29/06/2010

A chaque chose malheur est bon

Petite Pomme

- Bon, je récapitule, Petite Pomme. Dans un coin du pays, un accusé comparait pour le meurtre de sa compagne. Il l’a massacrée quand elle lui a annoncé qu’elle le quittait à cause de son comportement violent. Rien d’inhabituel jusque-là mais l’accusé a ensuite retourné l’arme contre lui, visant la tempe, ratant le cerveau mais pas les nerfs optiques. L’accusé est donc aveugle. Or, au même moment, quasiment à l’opposé du territoire, un juge vient de prendre ses fonctions et comme le titre délicatement la presse, il n’est pas le seul : son chien siègera aussi, puisque cet homme est également aveugle. Cerise sur le gâteau, ta prof t’a donné comme sujet de rédaction « Et si j’étais différent » et hop ! tout s’est éclairé : elle te demande de te préparer toi aussi à devenir aveugle. C’est bien ça, Petite Pomme ?

- Oui. Alors, tu vas m’aider pour quand ça arrivera ?

- Mais c’est n’importe quoi, enfin ! Tu crois vraiment que tu vas devenir aveugle comme ça ?

- Pourquoi pas, des fois, ça arrive.

- Comme par exemple ?

- Ben, comme pour l’accusé, là, par exemple.

- Tu n’as pas de pistolet.

- Oui, mais bon, ça se pourrait quand même. Comme pour Marie Ingalls.

- Qui ?

- Marie Ingalls. De La petite maison dans la prairie, tu sais, la série qui passe à la télé ?

- Jamais entendu parler. De toute façon la télé, c’est que des carabistouilles…

- N’empêche que dans la série, Marie elle est d’abord pas aveugle et puis, elle l’est.

- Ecoute, Petite Pomme, moi je te dis qu’on ne devient pas aveugle comme ça, à dix ans, sans raison, sous prétexte qu’il y a un juge et un accusé qui le sont, en même temps peut-être, mais même pas au même endroit, tu parles d’une coïncidence !

- Ah voilà, c’était ça le mot que je cherchais : coïncidence. Mon papy dit toujours qu’il n’y a pas de coïncidence.

- Tu vois !

- Oui, mais il veut dire que, justement, quand il y a des coïncidences, ça cache quelque chose, que c’est un signe. C’est vrai, tu sais Alexis. En plus, il y a la rédaction, n’oublie pas.

- Quoi, la rédaction ?

- Pourquoi ma prof elle me demande ce que je ferais si je devenais différente, hein ? Tu vois, c’est pour me prévenir de faire attention, de bien lire les choses que les autres prennent pour de bêtes coïncidences.

- Mais, Petite Pomme, enfin ! C’est juste parce que c’est au programme ! En plus, je parie que par différente, elle veut dire : noire, arabe, très grosse, toute minuscule, rousse, avec un nom à coucher dehors, bref, plein de choses mais pas aveugle !

- Mais Alexis, allez, on peut dire que oui quand même ? On peut dire que ça pourrait être ça et que moi, je devrais m’entraîner ? Allez, s’il te plait, dis oui !!

- Ah non ! Pas la peine d’essayer, Petite Pomme ! La dernière fois, ta mère m’a crié dessus pendant trois jours. Elle disait que j’étais complètement fou. Et après, elle pleurait quasiment tout en s’excusant : « Oh, vous qui êtes un pauvre homme, je n’aurais jamais dû m’emporter sur vous,  pardon, pardon ! ». Merci bien, je ne veux pas revivre ça.

- C’est parce que je faisais la somnambule tout le temps, ça l’énervait. En plus, papa était en voyage d’affaires. Mais là, ça va, il est là, elle est calme. Et je te jure que je ne le ferai plus devant elle. Ce sera notre secret. Allez, Alexis, dis oui, s’il te plait.

  

Alexis savait que la petite le regardait fixement, avec des yeux suppliants. Il pouvait clairement entendre le battement de son cœur qui s’était accéléré au fur et à mesure qu’elle cherchait à le convaincre. Quasiment depuis le début de la conversation, il savait qu’il allait céder. Et que ça ferait encore des histoires dans tout le quartier. Mais il s’ennuyait, justement, dans ce quartier. Les gens l’ennuyaient ! Toujours des trémolos dans la voix : « Attendez, je vais vous aider à traverser/faire vos courses/sortir votre chien ». Et puis quoi encore ? Lui donner la panade ? Venir le laver comme un vieux ? Sans compter qu’ils voulaient tous caresser Collie, comme si l’unique raison d’être de ce chien était de se faire papouiller pour permettre à n’importe quel quidam d’engager la conversation avec son maître ! Tous des dingues qui se rêvaient Mère Térésa ! Heureusement qu’il y avait la Petite Pomme. Comment s’appelait-elle encore ? Ah oui, Bruna. Bruna de Lille. Un nom qui ne lui allait pas, comme bien souvent, d’ailleurs. Ce qui disait tout d’elle, c’était cette odeur de golden à peine mûre qu’elle semait partout. Cette odeur qui faisait sourire Alexis alors que Petite Pomme n’était encore qu’à quelques mètres et qui lui permettait toujours de la saluer en premier.

  

- Comment fais-tu, Alexis ?, lui avait-elle demandé un jour. C’est pas possible de deviner toujours juste.

- Je te sens.

- Comme les chiens ?

- Oui, si tu veux. Tu as un parfum bien à toi. Je le reconnais. Je sais que c’est toi.

- C’est cool !

- Disons que c’est l’avantage de ne pas avoir de vue. On a d’autres talents, du coup.

- Des talents ?

- Comme des pouvoirs. Nous, les aveugles, on est un peu sorcier.

  

Il s’en souvenait parfaitement. C’était là que tout avait commencé. Il avait prononcé le mot « sorcier ». A côté de lui, Petite Pomme s’était toute tendue : « Comme Harry Potter ? » avait-elle murmuré dans un souffle, la voix rauque de surprise et de plaisir, articulant bien, pour savourer chaque son, chaque lettre, pour mieux laisser le temps se suspendre, ouvrir les portes du rêve une seconde ou deux de plus.

