-ci, balayant le regard implorant de mon amie. « Oui, nous sommes devenus superstitieux, qui ne le serait pas après cinq faux espoirs ? Nous avons même fait un pèlerinage à l’Eglise Sainte-Rita, à l’autre bout du pays, parce que nous sommes, n’est-ce pas, une cause désespérée ! Ma femme a pris des tas de médicaments, plantes, onguents. J’ai été voir un marabout sénégalais dont un collègue avait parlé en souriant. Moquez-vous, Madame. Nous avons fait tout et n’importe quoi pour pallier le manque. Et nous le ferons encore. Appelez cela comme vous voudrez ! » avait rugi Etienne en virant la fonctionnaire.

 

Ils savaient tous les deux que leur dossier serait refusé : immatures, superstitieux, fous à lier, impolis, sans chambre libre, … les excuses ne manqueraient pas. Ils n’avaient même pas attendu la lettre les en informant pour sauter dans un avion à destination de la Chine et de ses filières clandestines.

 

Luna souriait dans son maxi cosy pendant qu’ils nous rappelaient leurs péripéties. Comment leur donner tort ? Comment ne pas mourir d’envie d’aller mettre son poing dans la figure de cette fonctionnaire abrutie ? Il faudrait lui rappeler que si les femmes qui peuvent mettre au monde des enfants naturellement ne pouvaient le faire qu’en remplissant les conditions exigées des adoptants, il faudrait stériliser la moitié de la planète. Comment ne pas s’indigner de ce cirque administratif, stérile en émotions, qui prétend qu’il vaut mieux qu’un enfant reste dans un orphelinat du tiers monde que de le voir adopté par des parents sans chambre ?

 

Nous frémissons en déposant l’enveloppe de papier kraft dans la boîte postale. Ton père a dessiné dessus, en tout petit pour que nous ne soyons pas repérés par ces fonctionnaires sans âme, un trèfle à quatre feuilles.

 

*

 

Blanc, comme un disque de métal, le soleil nous écrase. Mais rien ne peut plus nous vaincre. Nous avons posé le pied sur la terre orange de ce pays étranger, le cœur joyeux, battant à tout rompre.

 

Cette gaieté un peu irréelle ne nous lâche plus : ton père et moi rions de n’importe quoi. Ce matin, c’était quand on lui a servi un riz au poisson, recouvert de harissa, pour le petit-déjeuner. J’aurais voulu que tu nous voies, ma bulle, nous n’étions que deux enfants, riant à s’en faire mal aux mâchoires, à en avoir des crampes au ventre.

 

« C’est le bonheur » a dit un vieux monsieur en nous regardant. La phrase a évoqué en moi bien des choses mais ton père m’a pris la main en souriant : « Ce ne sont plus les mêmes circonstances, Emma. » Alors, j’ai souri aussi et j’ai convaincu mon corps d’y croire de toutes ses forces.

 

*

 

Noir, son petit nez ressort du manteau blanc que je lui ai choisi pour qu’elle ne prenne pas froid dans cet avion trop climatisé. Elle est minuscule dans les bras de ton père, Chloé, notre fille aux cheveux bouclés drus, à la peau ébène.

 

Chloé, dont je ne serai jamais vraiment la mère parce que je sais ce que c’est que d’être mère, ne serait-ce que quelques jours, ne serait-ce même qu’une minute. Oh oui ! On peut devenir mère dans le creux d’un instant, rien qu’à voir un petit coton virer du blanc au foncé. Parce que je sais cela, jamais je ne prendrai la place de cette femme qui l’a portée dans son ventre pendant neuf mois, l’a aimée, l’a bercée et n’a pas eu la chance de la prendre dans ses bras. Chloé, ma petite orpheline.

 

Nous ne pouvions que nous trouver, elle et nous qui sommes désenfantés. Sans un mot, juste avec nos yeux, dès le premier regard, nous nous le sommes promis : ensemble, nous allons écrire une histoire où le bonheur reprendra sa place. Et où tu garderas la tienne, ma bulle.

 

Celle d’un aîné.

20:48 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : blanc, noir, adoption, enfant, perte, espoir |  Facebook |