28/06/2010

Ah! les bonnes manières...

Comme un feu qui couve


Gwenaëlle s’agaçait par avance de cet énième dimanche chez ses beaux-parents. Chaque déjeuner dominical était pareil aux mille précédents et aux mille suivants. Tout ce qu’il y avait à en dire tenait en quelques mots : une journée molle où dans une sorte de rêve éveillé, elle entendait, sans réellement les écouter, les avis éculés de son beau-père sur tout et n’importe quoi, en particulier la vie et la mort. Antoine de Naeyer venait d’une autre époque, celle de plus en plus éculée où le Pater Familia discourait devant sa petite tribu béate d’admiration, tremblante de peur ou médusée par tant de bêtise mais néanmoins silencieuse. Il avait été un chirurgien brillant : il était alors de bon ton, dans la bonne société, de se faire enlever l’appendice par le « Professeur de Naeyer » (en insistant bien sur les r et en ne prononçant surtout pas son nom à la flamande). Mais justement, il n’opérait quasiment que des broutilles et cela ne lui donnait aucun droit pour discourir sur des questions comme « Où commence la mort et où s’arrête la vie ? Y a-t-il un moment où les deux se superposent ?».

 

-        Ses avis sur vie et la mort, « ce qu’il importe de faire » ou « ce qu’il serait indécent d’essayer », « quand on peut espérer la réussite » ou « quand il ne reste plus qu’à faire face à l’échec ». Dieu que c’est exaspérant ! En plus, pour ce qu’il y connaît !

-        Tu parles toute seule, ma chérie ?

 

Louis venait d’entrer dans le dressing et admirait sa femme, singeant son père à merveille et parlant à voix haute, sans sembler sans apercevoir.

 

-        Désolée mon amour. Tu sais à quel point ces déjeuners me rendent folle.

-        Je sais. Mais si l’on n’y va pas, ma mère est seule à devoir se farcir ses élucubrations. Tu imagines ? La pauvre devrait tenir des heures sans pouvoir ne serait-ce que s’éclipser une seule seconde...

-        Ta mère est une sainte. Si jamais tu commençais à ressembler à ton père, je ne pourrais que te quitter.

 

Louis éclata de rire.

 

-        Pour que je ressemble à mon père, il faudrait que je devienne fou de moi-même. Mais je ne suis fou que de toi : ta peau brune malgré tes cheveux roux, les tâches de rousseur qui décorent ton nez, tes yeux comme l’ambre, ...

-        Flatteur !

-        D’accord, j’arrête Miss Caramel. Tu es prête ?

-        Et comment ! Tu as vu ? Il fait au moins trente degrés mais j’ai bien mis des mocassins, un pantalon de toile et un chemisier : je suis digne de toi.

 

Gwenaëlle faisait mine de s’amuser de ces détails mais ils lui brûlaient le coeur. Louis avait la délicatesse de ne pas y revenir car, de toute façon, rien de ce qu’il pourrait dire n’adoucirait les plaies de sa femme. C’était une longue histoire, une « histoire de famille ». Même après six ans, Gwenaëlle en souffrait encore. Elle aurait certes aimé que son beau-père, passionné par ces questions philosophiques, s’intéresse à son travail à elle. Mais elle n’était qu’infirmière, ce qui, pour Antoine, revenait à affirmer qu’elle n’avait aucune compétence si ce n’est celle de se faire culbuter par les médecins. Jusqu’à réussir à lui voler son fils chéri, d’ailleurs. Antoine ne lui avait jamais pardonné cet outrage et lui avait fait sentir dès la première rencontre qu’il ne la tolèrerait qu’à grand peine. Et c’est probablement cela qui était le plus difficile pour Gwenaëlle : cette injustice permanente décrétée par Antoine.

 

-        Parents ouvriers se saignant aux quatre veines pour me payer des études d’infirmière. Premier job dans une petite clinique de mon village. Vie pépère toute tracée. Et puis, coup de théâtre : fusion de plein de petites cliniques au sein d’un grand hôpital. Arrivée de nouveaux médecins. Rencontre avec Louis. Rouge aux joues. Découverte que Louis est ce que ma mère appelle « un fils de famille ». Résignation : comme disait ma grand-mère « celui-là, il te couchera mais il ne t’épousera pas ». Drague intense de Louis. Renoncement : pas question de n’être pour lui qu’un joli souvenir dans quelques mois. Demande en mariage de Louis. Bonheur intégral. Rencontre avec Antoine. Allergies.