  

Et il était tombé dans le panneau : « Oui, c’est ça, comme Harry Potter ». Depuis lors, Petite Pomme revenait sans cesse à l’attaque : « Et si c’était la nuit dans la forêt et que je voyais rien ? », « Et si j’étais en train de nager dans une mare très sombre et que mon pied se prenait dans des branchages ? », « Et si on m’obligeait à jouer à colin maillard pour réussir mes examens ? », «  Et si j’étais une espionne, qu’on m’avait mis un bandeau sur les yeux et que je devais m’enfuir ? »,  « Et si j’étais somnambule ? » Et maintenant : « Et si, à cause d’une coïncidence qui était en fait un signe, je devenais aveugle ? » ! Elle voulait connaître ses formules secrètes. Elle voulait, elle aussi, avoir des talents. Comme si elle n’en avait pas ! Evidemment, entre un père absent et une mère dépressive, qui s’en souciait ?

  

- Bon, d’accord, Petite Pomme. Tu as gagné. Va chercher le foulard qui se trouve sur le porte-manteau.

- Voilà, Alexis, c’est fait.

- Tu l’as bien mis, n’est-ce pas ?

- Oui, oui.

- Tu sais que je suis sorcier, hein, Petite Pomme ? Si tu triches, je le saurais ?

- Oui, Alexis, allez, on commence.

- Bon, d’accord. Premier exercice : les épices.

 

Et en ouvrant le pot de cannelle, avant de le lui faire respirer, Alexis se disait qu’être aveugle là, aujourd’hui, face à une Petite Pomme surexcitée de bonheur, ça n’était pas si mal.

11:27 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : jeux, plaisir, enfance, secrets, sorcier, aveugle, magicien |  Facebook |

28/06/2010

Les joies de la vie de famille

Le secret du perroquet

 

-          Folie, c’est pure folie !

-          Mais pas du tout, enfin, maman.

-          Delphine, arrête immédiatement de prendre ton air de fille blasée et exaspérée à la fois. Je te dis que ce quatrième piercing est une folie, un point c’est tout.

-          Mais…

-          Ne discute pas. J’en ai plus qu’assez de devoir tout le temps discuter de tout avec toi. Je refuse de continuer à jouer à la mère sympa, la quarantaine épanouie, qui a lu Dolto, a adoré, a tout remis en cause, et papote avec ses enfants au lieu de leur claquer les fesses.

-          Mais…

-          Ras-le-bol de Dolto ! J’aurais dû vous élever comme ma propre mère m’a élevée : obéis, tais-toi, tu es trop jeune, tu ne sais rien à rien, tu...

-          Mais c’est ma vie !

-          Non. C’est la vie que je t’ai donnée.

-          Mais…

-          Tu n’y as jamais pensé, hein, à ça, ma belle ? J’ai choisi de te donner cette vie. Et par conséquent, j’ai un droit sur toi : veiller sur toi.

-          Mais…

-          Delphine, ne m’interromps pas. Toi, tu veux vivre ta vie, je sais, mais tu ne sais même pas quoi en faire. Moi, j’ai la mission absolue de veiller à la protéger, ta vie. Tu comprends ?

-         

-          Non, tu ne comprends pas. C’est évident pourtant ! Tu ne peux pas te mettre un quatrième piercing surtout de ce genre, là, comment tu dis ?

-          Un stretching.

-          Ah oui, voilà. Lumineuse invention ! Un truc qui creuse son trou chaque jour, de plus en plus, comme un ver de terre. Un truc qui va te faire ressembler à la Vache qui rit.

-          Mais maman, arrête enfin ! C’est à la mode.

-          Je m’en fiche de la mode. Je ne veux pas que ma fille soit à la mode, qu’elle arrête de manger pour rentrer dans un 34, porte du noir toute la journée, se mette des stretchings et des piercings partout sur le corps, en attendant les tatouages et les scarifications, fume du H et sniffe de la cocaïne.

-          Mais je peux mettre un stretching sans finir droguée et anorexique !

-          Ah oui ?

-          Ben oui !

-         

-         

-          De toute façon, ça n’est pas la question. Qu’est-ce que tu feras quand tu auras les oreilles qui t’arrivent au menton avec des grands trous dedans ?

-          Rien.

-          Comment ça rien ?

-          J’assumerai, quoi.

-          Ben vaudrait mieux, parce que je ne paierai pas de chirurgie esthétique.

-          Mais je ne te demande rien ! Je te préviens juste que je vais mettre un quatrième piercing. C’est pour te préparer. C’est gentil, quoi. Si après mes oreilles sont moches, ben, je les couperai, voilà. Ca te va ?

-          Tu es folle à lier !

 

***

 

-          C’est une folie, Annie.

-          Mais non, Ed. Ce sont des vacances.

-          Des vacances à cinq mille euros, j’appelle ça une folie.

-          Pas du tout. Réfléchis : deux semaines à Punta Cana, à ce prix là, c’est une affaire ! En « all in » en plus !

-          Ici aussi, je suis en « all in » et ça ne me coûte pas deux mille cinq cent euros la semaine.

-          Mais ça n’a rien à voir ! Ici, tu n’as pas le soleil, le Cuba Libre au bar dans la piscine, le…

-          Je déteste l’idée de boire un verre à moitié nu au milieu d’inconnus pataugeant dans cinquante centimètres d’eau chlorée à moins de deux cent mètres de la plage.

-          Tu n’auras qu’à boire tes verres ailleurs. Sous un parasol en feuilles de cocotier, par exemple. Allez, Edouard. Reconnais que ça les vaut.

-          Ca ne les vaut pas !

-          Si : déjà, il y a les deux vols aller-retour.

-          Dans un charter, serrés comme des sardines, mais au prix d’un vol Concorde, tu parles d’une affaire !

-          Ce n’est pas vrai : regarde, ils expliquent bien qu’on sera dans l’espace VIP.

