28/06/2010

Les joies de la vie de famille

Le secret du perroquet

 

-          Folie, c’est pure folie !

-          Mais pas du tout, enfin, maman.

-          Delphine, arrête immédiatement de prendre ton air de fille blasée et exaspérée à la fois. Je te dis que ce quatrième piercing est une folie, un point c’est tout.

-          Mais…

-          Ne discute pas. J’en ai plus qu’assez de devoir tout le temps discuter de tout avec toi. Je refuse de continuer à jouer à la mère sympa, la quarantaine épanouie, qui a lu Dolto, a adoré, a tout remis en cause, et papote avec ses enfants au lieu de leur claquer les fesses.

-          Mais…

-          Ras-le-bol de Dolto ! J’aurais dû vous élever comme ma propre mère m’a élevée : obéis, tais-toi, tu es trop jeune, tu ne sais rien à rien, tu...

-          Mais c’est ma vie !

-          Non. C’est la vie que je t’ai donnée.

-          Mais…

-          Tu n’y as jamais pensé, hein, à ça, ma belle ? J’ai choisi de te donner cette vie. Et par conséquent, j’ai un droit sur toi : veiller sur toi.

-          Mais…

-          Delphine, ne m’interromps pas. Toi, tu veux vivre ta vie, je sais, mais tu ne sais même pas quoi en faire. Moi, j’ai la mission absolue de veiller à la protéger, ta vie. Tu comprends ?

-         

-          Non, tu ne comprends pas. C’est évident pourtant ! Tu ne peux pas te mettre un quatrième piercing surtout de ce genre, là, comment tu dis ?

-          Un stretching.

-          Ah oui, voilà. Lumineuse invention ! Un truc qui creuse son trou chaque jour, de plus en plus, comme un ver de terre. Un truc qui va te faire ressembler à la Vache qui rit.

-          Mais maman, arrête enfin ! C’est à la mode.

-          Je m’en fiche de la mode. Je ne veux pas que ma fille soit à la mode, qu’elle arrête de manger pour rentrer dans un 34, porte du noir toute la journée, se mette des stretchings et des piercings partout sur le corps, en attendant les tatouages et les scarifications, fume du H et sniffe de la cocaïne.

-          Mais je peux mettre un stretching sans finir droguée et anorexique !

-          Ah oui ?

-          Ben oui !

-         

-         

-          De toute façon, ça n’est pas la question. Qu’est-ce que tu feras quand tu auras les oreilles qui t’arrivent au menton avec des grands trous dedans ?

-          Rien.

-          Comment ça rien ?

-          J’assumerai, quoi.

-          Ben vaudrait mieux, parce que je ne paierai pas de chirurgie esthétique.

-          Mais je ne te demande rien ! Je te préviens juste que je vais mettre un quatrième piercing. C’est pour te préparer. C’est gentil, quoi. Si après mes oreilles sont moches, ben, je les couperai, voilà. Ca te va ?

-          Tu es folle à lier !

 

***

 

-          C’est une folie, Annie.

-          Mais non, Ed. Ce sont des vacances.

-          Des vacances à cinq mille euros, j’appelle ça une folie.

-          Pas du tout. Réfléchis : deux semaines à Punta Cana, à ce prix là, c’est une affaire ! En « all in » en plus !

-          Ici aussi, je suis en « all in » et ça ne me coûte pas deux mille cinq cent euros la semaine.

-          Mais ça n’a rien à voir ! Ici, tu n’as pas le soleil, le Cuba Libre au bar dans la piscine, le…

-          Je déteste l’idée de boire un verre à moitié nu au milieu d’inconnus pataugeant dans cinquante centimètres d’eau chlorée à moins de deux cent mètres de la plage.

-          Tu n’auras qu’à boire tes verres ailleurs. Sous un parasol en feuilles de cocotier, par exemple. Allez, Edouard. Reconnais que ça les vaut.

-          Ca ne les vaut pas !

-          Si : déjà, il y a les deux vols aller-retour.

-          Dans un charter, serrés comme des sardines, mais au prix d’un vol Concorde, tu parles d’une affaire !

-          Ce n’est pas vrai : regarde, ils expliquent bien qu’on sera dans l’espace VIP.

-          L’espace VIP d’un vol Thomas Cook, c’est comme la première classe d’un train.

-          C’est-à-dire ?

-          Un mensonge ambulant.

-          Tu n’en sais rien, tu n’as jamais mis les pieds dans un Thomas Cook ! Tu es d’une mauvaise foi crasse.