 

« Aoûtats », avec dit son dermato d’amoureux. Gwenaëlle n’en croyait pas un mot. Sa peau marbrée, elle la devait au regard condescendant de son beau-père. Elle pouvait lire les regards, c’était facile avec un peu d’entraînement et, à la clinique, elle suivait quasiment une formation intensive. Dès qu’il l’avait vue entrer, Antoine s’était moqué d’elle : « La petite Gwenaëlle Visscher, la fille du cordonnier, chez le très célèbre Professeur de Naeyer. N’importe quoi. J’ai d’autres ambitions pour mon fils ! Une femme d’une autre qualité, qui saura lui donner des héritiers aux cheveux blonds bien lisses. Pas cette catin aux mèches entortillées, rousse comme Eve, aux yeux de feu comme ceux d’un serpent. Cette fille n’a rien à faire ici, ça se sent. Elle-même le sent. Elle n’a rien de commun avec nous ; même pas les bonnes chaussures.»

 

Gwenaëlle avait regardé ses pieds et Antoine avait rougi. Il devait se dire qu’en plus, c’était une sorcière. Gwenaëlle n’avait pourtant fait qu’accompagner les yeux de son beau-père. Sur le moment, ça l’avait amusée. Le soir, elle en avait pleuré. Il avait raison. Elle ne devait pas lui prendre Louis. Elle ne saurait pas le rendre heureux, elle qui ne savait même pas que l’été, à la campagne, dans les belles propriétés, on ne porte pas de sandalettes mais bien des chaussures fermées.

 

-          Mais vous l’avez pris pourtant, votre Louis !

-          J’ai parlé à voix haute ?

-          Qui sait ? Peut-être ais-je lu dans votre regard ?

-          Vous êtes en grande forme, Monsieur Fontaine !

-          Je sais. C’est grâce à vous, Gwenaëlle : vous m’amusez. Neuf fois sur dix, au milieu d’une de nos conversations, vous partez dans vos pensées. Vous êtes face à moi, le regard ailleurs et puis, après quelques minutes, vous parlez à voix haute sans vous en rendre compte. C’est merveilleux : vous apportez une vraie fraicheur dans ma vie de vieux fou.

-          Merci, je prends note de ce merveilleux compliment.

-          Vous devriez. Cette… disons « ingénuité » vous permettra de vous sortir de bien des situations agaçantes.

-          Oui… j’imagine. Par exemple, je pourrais dire au Directeur médical, sans avoir l’air d’y toucher, qu’il commence franchement à me courir sur le haricot avec sa position de principe contre les soins palliatifs. Ca m’aiderait vraiment !

-          Vous êtes plus intelligente que cela. Imaginez : vous pourriez faire semblant de ne pas vous rendre compte de parler à voix haute… et remettre votre beau-père à sa place.

-           Monsieur Fontaine, je crois que je préfèrerais encore affronter le Directeur médical ! Jamais je n’oserais m’opposer à Antoine.

-          Vous vous snobez, Gwenaëlle. C’est purement incroyable.

-          Mais vous dites n’importe quoi. On ne peut pas se snober soi-même !

-          Si. En se diminuant sans cesse comme vous le faites. En évitant de reconnaître qui on est et en ne cherchant pas à l’affirmer. En se mentant. En se montrant pleutre.

-          Pleutre ?

-          Froussarde.

-          Je ne suis pas une froussarde.

-          Qu’avez-vous fait pour en être aussi certaine ?

-          J’ai épousé Louis. J’ai demandé à mon père, « le cordonnier » comme dit Antoine la bouche pincée, de me mener à l’autel, devant tout le village, devant toutes les fréquentations si bourgeoises dont se vante mon beau-père. Le jour de mon mariage, j’ai porté des sandales et j’avais même verni mes ongles en rouge carmin. J’ai donné deux filles à Louis, rousses comme moi, aux yeux caramel comme moi.

-          Très bien. Et depuis ?

-          Comment ça depuis ? Je déjeune chez Antoine chaque dimanche. Je suis là, même si je déteste cela, car chaque déjeuner de plus chez lui est une victoire contre lui.

-          Vraiment ? Que gagnez-vous encore comme match chez lui ?

-          Je…

 

Monsieur Fontaine avait alors fait semblant de tomber endormi. C’était sa technique bien personnelle pour mettre fin à une conversation. Si possible à une conversation qui poursuivrait Gwenaëlle pendant de longues heures.

 

-          A quoi penses-tu, ma chérie ?

-          A Monsieur Fontaine.

-          Le vieux fou ?

-          Mais enfin Louis, qu’est-ce qui te prend ?

-          C’est lui-même qui m’a dit de l’appeler comme ça !