-          L’espace VIP d’un vol Thomas Cook, c’est comme la première classe d’un train.

-          C’est-à-dire ?

-          Un mensonge ambulant.

-          Tu n’en sais rien, tu n’as jamais mis les pieds dans un Thomas Cook ! Tu es d’une mauvaise foi crasse.

-          Pas du tout. Si tu lisais Le Soir comme moi…

-          Je lis Le Soir.

-          Non, tu lis les pages « culture » et « la petite gazette ». Moi, je lis tout. Et je me souviens bien du nombre d’articles parus sur le sujet.

-          Mais de quoi tu parles ?

-          Des gens qui sont serrés dans leur vol Thomas Cook ! Des gens qui attrapent des phlébites, et…

-          Mais on s’en fiche ! En plus, je parie que ce sont des vieux !

-          Et alors ?

-          Alors ? Ils s’ennuient, ils ne savent pas quoi faire pour se rendre intéressant alors, ils appellent tous les médias pour se plaindre.

-          Ils ont plutôt raison de se plaindre, non ?

-          Mais non ! Ils n’ont qu’un seul objectif : se faire offrir leurs vacances ! Ils sont vénaux.

-          Tu penses vraiment ce que tu dis ?

-          Que des petits vieux font semblant d’avoir des phlébites pour avoir des vacances gratos ? Oui.

-          Mais enfin, Annie, tu es devenue folle ou quoi ?

 

***

 

-          Ta mère est complètement tarée.

-          Ah, commence pas, hein, Martin !

-          Mais c’est la réalité, ma pauvre Delphine.

-          Je ne suis pas ta « pauvre Delphine » et ma mère n’est pas dingue.

-          Mais si, regarde comme elle s’excite encore au téléphone. On dirait qu’elle a pris de la coke !

-          Elle est juste un peu énervée ; et c’est la faute de ton père.

-          « Juste un peu énervée » ? Ben, ça donne quoi alors quand elle est complètement énervée ?

-          Haha, très drôle.

-          Non, allez, sans blague, ça ne te fait pas peur d’avoir la moitié des gênes en commun avec elle ?

-          Ce qui me fout les boules c’est de devoir partager ma vie avec une plaie dans ton genre.

-          Merci, chère genre de sœur. Qu’une nana comme toi ne me calques pas, je prends ça comme un compliment.

-          Ouiais, c’est ça, t’as raison. Bon, tu me lâches maintenant ?

-          Chais pas… Y’a quoi à la télé ?

-          Mais j’en sais rien, je ne suis pas le Ciné Télé Revue.

-          Oh, pardon, j’ai confondu.

-          Je vais te tuer, Martin, tu sais ça ? Un jour, je vais vraiment te tuer.

-          Oh ?

-          Ouiais, et même que le juge il me dira sûrement merci.

-          Parce que tu seras jugée ?

-          Ben oui ?!

-          Ah bon ? J’aurais cru qu’on t’internerait direct, tu vois. C’est ce qu’on fait avec les fous.

 

***

 

-          « Crazy, ohoho, crazy »

-          Claaaaaaaarrrrrrrrrrrrriiiiiiiiiiiiiiiisssssssssssse !

-          « I’m so exciting… »

-          Aaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrêêêêêêttttttttttttttttttte !

-          « Ohoho, cra… »

-          Mais bon dieu, tu vas arrêter ?

-          Tu disais, papa ?

-          Arrête ça tout de suite.

-          Quoi ?

-          Arrête de chanter ce truc ?

-          Je peux pas.

-          Et pourquoi ça ?

-          Faut que je répète.

-          Répéter quoi ?

-          Ben, ma choré.

-          Ta quoi ?

-          Ma choré-graphie.

-          Quelle chorégraphie ?

-          La choré que moi et Jess…

-          Jess et moi

-          Mais non ! C’est moi qui ai eu l’idée prem’s. La choré qu’on a mise au point et qu’on a décidé de s’entraîner tous les jours à fond à la faire pour, quand on sera grandes, faire la Star Ac.

-          Ca n’existe plus, la Star Academy.

-          Mais ça va revenir. Sur MSN, y’a une fille qui dit qu’elle connaît la cousine à la voisine de Kamel.

-          Qui ça ?

-          Tu veux que je répète à l’envers ? Kamel, il a une voisine qui a une cousine qui tchatche sur MSN avec une fille qui tchatche aussi avec moi.

-          Beaucoup plus clair, merci.

-          De rien. Donc, la fille, elle dit que Kamel il dit que ça va revenir dans deux trois ans, le temps qu’il retrouve des idées, un « nouveau souffle », tu vois ?

-          Non, pas du tout. C’est qui ce Kamel ?

-          Mais enfin, papa, Kamel Ouali, bien sûr.

-          Connais pas.

-          C’est vrai ? C’est possible ? Tu connais pas Kamel Ouali ? Non, je te crois pas !

-          Eh bien si, désolé, je ne connais pas ce monsieur.

-          Mais c’est le roi de la choré. C’est un génie. Il a même fait une comédie musicale, avec Sofia.

-          Sofia ?

-          Sofia. Sa muse.

-          Tu connais des inconnus mais tu connais aussi de beaux mots, ma choupette. C’est bien.

-          Je sais. Je grandis, tu sais, papa.

-          Oui, c’est vrai. Mais tu n’as encore que dix ans. Et à dix ans, on ne répète pas des chorégraphies toute la nuit.

-          Mais il est que neuf heures. Et demain, j’ai pas l’école.

-          Oui, mais ça suffit quand même. Ta Britney, elle me rend fou !

 

***

 

-          Je crois que ma mère devient lentement sénile.

-          Attends, Edouard. Je vais m’asseoir.

-          Pourquoi ?

-          Onze ans de mariage. Onze ans passés à essayer de t’ouvrir les yeux chaque jour. Onze ans sans aucun signe d’amélioration. Et puis, d’un coup, hop, sans crier gare, un cinq novembre à dix-huit heures, ça y est, enfin, tu vois clair.