-          Pas du tout. Si tu lisais Le Soir comme moi…

-          Je lis Le Soir.

-          Non, tu lis les pages « culture » et « la petite gazette ». Moi, je lis tout. Et je me souviens bien du nombre d’articles parus sur le sujet.

-          Mais de quoi tu parles ?

-          Des gens qui sont serrés dans leur vol Thomas Cook ! Des gens qui attrapent des phlébites, et…

-          Mais on s’en fiche ! En plus, je parie que ce sont des vieux !

-          Et alors ?

-          Alors ? Ils s’ennuient, ils ne savent pas quoi faire pour se rendre intéressant alors, ils appellent tous les médias pour se plaindre.

-          Ils ont plutôt raison de se plaindre, non ?

-          Mais non ! Ils n’ont qu’un seul objectif : se faire offrir leurs vacances ! Ils sont vénaux.

-          Tu penses vraiment ce que tu dis ?

-          Que des petits vieux font semblant d’avoir des phlébites pour avoir des vacances gratos ? Oui.

-          Mais enfin, Annie, tu es devenue folle ou quoi ?

 

***

 

-          Ta mère est complètement tarée.

-          Ah, commence pas, hein, Martin !

-          Mais c’est la réalité, ma pauvre Delphine.

-          Je ne suis pas ta « pauvre Delphine » et ma mère n’est pas dingue.

-          Mais si, regarde comme elle s’excite encore au téléphone. On dirait qu’elle a pris de la coke !

-          Elle est juste un peu énervée ; et c’est la faute de ton père.

-          « Juste un peu énervée » ? Ben, ça donne quoi alors quand elle est complètement énervée ?

-          Haha, très drôle.

-          Non, allez, sans blague, ça ne te fait pas peur d’avoir la moitié des gênes en commun avec elle ?

-          Ce qui me fout les boules c’est de devoir partager ma vie avec une plaie dans ton genre.

-          Merci, chère genre de sœur. Qu’une nana comme toi ne me calques pas, je prends ça comme un compliment.

-          Ouiais, c’est ça, t’as raison. Bon, tu me lâches maintenant ?

-          Chais pas… Y’a quoi à la télé ?

-          Mais j’en sais rien, je ne suis pas le Ciné Télé Revue.

-          Oh, pardon, j’ai confondu.

-          Je vais te tuer, Martin, tu sais ça ? Un jour, je vais vraiment te tuer.

-          Oh ?

-          Ouiais, et même que le juge il me dira sûrement merci.

-          Parce que tu seras jugée ?

-          Ben oui ?!

-          Ah bon ? J’aurais cru qu’on t’internerait direct, tu vois. C’est ce qu’on fait avec les fous.

 

***

 

-          « Crazy, ohoho, crazy »

-          Claaaaaaaarrrrrrrrrrrrriiiiiiiiiiiiiiiisssssssssssse !

-          « I’m so exciting… »

-          Aaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrêêêêêêttttttttttttttttttte !

-          « Ohoho, cra… »

-          Mais bon dieu, tu vas arrêter ?

-          Tu disais, papa ?

-          Arrête ça tout de suite.

-          Quoi ?

-          Arrête de chanter ce truc ?

-          Je peux pas.

-          Et pourquoi ça ?

-          Faut que je répète.

-          Répéter quoi ?

-          Ben, ma choré.

-          Ta quoi ?

-          Ma choré-graphie.

-          Quelle chorégraphie ?

-          La choré que moi et Jess…

-          Jess et moi

-          Mais non ! C’est moi qui ai eu l’idée prem’s. La choré qu’on a mise au point et qu’on a décidé de s’entraîner tous les jours à fond à la faire pour, quand on sera grandes, faire la Star Ac.

-          Ca n’existe plus, la Star Academy.

-          Mais ça va revenir. Sur MSN, y’a une fille qui dit qu’elle connaît la cousine à la voisine de Kamel.

-          Qui ça ?

-          Tu veux que je répète à l’envers ? Kamel, il a une voisine qui a une cousine qui tchatche sur MSN avec une fille qui tchatche aussi avec moi.

-          Beaucoup plus clair, merci.

-          De rien. Donc, la fille, elle dit que Kamel il dit que ça va revenir dans deux trois ans, le temps qu’il retrouve des idées, un « nouveau souffle », tu vois ?

-          Non, pas du tout. C’est qui ce Kamel ?

-          Mais enfin, papa, Kamel Ouali, bien sûr.