-          Quand même… Je ne comprends pas pourquoi il tient tellement à ce surnom. Il n’est pas du tout fou. Parfois un peu… comment dire…

-          Te poussant dans tes derniers retranchements ?

-          Tu le connais bien, on dirait !

-          Je suis tombé sur lui quelques fois, quand je passe te faire un coucou. La première fois, il était avec Mélina, tu sais, la mère de ma secrétaire ?

-          Oui, oui, je vois bien. Ils sont souvent fourrés ensemble avec un drôle d’air, comme des enfants en train de tenter de mettre les doigts dans la confiture.

-          Il m’a demandé quand est-ce que je cesserais de me comporter en « fils de ». Sur le moment, je l’ai très mal pris car je suis tout sauf un snob. Et puis, plus tard dans la journée, j’ai compris que ce qu’il voulait dire, c’est que je devais être moi-même, sans toujours me comparer à mon père. C’était tout bête et ça fait longtemps que je le savais. Mais ce qui m’a vraiment surpris, c’est qu’il m’ait dit ça directement. Sans chichis, sans jeu social.

-          Oui, c’est typiquement ça. Il t’oblige à affronter tes peurs.

-          Monsieur Fontaine est un pirate !

 

Gwenaëlle se sentait bien. Penser à Monsieur Fontaine et Mélina, penser à ses patients, à l’hôpital où Louis et elle étaient dans leur cocon, bien plus encore qu’à la maison, malgré la présence de leurs deux petites filles, oui, cela lui faisait du bien. Elle se sentait légère, en phase avec elle-même : qu’importait les déjeuners familiaux, il y avait tout le reste de la semaine, il y avait l’éternité. Quelques heures molles d’un dimanche ne pesaient pas bien lourd. Mais quand même : combien d’années lui faudrait-il pour arriver à imiter Anne-Marie, sa belle-mère ? Sous un air rempli d’amour et d’estime envers son « grand professeur de mari », il était clair qu’elle voguait sur des mers intérieures appelées cuisine du terroir, dernier Marc Levy et sudoku niveau trois.

 

-          Tu penses à ma mère ?

-          J’ai encore parlé à voix haute ?

 

Louis était hilare ; il opinait du chef, tout en garant la voiture dans l’allée devant la villa.

 

-          Il faut vraiment que je me surveille. Je vais finir par faire une gaffe du tonnerre !

-          Détends-toi, ma CaraBelle. Il est ennuyeux au possible et, je te l’accorde, il a quelque chose de l’ogre ; mais il n’a jamais mangé personne. Même pas les brus appétissantes !

 

C’était en riant qu’ils avaient salué Anne-Marie. Elle semblait pareille à elle-même : cheveux coupés au cordeau, coloration blonde impeccable, ongles nets et sans vernis, pas un voile de maquillage. Pantalon de lin beige. Chemisier fin de la même couleur, parsemé de légers motifs orangés quasiment imperceptibles. Gwenaëlle avait donc été particulièrement surprises par la paire de boucles d’oreille en plastic orange que sa belle-mère avait accroché à ses lobes. On aurait dit un bijou de pacotilles, de ceux que les enfants réclament devant les distributeurs aux caisses des supermarchés.

 

-          Victoire les trouve très jolies.

-          J’ai dit quelque chose ?, interrogea Gwenaëlle, un peu inquiète.

-          Non, pas du tout, ma chérie. Mais j’ai vu ton air surpris.

-          Désolée… Ca vous ressemble si peu.

-          Ou alors, ça ressemble beaucoup à la femme que je suis mais que je cache ?

 

Gwenaëlle resta coite. Si sa propre belle-mère se rebellait, où allait-on ! Peut-être que Monsieur Fontaine avait raison, peut-être qu’elle devait se battre davantage, elle aussi. Oui, elle devait cesser d’être passive devant les monologues de son beau-père. Car ça ne lui ressemblait pas, cette nonchalance lisse ; ça ne lui ressemblait plus. Elle était la Flamme, désormais. Bouillante, dansante, pleine d’énergie et de chaleur. Monsieur Fontaine le lui avait bien expliqué, il y a quelques jours. Il l’avait révélée à elle-même. La Flamme… Au début, elle avait tiqué :

 

-        C’est parce que je suis rousse que vous dites cela ?

-        Bien sûr que non. Je ne suis pas sénile.

-        Je ne vois pas le rapport.