-          Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

-          Et bien…

-          Non, ce n’est pas grave. Je disais donc, ma mère ne va pas bien.

-          Oui, mon chéri, je sais.

-          Comment ça, tu sais ?

-          Ben, comme je te l’expliquais, ça fait onze ans que je sais que ta mère est une grande malade et que j’essaye de te le faire comprendre.

-          Mais ça n’a rien à voir. Tu dis toujours qu’elle est folle mais c’est parce que tu ne l’aimes pas.

-          Ah non, ça n’est pas vrai. Au début, je lui ai donné sa chance. Mais elle a passé les dix premiers mois de notre histoire à m’appeler Annick. Et quand je rectifiais, elle prenait son air sucré pour me répondre : « Ah bon ? vraiment ? Désolée, je ne sais pas pourquoi mais votre prénom, je n’arrive pas à le retenir. J’ai ça, parfois, avec des étrangers ».

-          C’était pas méchant ; et c’était plutôt drôle, non ?

-          Arrête ! Je déteste quand tu prends sa défense sur ce sujet-là.

-          Mais enfin, poupette, ça date de dix ans.

-          C’est toujours comme un poignard dans mon cœur.

-          Oh, mon amour. Pardon, pardon, je suis désolé. Mais il va falloir t’habituer.

-          A quoi ? A vivre avec un couteau dans la poitrine ?

-          Non, à ce qu’elle t’appelle Annick. Ou autrement.

-          Hors de question !

-          Elle perd la tête. Complètement. Elle n’arrête pas de me demander des nouvelles d’Alberte, tu sais, son ancienne voisine.

-          Celle qui est morte quand Clarisse est née ?

-          Oui. Et aussi, elle m’a parlé de son chat. Elle voulait que j’aille lui acheter des croquettes.

-          Mais quel chat ?

-          Aucune idée. Je crois que c’est un chat imaginaire.

-          Mon dieu ! Qu’est-ce qu’on va faire ?

-          Ben, j’ai acheté des friskies.

-          Quoi ? Des friskies ?

-          C’est pas un bon choix ? J’en sais rien moi, t’as jamais voulu qu’on ait un chat.

-          Mais enfin, Edouard ! Pourquoi tu lui as acheté des croquettes pour un chat qui n’existe pas ?

-          C’est logique : si je n’en achetais pas, elle allait m’en parler pendant cent dix ans.

-          C’est un complot, ma parole ? Vous avez décidé de me rendre folle ?

 

***

 

-          A la folie !

-          Qu’est-ce tu racontes, Clarisse ?

-          Rien.

-          Si.

-          Non.

-          Allez, arrête, j’ai entendu. Tu disais « A la folie ».

-          Et alors ?

-          Alors, qui c’est que tu aimes à la folie ?

-          Personne.

-          Ne mens pas à ta grande sœur.

-          Je fais ce que je veux.

-          Donc, tu mens.

-          J’ai pas dit ça.

-          Dis moi qui tu aimes à la folie et je te laisse tranquille.

-          Non.

-          Qu’est-ce qui se passe ?

-          Clarisse aime quelqu’un à la folie mais elle ne veut pas dire qui.

-          Oh, poucette. Vas-y, dis à ton grand frère chéri qui est l’heureux élu.

-          Je ne dirai rien. Pas à toi. Pas à Delphine. A personne. J’ai le droit d’avoir mes secrets.

-          On la chatouille ?

-          Yep, on n’a pas le choix. Vas y, Delphine, tiens ses bras, je m’occupe de son bidou.

-          C’est parti !

-          Non…….. Arrêtez ! C’est pas juste ! J’en ai marre !

-          Delphine ! Martin ! Vous avez quatre ans ou quoi ? Laissez votre sœur tranquille et arrêtez de faire les fous !

 

***

 

-          C’est quand même fou !

-          Quoi donc, Delphine ?

-          Ben, ce perroquet ! Ca fait quatre ans qu’on l’a et il a jamais dit un mot !

-          Tu sais, je crois que c’est plus compliqué que ce qu’on ne pourrait croire à première vue. Un perroquet, ça n’est pas une éponge.

-          Tu veux dire quoi, là, Ed ?

-          Et bien, pour qu’il parle, il faut qu’on lui apprenne.

-          Genre : le regarder dans le blanc des yeux et lui dire « Twâ, Cô-cô, Mwâ Dèèl-fii-euneu » ?

-          Oui, genre. En tous cas, ne pas croire que sous prétexte qu’il entend parler toute la journée, il va tout répéter.

-          Ca, c’est clair, Coco, il ne répète pas tout. Il dit qu’il serait gêné.

-          Euh, la picropuce, on peut savoir ce que tu cherches à exprimer, là ?

-          Oh, ça va, hein, Delphine ! C’est pas parce que t’es jalouse de moi que tu peux me parler comme ça.

-          Jalouse de toi ? Mais t’es dingue ou quoi ?

-          Oh ! oh !oh ! Pause, les filles. Clarisse, tu laisses entendre que Coco parle ? Quand l’as-tu entendu ?

-          Plein de fois. La nuit.

-          Tu te lèves la nuit ?

-          Euh…

-          La vérité, Clarinette !

-          Ben oui, tu dois comprendre, p’a. C’est pour répéter ma choré. J’attends qu’il y ait plus de bruit et alors, j’en profite. J’ouvre les tentures et avec la lumière de la rue, les vitres font comme une glace. Je me vois super bien. Je fais semblant de chanter pour pas vous réveiller, et je répète.

-          Ah oui d’accord !

-          Quoi, mon amour ?

-          Ta fille de dix ans répète sa choré la nuit !

-          Notre fille de dix ans, tu veux dire ?

-          Ma sœur est tarée !

-          Delp…

-          …phine !

-          Oh, ça va, je me casse !

-          Clarinette, ma chérie, faut arrêter avec cette histoire de choré.

-          Mais p’a, c’est pas ma faute ! J’ai la danse dans le sang et c’est toi qui chaque jour me demande d’arrêter de chanter. J’ai pas le choix, tu vois, il faut que je me lève la nuit. C’est plus fort que moi.

