10/09/2007

Au-delà des apparences

Nous partirons, tu verras  Cela faisait un an, quasiment jour pour jour, que son entreprise avait connu un « boom » extraordinaire.  Dans la région, on ne le regardait plus qu'avec une envie un peu malsaine. La nuit chaque nuit le même cauchemar revenait : animal traqué qui cherchait à s'enfuir mais ne parvenait pas à trouver une issue le menant à la liberté, il finissait épinglé dans un cadre, montré en exemple dans la salle des mariages de la mairie. Ce mauvais rêve le laissait en nage et incapable de se rendormir. Cela durait depuis des mois. Ses cernes grossissaient, ses côtes se faisaient saillantes et, déjà, les aubes n'étaient plus que des crépuscules.  Tout était allé très vite. Le matin même où la gazette du coin avait raconté son histoire, les notables s'étaient entichés de lui et en avaient fait leur mascotte. Les mêmes l'avaient traité de fou et s'étaient grassement moqués de lui les mois précédents, après l'avoir ignoré pendant de longues années. Mais devant cette réussite affichée sur la voie publique, ils avaient changé de tactique : les invitations à rallier les clubs d’œuvres locales avaient plu et un tourbillon de sollicitations s'était emparé de lui.  Il lui semblait que depuis ce fameux titre Jean-Michel Ravens, la preuve que tout est possible, il n’avait plus jamais réincarné son corps, passant ses journées en représentation. On ne l'appelait plus Le Charbonneux mais on lui donnait du Monsieur, du Vous. Cela tournait au cirque mais comment faire marche arrière ? Le petit monde bourgeois de ce coin perdu de province s'était approprié sa réussite, le présentant comme l'enfant d'une région qui sortait enfin du marasme économique, grâce à eux. Ils disaient: « Regardez cet homme, c'est notre créature. » et tel un de ces Indiens résignés que l'on ramenait autrefois des Amériques, il paraissait là où on l'invitait et se laissait faire. Le premier jour, il aurait dû abattre son gros poing calleux sur le crâne d’un de ces pédants. Mais il avait ri avec eux, trop content que ces hommes qu'il avait longuement admirés le considèrent enfin comme l'un des leurs. Après, cela lui avait laissé un goût saumâtre dans la bouche et, quand la nausée était venue, il était déjà trop tard.  Fils d'ouvriers, de marchands de charbon, il n’aurait jamais dû être admis parmi eux, dans le velours des salons où pharmaciens, notaires et dentistes, fumaient le cigare en maudissant leur petit personnel. Et puis, le miracle avait eu lieu, sa « success story à l’américaine », disaient les jeunes du quartier. Flairant avant tout le monde que la société ne se contentait plus de parler d'écologie mais orientait inexorablement sa consommation vers elle, il avait tout changé dans l'entreprise familiale. Fini le charbon à la poussière noire qui se dépose n'importe où. Désormais, on vendrait du bois, uniquement du bois : en pellets, boules de copeaux agglomérées, en bûches, en petits bois, à la stère, en palettes, en sacs, même à la pièce. Les secrétaires seraient habillées de blanc, on planterait des arbres dans la cour et on y dessinerait de petits sentiers de pavés ocre. Il y aurait même une fontaine jaillissant dans une pièce d'eau où paresseraient tranquillement quelques koïs. Tout respirerait le propre, le net, l'idéal. Et avec l'argent qui rentrerait, on construirait une salle d'exposition dans l'ancienne grange pavée de belles pierres bleues où feux ouverts, cassettes, inserts, poêles et cuisinières, seraient comme des bijoux dans leurs écrins. La clientèle viendrait, toujours plus nombreuse et plus riche, prête à dépenser davantage en regardant moins sur la qualité.  Et il avait réussi. Au-delà de ce qu'il avait pu imaginer. Son rêve avait déployé ses ailes et l'avait absorbé tout entier.  S'il lui fallait une seule preuve de sa non-existence, il l'avait chaque soir en rentrant chez lui. Sa femme était devenue une inconnue : il ne se souvenait plus de ses gestes pour attacher ses cheveux en queue de cheval, ni de son sourire qui lui faisait naître des soleils autour des yeux, ni même de l'odeur de son cou au réveil. Il se rappelait bien son prénom Elisa et qu'il l'avait aimée comme un fou, mais c'était à peu près tout. Il était trop las pour trouver la force intérieure qui lui ouvrirait la porte des souvenirs et il y avait bien longtemps qu'ils ne se parlaient plus. Quand donc auraient-ils trouvé le temps ? Il partait à l'aube, après ses heures d'insomnie, et rentrait après diverses manifestations, à des heures déjà matinales. « Elle dort », c'était la seule chose qu'il savait encore de sa femme. « Elle dort quand je pars, elle dort quand je rentre. »   Au début de cette histoire, elle lui avait demandé de mettre la pédale douce, de stopper un peu les choses. Mais c'était encore l'époque où il était naïf, prêt à croître son entreprise fragile comme un château de cartes, alors il avait refusé. « C'est trop tôt, on peut encore tout perdre », avait-il dit. Elle était patiente, elle avait attendu. Quelques mois de plus, juste avant l'article du quotidien local. Là, elle l'avait supplié : « Partons quelques jours en congé, prenons un vol vers le chaud ». Il n'avait pas voulu, l'hiver venait de démarrer, il tenait à surveiller les commandes. « Nous partirons, tu verras, plus tard ». Et puis, l'accélération de sa vie l'avait laissé sur le carreau.