-        Les séniles, ils vous appellent la Fée Caramelle. Parce que vous êtes gentille, rousse, enfin, plutôt entre le blond et le roux si vous voulez mon avis, et que ça fait un jeu de mots avec votre prénom, là, Gwenaëlle. En plus, votre mari, il vous appelle parfois Miss Caramel, bien que je préfère quand il vous surnomme CaraBelle. Bref, La Fée Caramelle, c’était tout trouvé pour qui n’a pas beaucoup d’imagination.

-        Arrêtez de faire le vieux gronchon. La Fée Caramelle, c’est sympa.

-        Je ne trouve pas. D’ailleurs, ils vous appellent comme ça notamment parce que vous êtes rousse. Je croyais que ça ne vous plaisait pas.

-        Je n’aime pas être réduite à cela. Mais ils ne le font pas : ils ajoutent « Fée ». Il y a pire comme qualificatif.

-        Certes mais si, à quoi, trente-cinq ans ?

-        Trente-trois, merci.

-        Quelle importance ? Enfin, si à votre âge, vous estimez qu’être une fée sympa c’est mille fois mieux que d’être une flamme, libre à vous. Mais c’est vraiment pathétique.

-        Je ne vous suis pas, Monsieur Fontaine.

-        La vie est un combat. Du premier au dernier souffle, et même au-delà. On vous l’enseigne : la première respiration brûle les poumons du nouveau-né. Elle ne se prend qu’au prix d’une douleur extrême. On en pleure. La dernière est du même acabit, si vous voulez mon avis. On la rejette. On ne la veut pas en soi, le plus longtemps possible. Mais elle, elle sait que c’est son heure. Elle ordonne. Elle vous oblige à la boire. Vous la lampez, forcé. Vous êtes battu par une toute petite respiration, qui se met à irradier dans tout votre corps. Vous sentez chacune des cellules de votre corps alimentée par l’oxygène, c’est comme une guirlande de Noël qui s’allumerait, ampoule après ampoule. Mais c’est un poison. Cette sorte de grâce ultime, ce premiers pas vers la sérénité est le dernier. Vous allez y passer. Encore quelques centaines de milliers de cellules et ça sera terminé : vous serez une étoile filante.

-        C’est beau ce que vous dites, Monsieur Fontaine

-        Mais bon sang, Gwenaëlle, arrêtez ! « C’est beau, c’est bien, je suis un ange, une fée, une bonne sœur sans cornette ». C’est mièvre, mielleux, c’est… judéo-chrétien ! La vie n’a rien à voir avec ce langage. Il faut se battre pour elle, jusque dans ses dernières limites. C’est ce que vous faites, Gwenaëlle, pour les autres. Comportez-vous aussi comme cela pour vous-même : soyez votre guerrière. Ne laissez personne vous volez ne serait-ce qu’un instant. Croyez-moi : un jour, un instant, c’est tout ce qu’il vous restera.

 

Gwenaëlle fut tirée de sa rêverie par Charlotte, deux ans. Sa fille était prise d’un fou rire en plein milieu d’une tirade de son grand-père. Une abeille semblait être la cause de ce grand bonheur mais Gwenaëlle ne pouvait se résoudre à exclure totalement l’ineptie des propos qu’Antoine déversait tout en préparant l’apéritif. Louis, oui, son Louis, le sage, le docile « fils de », prétexta à cet instant un appel de l’hôpital et s’éclipsa, alors que son GSM n’avait ni sonné ni vibré, Gwenaëlle en était certaine. Victoire, quatre ans, jouait pieds nus dans l’herbe (ô crime de lèse-bourgeoisie) et Anne-Marie affichait, pour une fois, un air clairement détaché. Elle n’écoutait pas et ne cherchait même plus à donner le change. Chacun, finalement, menait sa petite rébellion contre Antoine. Certes, sans grande esclandre, sans éclat de voix et bris de verre, mais quand même. Il n’y avait qu’elle pour ne rien tenter. Gwenaëlle enrageait intérieurement. Elle était nulle, sans étincelles. Elle méritait bien son surnom de Caramelle : du sucre fondu tout filant. Voilà ce qu’elle était. Monsieur Fontaine se trompait bien quand il lui disait :

 

 

-          Vous êtes une flamme, Gwenaëlle, certes pour votre couleur de cheveux et celle de vos yeux. Mais surtout car, comme elle, vous avez de l’énergie à revendre, vous vous battez pour faire exister vos rêves, comme celui de vous occuper correctement de vieux fous comme moi. Comme le feu, vous enfoncez les portes, faites péter les fenêtres pour réaliser vos ambitions. Vous êtes capable du pire – consumer d’amour jusqu’à la moelle, il n’y à qu’à voir Louis, il n’est plus rien sans vous- , mais aussi et bien plus du meilleur : réchauffer les âmes et assainir les esprits au dernier moment. Car vous êtes celle qui recueille les étincelles de vie.