-          On va trouver un compromis, poucette. Tu peux répéter ta choré deux heures le soir si tu ne te lèves plus la nuit. Et que tu changes de disque.

-          OK, ça va si je choisis « Mad about you » à la place de « Crazy » ?

 

***

 

- Ouf ! ça y est. Enfin un peu de silence. Ecoutez ça : rien. Pas un mot. Nada. Le calme. L’immensité absolue et infinie du calme. Le pied intégral. Si j’étais souple, je prendrai une pose yoga pour fêter ça. Ah !! mes nerfs. Enfin détendus ! Et mon cœur. Enfin à un rythme normal. Hm…. J’adore les fins de journée, entre chien et loup. Quand tout s’arrête progressivement. L’un va dormir, l’autre le suit. Et ainsi de suite. Et puis la nuit. Totale. Silencieuse. Parfois, la mini refait une apparition surprise d’une petite heure, mais rien de méchant, juste quelques bribes de chanson fredonnées d’une voix étouffée. Et puis, elle toute seule, ça va. C’est ça leur problème, ici : chacun séparément, ça va. Mais dès qu’il y en a deux dans la même pièce, ça devient la folie ! Oups ! Pardon ! Pardon ! Il faut que je surveille mon langage ! Je vais finir comme eux sinon. De toute façon, assez parlé. N’abusons pas des bonnes choses. Parler, c’est mon secret. Il vaut y veiller.

20:42 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, ados, perroquet, folie, fous, vie de famille |  Facebook |

Ah! les bonnes manières...

Comme un feu qui couve


Gwenaëlle s’agaçait par avance de cet énième dimanche chez ses beaux-parents. Chaque déjeuner dominical était pareil aux mille précédents et aux mille suivants. Tout ce qu’il y avait à en dire tenait en quelques mots : une journée molle où dans une sorte de rêve éveillé, elle entendait, sans réellement les écouter, les avis éculés de son beau-père sur tout et n’importe quoi, en particulier la vie et la mort. Antoine de Naeyer venait d’une autre époque, celle de plus en plus éculée où le Pater Familia discourait devant sa petite tribu béate d’admiration, tremblante de peur ou médusée par tant de bêtise mais néanmoins silencieuse. Il avait été un chirurgien brillant : il était alors de bon ton, dans la bonne société, de se faire enlever l’appendice par le « Professeur de Naeyer » (en insistant bien sur les r et en ne prononçant surtout pas son nom à la flamande). Mais justement, il n’opérait quasiment que des broutilles et cela ne lui donnait aucun droit pour discourir sur des questions comme « Où commence la mort et où s’arrête la vie ? Y a-t-il un moment où les deux se superposent ?».

 

-        Ses avis sur vie et la mort, « ce qu’il importe de faire » ou « ce qu’il serait indécent d’essayer », « quand on peut espérer la réussite » ou « quand il ne reste plus qu’à faire face à l’échec ». Dieu que c’est exaspérant ! En plus, pour ce qu’il y connaît !

-        Tu parles toute seule, ma chérie ?

 

Louis venait d’entrer dans le dressing et admirait sa femme, singeant son père à merveille et parlant à voix haute, sans sembler sans apercevoir.

 

-        Désolée mon amour. Tu sais à quel point ces déjeuners me rendent folle.

-        Je sais. Mais si l’on n’y va pas, ma mère est seule à devoir se farcir ses élucubrations. Tu imagines ? La pauvre devrait tenir des heures sans pouvoir ne serait-ce que s’éclipser une seule seconde...

-        Ta mère est une sainte. Si jamais tu commençais à ressembler à ton père, je ne pourrais que te quitter.

 

Louis éclata de rire.

 

-        Pour que je ressemble à mon père, il faudrait que je devienne fou de moi-même. Mais je ne suis fou que de toi : ta peau brune malgré tes cheveux roux, les tâches de rousseur qui décorent ton nez, tes yeux comme l’ambre, ...

-        Flatteur !

-        D’accord, j’arrête Miss Caramel. Tu es prête ?

-        Et comment ! Tu as vu ? Il fait au moins trente degrés mais j’ai bien mis des mocassins, un pantalon de toile et un chemisier : je suis digne de toi.

 

Gwenaëlle faisait mine de s’amuser de ces détails mais ils lui brûlaient le coeur. Louis avait la délicatesse de ne pas y revenir car, de toute façon, rien de ce qu’il pourrait dire n’adoucirait les plaies de sa femme. C’était une longue histoire, une « histoire de famille ». Même après six ans, Gwenaëlle en souffrait encore. Elle aurait certes aimé que son beau-père, passionné par ces questions philosophiques, s’intéresse à son travail à elle. Mais elle n’était qu’infirmière, ce qui, pour Antoine, revenait à affirmer qu’elle n’avait aucune compétence si ce n’est celle de se faire culbuter par les médecins. Jusqu’à réussir à lui voler son fils chéri, d’ailleurs. Antoine ne lui avait jamais pardonné cet outrage et lui avait fait sentir dès la première rencontre qu’il ne la tolèrerait qu’à grand peine. Et c’est probablement cela qui était le plus difficile pour Gwenaëlle : cette injustice permanente décrétée par Antoine.

 

-        Parents ouvriers se saignant aux quatre veines pour me payer des études d’infirmière. Premier job dans une petite clinique de mon village. Vie pépère toute tracée. Et puis, coup de théâtre : fusion de plein de petites cliniques au sein d’un grand hôpital. Arrivée de nouveaux médecins. Rencontre avec Louis. Rouge aux joues. Découverte que Louis est ce que ma mère appelle « un fils de famille ». Résignation : comme disait ma grand-mère « celui-là, il te couchera mais il ne t’épousera pas ». Drague intense de Louis. Renoncement : pas question de n’être pour lui qu’un joli souvenir dans quelques mois. Demande en mariage de Louis. Bonheur intégral. Rencontre avec Antoine. Allergies.