« Elle dort et moi, je suis là, comme un con, à ne pas vouloir m'endormir, pour ne plus faire ce rêve idiot, alors que je tombe de sommeil et que je ferais bien de me reposer, d'enfin m'arrêter. Elle avait raison Elisa, nous aurions dû nous évader avant que les portes de cette prison dorée ne se referment sur nous. »  Il parlait seul, comme il le faisait depuis plusieurs semaines, tout en armant son arme. « Mais ce n’est pas trop tard» remarqua-t-il avant de tirer un coup. Elisa ne broncha pas: « Elle dort » murmura-t-il. Il tira un second coup et tout s'arrêta. 

15:08 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook |

Commentaires

T'es tu vraiment inspirée d'un fait divers?

Prisonnier de son succès, détruit par sa réussite, ton héros pourrait paraître invraisemblable. Il ne l'est aucunement tant ta plume nous conduit progresivement vers la chute.

Écrit par : danielle | 12/09/2007

progreSSivement (évidemment)

Écrit par : danielle | 12/09/2007

Le mot stère est masculin !

Écrit par : Milou | 13/09/2007

Salut Emma!
Terrible et implacable! Un texte dont on sent venir la fin sans que cela n'entache le rythme et la nouvelle. Bien écrit comme toujours! (je n'ai pas relevé les fautes en lisant: j'étais prise par le fond, non par la forme!)
Je travaille à mon nouveau blog et te préviendrai quand ce sera fait.
A plus!

Écrit par : EmmaBovary | 13/09/2007

Vraiment prenant! On se sent emporté dans l'histoire de cet homme qui n'arrive plus (comme tant d'autres) à rester maître de son destin! La fin m'a surprise en fait, je ne sais pas pourquoi j'ai pensé en lisant à un happy end...

Écrit par : Malena | 12/10/2007

Je me suis laissé porté par le ton, et j'aime ta fin abrupte, sans concession. Belle maîtrise. Jeff

Écrit par : jeffjoubert | 29/12/2007

Emporté par l'éclosion de ton monde, j'aime ta fin. Belle maîtrise de l'exercice de la nouvelle. jeff

Écrit par : jeffjoubert | 29/12/2007

j'aime beaucoup

Écrit par : Anaïs | 05/02/2008

Grand plaisir que celui de découvrir cette écriture là ! Je prends une option "penser à revenir régulièrement, ne pas hésiter à fouiller".

Merci pour ça.
Amitié
Romane

Écrit par : Romane | 09/03/2008

Incisif, percutant, maîtrisé, du suspens et une implacable démontration ! j'ai beaucoup aimé la justesse du ton , cet homme à qui la vie échappe, complètement dépassé et pris dans une spirale infernale, dépossédé de lui-même est criant de vérité !

Écrit par : chrystelyne | 26/03/2008

Un bon texte, bien mené, tristement plausible. J'ai beaucoup aimé.

Écrit par : Coline Dé | 01/01/2009

J'ai beaucoup aimé, tout simplement.

Cela m'a fait prendre encore plus conscience qu'il ne faut pas oublier de vivre!!!

Écrit par : Stéphane | 13/02/2009

Bonjour, Aux aléas de mes recherches sur Internet je suis tombé sur votre blog et vu votre talent je me permet de vous inviter sur notre forum www.palmiereveur.forumparfait.com pour partager cette passion avec nous (peinture,ecriture,conte,nouvelle, poesie et musique). Bonne continuation ;-)

Écrit par : nathalie | 30/04/2009

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