-          Le truc qui fait que Dieu a rendu l’homme vivant après l’avoir modelé ?

-          Il faut vraiment vous débarrasser de cette éducation chrétienne, Gwenaëlle ! L’étincelle de vie, ce sont ces quelques watts d’électricité qui nous sont donnés pour faire fonctionner l’essentiel de ce que nous sommes. Le jour où nous naissons nous obtenons cette étincelle. Nous l'oublions tous car nous n’en avons pas besoin. Lorsque tout notre corps pourrit, il ne reste finalement que cela. Quelques grammes qui vont nous permettre, pendant quelques temps, de survivre. D’être encore un peu ce que nous préférions être quand nous étions emplis de vie. D’être encore, qui sait ? Un parleur. Un lecteur. Un admirateur d’oiseau. Un humeur d’odeur. Un gourmand. Un amant, peut-être. D’être encore une fois, avant la fin.

-          Je sais que vous n’aimez pas que je le dise mais c’est beau.

-          Ce que j’aime imaginer, c’est que vous accumulez toutes ces étincelles en vous. Car vous êtes la dernière à nous voir non pas tel que nous sommes, mais tel que nous nous sommes toujours aimé. Toutes ces petites doses d’énergie, vous les ingurgitez inconsciemment lorsque l’on devient une étoile filante. Et chaque jour, la flamme que vous êtes grandit. Vous devenez un grand feu qui couve, plein de notre espoir fou : que notre essence, elle, ne disparaîtra pas. Qu’elle nous survivra.

-          Monsieur Fontaine, arrêtez. Vous allez me faire pleurer.

-          Ca n’est pas le but, Gwenaëlle. Vous me permettrez de partir l’esprit léger, confiant. En retour, profitez de cette force que je vous donnerai: abattez des montages, toisez les cimes, construisez des châteaux. Osez.

 

Monsieur Fontaine avait souri en faisant mine de s’endormir.

 

Pleine de toutes ces belles paroles, Gwenaëlle s’était sentie remplie d’énergie. Elle était montée quatre à quatre à l’étage de la Direction, situé au dernier au sommet de la tour, bien entendu, comme pour se protéger de ce virus hautement contagieux qu’est la mort. A ce moment-là, tout lui paraissait facile. Tout l’était en fait, puisque le plus dur dans une vie – mourir -, ses patients le faisaient chaque jour. Elle était réellement la Flamme : elle lècherait  avec des mines de chatte n’importe quelle porte avant de la faire céder et de s’y engouffrer tel un félin ayant humé sa proie. Elle encerclerait d’arguments le Président du Conseil médical jusqu’à ce que le pauvre homme, sans avoir compris comment, signe la reconnaissance de trente-cinq lits « soins palliatifs », ce qu’elle attendait depuis si longtemps.  

 

Ah ! quel moment de grâce divine. Monsieur Fontaine était peut-être un vieux fou, mais ses élucubrations valaient cent fois mieux que les monologues de son beau-père. Ils lui faisaient du bien, il lui donnait de la force, du courage. Il la rendait fière d’elle-même. Gwenaëlle brûlait de dire tout ça à Antoine : « Désormais, s’en est fini de vos certitudes confites : on ne soigne plus jusqu’à trépas. La mort vient à pas de souris. Elle rôde et on sait tous qu’il n’y a plus rien à faire, alors, désormais, on ne fait plus rien de médical ; mais la vie est encore là, elle ne se résigne pas facilement. Alors, on la protège, on lui donne de quoi être la plus douce et la plus légère possible. On accompagne, on écoute, on se fait mère et amie. On fait des crêpes pour tout le monde, on donne du riz au lait à celui qui préfère cela, et on ajoute même un fin filet de caramel. On …

 

-          Vous croyez vraiment à ces âneries ?

-          Antoine !

-          Papa !

-          Aurais-je parlé à voix haute ? demanda Gwenaëlle d’une voix enjouée.

 

Devenu une étoile filante, Monsieur Fontaine s’amusait beaucoup : sa petite étincelle avait permis à Gwenaëlle de sortir enfin du caramel des convenances où, avait-elle cru, elle devait confire pour tenter de plaire.

Commentaires

Je découvre vos nouvelles et avoue être séduit par votre style. N'ayant pas trouvé de formulaire de contact sur ce blog, je vous invite à travers ce commentaire à prendre attache avec moi par retour de courriel ou via mon site...

Écrit par : Sébastien | 04/09/2011

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