 

« Aoûtats », avec dit son dermato d’amoureux. Gwenaëlle n’en croyait pas un mot. Sa peau marbrée, elle la devait au regard condescendant de son beau-père. Elle pouvait lire les regards, c’était facile avec un peu d’entraînement et, à la clinique, elle suivait quasiment une formation intensive. Dès qu’il l’avait vue entrer, Antoine s’était moqué d’elle : « La petite Gwenaëlle Visscher, la fille du cordonnier, chez le très célèbre Professeur de Naeyer. N’importe quoi. J’ai d’autres ambitions pour mon fils ! Une femme d’une autre qualité, qui saura lui donner des héritiers aux cheveux blonds bien lisses. Pas cette catin aux mèches entortillées, rousse comme Eve, aux yeux de feu comme ceux d’un serpent. Cette fille n’a rien à faire ici, ça se sent. Elle-même le sent. Elle n’a rien de commun avec nous ; même pas les bonnes chaussures.»

 

Gwenaëlle avait regardé ses pieds et Antoine avait rougi. Il devait se dire qu’en plus, c’était une sorcière. Gwenaëlle n’avait pourtant fait qu’accompagner les yeux de son beau-père. Sur le moment, ça l’avait amusée. Le soir, elle en avait pleuré. Il avait raison. Elle ne devait pas lui prendre Louis. Elle ne saurait pas le rendre heureux, elle qui ne savait même pas que l’été, à la campagne, dans les belles propriétés, on ne porte pas de sandalettes mais bien des chaussures fermées.

 

-          Mais vous l’avez pris pourtant, votre Louis !

-          J’ai parlé à voix haute ?

-          Qui sait ? Peut-être ais-je lu dans votre regard ?

-          Vous êtes en grande forme, Monsieur Fontaine !

-          Je sais. C’est grâce à vous, Gwenaëlle : vous m’amusez. Neuf fois sur dix, au milieu d’une de nos conversations, vous partez dans vos pensées. Vous êtes face à moi, le regard ailleurs et puis, après quelques minutes, vous parlez à voix haute sans vous en rendre compte. C’est merveilleux : vous apportez une vraie fraicheur dans ma vie de vieux fou.

-          Merci, je prends note de ce merveilleux compliment.

-          Vous devriez. Cette… disons « ingénuité » vous permettra de vous sortir de bien des situations agaçantes.

-          Oui… j’imagine. Par exemple, je pourrais dire au Directeur médical, sans avoir l’air d’y toucher, qu’il commence franchement à me courir sur le haricot avec sa position de principe contre les soins palliatifs. Ca m’aiderait vraiment !

-          Vous êtes plus intelligente que cela. Imaginez : vous pourriez faire semblant de ne pas vous rendre compte de parler à voix haute… et remettre votre beau-père à sa place.

-           Monsieur Fontaine, je crois que je préfèrerais encore affronter le Directeur médical ! Jamais je n’oserais m’opposer à Antoine.

-          Vous vous snobez, Gwenaëlle. C’est purement incroyable.

-          Mais vous dites n’importe quoi. On ne peut pas se snober soi-même !

-          Si. En se diminuant sans cesse comme vous le faites. En évitant de reconnaître qui on est et en ne cherchant pas à l’affirmer. En se mentant. En se montrant pleutre.

-          Pleutre ?

-          Froussarde.

-          Je ne suis pas une froussarde.

-          Qu’avez-vous fait pour en être aussi certaine ?

-          J’ai épousé Louis. J’ai demandé à mon père, « le cordonnier » comme dit Antoine la bouche pincée, de me mener à l’autel, devant tout le village, devant toutes les fréquentations si bourgeoises dont se vante mon beau-père. Le jour de mon mariage, j’ai porté des sandales et j’avais même verni mes ongles en rouge carmin. J’ai donné deux filles à Louis, rousses comme moi, aux yeux caramel comme moi.

-          Très bien. Et depuis ?

-          Comment ça depuis ? Je déjeune chez Antoine chaque dimanche. Je suis là, même si je déteste cela, car chaque déjeuner de plus chez lui est une victoire contre lui.

-          Vraiment ? Que gagnez-vous encore comme match chez lui ?

-          Je…

 

Monsieur Fontaine avait alors fait semblant de tomber endormi. C’était sa technique bien personnelle pour mettre fin à une conversation. Si possible à une conversation qui poursuivrait Gwenaëlle pendant de longues heures.

 

-          A quoi penses-tu, ma chérie ?

-          A Monsieur Fontaine.

-          Le vieux fou ?

-          Mais enfin Louis, qu’est-ce qui te prend ?

-          C’est lui-même qui m’a dit de l’appeler comme ça !

-          Quand même… Je ne comprends pas pourquoi il tient tellement à ce surnom. Il n’est pas du tout fou. Parfois un peu… comment dire…

-          Te poussant dans tes derniers retranchements ?

-          Tu le connais bien, on dirait !

-          Je suis tombé sur lui quelques fois, quand je passe te faire un coucou. La première fois, il était avec Mélina, tu sais, la mère de ma secrétaire ?

-          Oui, oui, je vois bien. Ils sont souvent fourrés ensemble avec un drôle d’air, comme des enfants en train de tenter de mettre les doigts dans la confiture.

-          Il m’a demandé quand est-ce que je cesserais de me comporter en « fils de ». Sur le moment, je l’ai très mal pris car je suis tout sauf un snob. Et puis, plus tard dans la journée, j’ai compris que ce qu’il voulait dire, c’est que je devais être moi-même, sans toujours me comparer à mon père. C’était tout bête et ça fait longtemps que je le savais. Mais ce qui m’a vraiment surpris, c’est qu’il m’ait dit ça directement. Sans chichis, sans jeu social.

-          Oui, c’est typiquement ça. Il t’oblige à affronter tes peurs.

-          Monsieur Fontaine est un pirate !