-          Connais pas.

-          C’est vrai ? C’est possible ? Tu connais pas Kamel Ouali ? Non, je te crois pas !

-          Eh bien si, désolé, je ne connais pas ce monsieur.

-          Mais c’est le roi de la choré. C’est un génie. Il a même fait une comédie musicale, avec Sofia.

-          Sofia ?

-          Sofia. Sa muse.

-          Tu connais des inconnus mais tu connais aussi de beaux mots, ma choupette. C’est bien.

-          Je sais. Je grandis, tu sais, papa.

-          Oui, c’est vrai. Mais tu n’as encore que dix ans. Et à dix ans, on ne répète pas des chorégraphies toute la nuit.

-          Mais il est que neuf heures. Et demain, j’ai pas l’école.

-          Oui, mais ça suffit quand même. Ta Britney, elle me rend fou !

 

***

 

-          Je crois que ma mère devient lentement sénile.

-          Attends, Edouard. Je vais m’asseoir.

-          Pourquoi ?

-          Onze ans de mariage. Onze ans passés à essayer de t’ouvrir les yeux chaque jour. Onze ans sans aucun signe d’amélioration. Et puis, d’un coup, hop, sans crier gare, un cinq novembre à dix-huit heures, ça y est, enfin, tu vois clair.

-          Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

-          Et bien…

-          Non, ce n’est pas grave. Je disais donc, ma mère ne va pas bien.

-          Oui, mon chéri, je sais.

-          Comment ça, tu sais ?

-          Ben, comme je te l’expliquais, ça fait onze ans que je sais que ta mère est une grande malade et que j’essaye de te le faire comprendre.

-          Mais ça n’a rien à voir. Tu dis toujours qu’elle est folle mais c’est parce que tu ne l’aimes pas.

-          Ah non, ça n’est pas vrai. Au début, je lui ai donné sa chance. Mais elle a passé les dix premiers mois de notre histoire à m’appeler Annick. Et quand je rectifiais, elle prenait son air sucré pour me répondre : « Ah bon ? vraiment ? Désolée, je ne sais pas pourquoi mais votre prénom, je n’arrive pas à le retenir. J’ai ça, parfois, avec des étrangers ».

-          C’était pas méchant ; et c’était plutôt drôle, non ?

-          Arrête ! Je déteste quand tu prends sa défense sur ce sujet-là.

-          Mais enfin, poupette, ça date de dix ans.

-          C’est toujours comme un poignard dans mon cœur.

-          Oh, mon amour. Pardon, pardon, je suis désolé. Mais il va falloir t’habituer.

-          A quoi ? A vivre avec un couteau dans la poitrine ?

-          Non, à ce qu’elle t’appelle Annick. Ou autrement.

-          Hors de question !

-          Elle perd la tête. Complètement. Elle n’arrête pas de me demander des nouvelles d’Alberte, tu sais, son ancienne voisine.

-          Celle qui est morte quand Clarisse est née ?

-          Oui. Et aussi, elle m’a parlé de son chat. Elle voulait que j’aille lui acheter des croquettes.

-          Mais quel chat ?

-          Aucune idée. Je crois que c’est un chat imaginaire.

-          Mon dieu ! Qu’est-ce qu’on va faire ?

-          Ben, j’ai acheté des friskies.

-          Quoi ? Des friskies ?

-          C’est pas un bon choix ? J’en sais rien moi, t’as jamais voulu qu’on ait un chat.

-          Mais enfin, Edouard ! Pourquoi tu lui as acheté des croquettes pour un chat qui n’existe pas ?

-          C’est logique : si je n’en achetais pas, elle allait m’en parler pendant cent dix ans.

-          C’est un complot, ma parole ? Vous avez décidé de me rendre folle ?

 

***

 

-          A la folie !

-          Qu’est-ce tu racontes, Clarisse ?

-          Rien.

-          Si.

-          Non.

-          Allez, arrête, j’ai entendu. Tu disais « A la folie ».

-          Et alors ?

-          Alors, qui c’est que tu aimes à la folie ?

-          Personne.

-          Ne mens pas à ta grande sœur.

-          Je fais ce que je veux.

-          Donc, tu mens.

-          J’ai pas dit ça.

-          Dis moi qui tu aimes à la folie et je te laisse tranquille.

-          Non.

-          Qu’est-ce qui se passe ?

-          Clarisse aime quelqu’un à la folie mais elle ne veut pas dire qui.