 

Gwenaëlle se sentait bien. Penser à Monsieur Fontaine et Mélina, penser à ses patients, à l’hôpital où Louis et elle étaient dans leur cocon, bien plus encore qu’à la maison, malgré la présence de leurs deux petites filles, oui, cela lui faisait du bien. Elle se sentait légère, en phase avec elle-même : qu’importait les déjeuners familiaux, il y avait tout le reste de la semaine, il y avait l’éternité. Quelques heures molles d’un dimanche ne pesaient pas bien lourd. Mais quand même : combien d’années lui faudrait-il pour arriver à imiter Anne-Marie, sa belle-mère ? Sous un air rempli d’amour et d’estime envers son « grand professeur de mari », il était clair qu’elle voguait sur des mers intérieures appelées cuisine du terroir, dernier Marc Levy et sudoku niveau trois.

 

-          Tu penses à ma mère ?

-          J’ai encore parlé à voix haute ?

 

Louis était hilare ; il opinait du chef, tout en garant la voiture dans l’allée devant la villa.

 

-          Il faut vraiment que je me surveille. Je vais finir par faire une gaffe du tonnerre !

-          Détends-toi, ma CaraBelle. Il est ennuyeux au possible et, je te l’accorde, il a quelque chose de l’ogre ; mais il n’a jamais mangé personne. Même pas les brus appétissantes !

 

C’était en riant qu’ils avaient salué Anne-Marie. Elle semblait pareille à elle-même : cheveux coupés au cordeau, coloration blonde impeccable, ongles nets et sans vernis, pas un voile de maquillage. Pantalon de lin beige. Chemisier fin de la même couleur, parsemé de légers motifs orangés quasiment imperceptibles. Gwenaëlle avait donc été particulièrement surprises par la paire de boucles d’oreille en plastic orange que sa belle-mère avait accroché à ses lobes. On aurait dit un bijou de pacotilles, de ceux que les enfants réclament devant les distributeurs aux caisses des supermarchés.

 

-          Victoire les trouve très jolies.

-          J’ai dit quelque chose ?, interrogea Gwenaëlle, un peu inquiète.

-          Non, pas du tout, ma chérie. Mais j’ai vu ton air surpris.

-          Désolée… Ca vous ressemble si peu.

-          Ou alors, ça ressemble beaucoup à la femme que je suis mais que je cache ?

 

Gwenaëlle resta coite. Si sa propre belle-mère se rebellait, où allait-on ! Peut-être que Monsieur Fontaine avait raison, peut-être qu’elle devait se battre davantage, elle aussi. Oui, elle devait cesser d’être passive devant les monologues de son beau-père. Car ça ne lui ressemblait pas, cette nonchalance lisse ; ça ne lui ressemblait plus. Elle était la Flamme, désormais. Bouillante, dansante, pleine d’énergie et de chaleur. Monsieur Fontaine le lui avait bien expliqué, il y a quelques jours. Il l’avait révélée à elle-même. La Flamme… Au début, elle avait tiqué :

 

-        C’est parce que je suis rousse que vous dites cela ?

-        Bien sûr que non. Je ne suis pas sénile.

-        Je ne vois pas le rapport.

-        Les séniles, ils vous appellent la Fée Caramelle. Parce que vous êtes gentille, rousse, enfin, plutôt entre le blond et le roux si vous voulez mon avis, et que ça fait un jeu de mots avec votre prénom, là, Gwenaëlle. En plus, votre mari, il vous appelle parfois Miss Caramel, bien que je préfère quand il vous surnomme CaraBelle. Bref, La Fée Caramelle, c’était tout trouvé pour qui n’a pas beaucoup d’imagination.

-        Arrêtez de faire le vieux gronchon. La Fée Caramelle, c’est sympa.

-        Je ne trouve pas. D’ailleurs, ils vous appellent comme ça notamment parce que vous êtes rousse. Je croyais que ça ne vous plaisait pas.

-        Je n’aime pas être réduite à cela. Mais ils ne le font pas : ils ajoutent « Fée ». Il y a pire comme qualificatif.

-        Certes mais si, à quoi, trente-cinq ans ?

-        Trente-trois, merci.

-        Quelle importance ? Enfin, si à votre âge, vous estimez qu’être une fée sympa c’est mille fois mieux que d’être une flamme, libre à vous. Mais c’est vraiment pathétique.

-        Je ne vous suis pas, Monsieur Fontaine.

-        La vie est un combat. Du premier au dernier souffle, et même au-delà. On vous l’enseigne : la première respiration brûle les poumons du nouveau-né. Elle ne se prend qu’au prix d’une douleur extrême. On en pleure. La dernière est du même acabit, si vous voulez mon avis. On la rejette. On ne la veut pas en soi, le plus longtemps possible. Mais elle, elle sait que c’est son heure. Elle ordonne. Elle vous oblige à la boire. Vous la lampez, forcé. Vous êtes battu par une toute petite respiration, qui se met à irradier dans tout votre corps. Vous sentez chacune des cellules de votre corps alimentée par l’oxygène, c’est comme une guirlande de Noël qui s’allumerait, ampoule après ampoule. Mais c’est un poison. Cette sorte de grâce ultime, ce premiers pas vers la sérénité est le dernier. Vous allez y passer. Encore quelques centaines de milliers de cellules et ça sera terminé : vous serez une étoile filante.

-        C’est beau ce que vous dites, Monsieur Fontaine

-        Mais bon sang, Gwenaëlle, arrêtez ! « C’est beau, c’est bien, je suis un ange, une fée, une bonne sœur sans cornette ». C’est mièvre, mielleux, c’est… judéo-chrétien ! La vie n’a rien à voir avec ce langage. Il faut se battre pour elle, jusque dans ses dernières limites. C’est ce que vous faites, Gwenaëlle, pour les autres. Comportez-vous aussi comme cela pour vous-même : soyez votre guerrière. Ne laissez personne vous volez ne serait-ce qu’un instant. Croyez-moi : un jour, un instant, c’est tout ce qu’il vous restera.