-          Oh, poucette. Vas-y, dis à ton grand frère chéri qui est l’heureux élu.

-          Je ne dirai rien. Pas à toi. Pas à Delphine. A personne. J’ai le droit d’avoir mes secrets.

-          On la chatouille ?

-          Yep, on n’a pas le choix. Vas y, Delphine, tiens ses bras, je m’occupe de son bidou.

-          C’est parti !

-          Non…….. Arrêtez ! C’est pas juste ! J’en ai marre !

-          Delphine ! Martin ! Vous avez quatre ans ou quoi ? Laissez votre sœur tranquille et arrêtez de faire les fous !

 

***

 

-          C’est quand même fou !

-          Quoi donc, Delphine ?

-          Ben, ce perroquet ! Ca fait quatre ans qu’on l’a et il a jamais dit un mot !

-          Tu sais, je crois que c’est plus compliqué que ce qu’on ne pourrait croire à première vue. Un perroquet, ça n’est pas une éponge.

-          Tu veux dire quoi, là, Ed ?

-          Et bien, pour qu’il parle, il faut qu’on lui apprenne.

-          Genre : le regarder dans le blanc des yeux et lui dire « Twâ, Cô-cô, Mwâ Dèèl-fii-euneu » ?

-          Oui, genre. En tous cas, ne pas croire que sous prétexte qu’il entend parler toute la journée, il va tout répéter.

-          Ca, c’est clair, Coco, il ne répète pas tout. Il dit qu’il serait gêné.

-          Euh, la picropuce, on peut savoir ce que tu cherches à exprimer, là ?

-          Oh, ça va, hein, Delphine ! C’est pas parce que t’es jalouse de moi que tu peux me parler comme ça.

-          Jalouse de toi ? Mais t’es dingue ou quoi ?

-          Oh ! oh !oh ! Pause, les filles. Clarisse, tu laisses entendre que Coco parle ? Quand l’as-tu entendu ?

-          Plein de fois. La nuit.

-          Tu te lèves la nuit ?

-          Euh…

-          La vérité, Clarinette !

-          Ben oui, tu dois comprendre, p’a. C’est pour répéter ma choré. J’attends qu’il y ait plus de bruit et alors, j’en profite. J’ouvre les tentures et avec la lumière de la rue, les vitres font comme une glace. Je me vois super bien. Je fais semblant de chanter pour pas vous réveiller, et je répète.

-          Ah oui d’accord !

-          Quoi, mon amour ?

-          Ta fille de dix ans répète sa choré la nuit !

-          Notre fille de dix ans, tu veux dire ?

-          Ma sœur est tarée !

-          Delp…

-          …phine !

-          Oh, ça va, je me casse !

-          Clarinette, ma chérie, faut arrêter avec cette histoire de choré.

-          Mais p’a, c’est pas ma faute ! J’ai la danse dans le sang et c’est toi qui chaque jour me demande d’arrêter de chanter. J’ai pas le choix, tu vois, il faut que je me lève la nuit. C’est plus fort que moi.

-          On va trouver un compromis, poucette. Tu peux répéter ta choré deux heures le soir si tu ne te lèves plus la nuit. Et que tu changes de disque.

-          OK, ça va si je choisis « Mad about you » à la place de « Crazy » ?

 

***

 

- Ouf ! ça y est. Enfin un peu de silence. Ecoutez ça : rien. Pas un mot. Nada. Le calme. L’immensité absolue et infinie du calme. Le pied intégral. Si j’étais souple, je prendrai une pose yoga pour fêter ça. Ah !! mes nerfs. Enfin détendus ! Et mon cœur. Enfin à un rythme normal. Hm…. J’adore les fins de journée, entre chien et loup. Quand tout s’arrête progressivement. L’un va dormir, l’autre le suit. Et ainsi de suite. Et puis la nuit. Totale. Silencieuse. Parfois, la mini refait une apparition surprise d’une petite heure, mais rien de méchant, juste quelques bribes de chanson fredonnées d’une voix étouffée. Et puis, elle toute seule, ça va. C’est ça leur problème, ici : chacun séparément, ça va. Mais dès qu’il y en a deux dans la même pièce, ça devient la folie ! Oups ! Pardon ! Pardon ! Il faut que je surveille mon langage ! Je vais finir comme eux sinon. De toute façon, assez parlé. N’abusons pas des bonnes choses. Parler, c’est mon secret. Il vaut y veiller.

20:42 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, ados, perroquet, folie, fous, vie de famille |  Facebook |

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