 

Gwenaëlle fut tirée de sa rêverie par Charlotte, deux ans. Sa fille était prise d’un fou rire en plein milieu d’une tirade de son grand-père. Une abeille semblait être la cause de ce grand bonheur mais Gwenaëlle ne pouvait se résoudre à exclure totalement l’ineptie des propos qu’Antoine déversait tout en préparant l’apéritif. Louis, oui, son Louis, le sage, le docile « fils de », prétexta à cet instant un appel de l’hôpital et s’éclipsa, alors que son GSM n’avait ni sonné ni vibré, Gwenaëlle en était certaine. Victoire, quatre ans, jouait pieds nus dans l’herbe (ô crime de lèse-bourgeoisie) et Anne-Marie affichait, pour une fois, un air clairement détaché. Elle n’écoutait pas et ne cherchait même plus à donner le change. Chacun, finalement, menait sa petite rébellion contre Antoine. Certes, sans grande esclandre, sans éclat de voix et bris de verre, mais quand même. Il n’y avait qu’elle pour ne rien tenter. Gwenaëlle enrageait intérieurement. Elle était nulle, sans étincelles. Elle méritait bien son surnom de Caramelle : du sucre fondu tout filant. Voilà ce qu’elle était. Monsieur Fontaine se trompait bien quand il lui disait :

 

 

-          Vous êtes une flamme, Gwenaëlle, certes pour votre couleur de cheveux et celle de vos yeux. Mais surtout car, comme elle, vous avez de l’énergie à revendre, vous vous battez pour faire exister vos rêves, comme celui de vous occuper correctement de vieux fous comme moi. Comme le feu, vous enfoncez les portes, faites péter les fenêtres pour réaliser vos ambitions. Vous êtes capable du pire – consumer d’amour jusqu’à la moelle, il n’y à qu’à voir Louis, il n’est plus rien sans vous- , mais aussi et bien plus du meilleur : réchauffer les âmes et assainir les esprits au dernier moment. Car vous êtes celle qui recueille les étincelles de vie.

-          Le truc qui fait que Dieu a rendu l’homme vivant après l’avoir modelé ?

-          Il faut vraiment vous débarrasser de cette éducation chrétienne, Gwenaëlle ! L’étincelle de vie, ce sont ces quelques watts d’électricité qui nous sont donnés pour faire fonctionner l’essentiel de ce que nous sommes. Le jour où nous naissons nous obtenons cette étincelle. Nous l'oublions tous car nous n’en avons pas besoin. Lorsque tout notre corps pourrit, il ne reste finalement que cela. Quelques grammes qui vont nous permettre, pendant quelques temps, de survivre. D’être encore un peu ce que nous préférions être quand nous étions emplis de vie. D’être encore, qui sait ? Un parleur. Un lecteur. Un admirateur d’oiseau. Un humeur d’odeur. Un gourmand. Un amant, peut-être. D’être encore une fois, avant la fin.

-          Je sais que vous n’aimez pas que je le dise mais c’est beau.

-          Ce que j’aime imaginer, c’est que vous accumulez toutes ces étincelles en vous. Car vous êtes la dernière à nous voir non pas tel que nous sommes, mais tel que nous nous sommes toujours aimé. Toutes ces petites doses d’énergie, vous les ingurgitez inconsciemment lorsque l’on devient une étoile filante. Et chaque jour, la flamme que vous êtes grandit. Vous devenez un grand feu qui couve, plein de notre espoir fou : que notre essence, elle, ne disparaîtra pas. Qu’elle nous survivra.

-          Monsieur Fontaine, arrêtez. Vous allez me faire pleurer.

-          Ca n’est pas le but, Gwenaëlle. Vous me permettrez de partir l’esprit léger, confiant. En retour, profitez de cette force que je vous donnerai: abattez des montages, toisez les cimes, construisez des châteaux. Osez.

 

Monsieur Fontaine avait souri en faisant mine de s’endormir.

 

Pleine de toutes ces belles paroles, Gwenaëlle s’était sentie remplie d’énergie. Elle était montée quatre à quatre à l’étage de la Direction, situé au dernier au sommet de la tour, bien entendu, comme pour se protéger de ce virus hautement contagieux qu’est la mort. A ce moment-là, tout lui paraissait facile. Tout l’était en fait, puisque le plus dur dans une vie – mourir -, ses patients le faisaient chaque jour. Elle était réellement la Flamme : elle lècherait  avec des mines de chatte n’importe quelle porte avant de la faire céder et de s’y engouffrer tel un félin ayant humé sa proie. Elle encerclerait d’arguments le Président du Conseil médical jusqu’à ce que le pauvre homme, sans avoir compris comment, signe la reconnaissance de trente-cinq lits « soins palliatifs », ce qu’elle attendait depuis si longtemps.  

 

Ah ! quel moment de grâce divine. Monsieur Fontaine était peut-être un vieux fou, mais ses élucubrations valaient cent fois mieux que les monologues de son beau-père. Ils lui faisaient du bien, il lui donnait de la force, du courage. Il la rendait fière d’elle-même. Gwenaëlle brûlait de dire tout ça à Antoine : « Désormais, s’en est fini de vos certitudes confites : on ne soigne plus jusqu’à trépas. La mort vient à pas de souris. Elle rôde et on sait tous qu’il n’y a plus rien à faire, alors, désormais, on ne fait plus rien de médical ; mais la vie est encore là, elle ne se résigne pas facilement. Alors, on la protège, on lui donne de quoi être la plus douce et la plus légère possible. On accompagne, on écoute, on se fait mère et amie. On fait des crêpes pour tout le monde, on donne du riz au lait à celui qui préfère cela, et on ajoute même un fin filet de caramel. On …

 

-          Vous croyez vraiment à ces âneries ?

-          Antoine !

-          Papa !

-          Aurais-je parlé à voix haute ? demanda Gwenaëlle d’une voix enjouée.

 

Devenu une étoile filante, Monsieur Fontaine s’amusait beaucoup : sa petite étincelle avait permis à Gwenaëlle de sortir enfin du caramel des convenances où, avait-elle cru, elle devait confire pour tenter de plaire.