30/07/2007

C'est l'été, prenons la mer

Un trésor...
 
J’ai découvert un trésor dans ton île, grand-père. Exactement comme tu me l’avais prédit.

Je suis partie tôt, vers cinq heures. La journée s’annonçait magnifique, je le devinais à la façon dont le soleil embrasait l’écume sans que le vent ne s’en mêle. Car même si je suis incapable de répéter exactement tes paroles, mélange de proverbes, de bon sens et de quarante années de pêche, je peux humer le temps qu’il fera. Comme si j’avais un sixième sens.

Tu as si souvent expliqué des histoires de soleil rouge et de vent d’est à la petite fille que j’étais et qui te suppliais de la prendre avec toi sur le bateau ! Te souviens-tu ? Je courais dans l’escalier, à peine réveillée mais déjà habillée d’un short et d’un T-shirt pour que tu ne puisses pas me renvoyer. Je te suppliais de m’emmener en te promettant d’être sage. Tu riais : « Mais il va faire tempête, aujourd’hui, Elisa ! Tu ne le sais donc pas ? » Et devant mon ignorance, tu m’expliquais le vent, son irritabilité qui faisait lever la mer, s’entrechoquer les nuages avant de les faire crever et se vider de toute l’eau volée à l’océan. Je te regardais, émerveillée. Il fallait que tu sois un peu magicien pour connaître autant les éléments.

Avant de monter dans ton petit bateau de pêcheur, aussi brinquebalant que tu l’es désormais, je n’en menais pas large. Oh, bien entendu, j’ai le pied marin, mais allais-je y arriver ? Depuis combien de temps n’avais-je pas pris la mer ? La dernière fois, je devais avoir quinze ou seize ans et nous nous étions disputés car je voulais rentrer tôt pour partir bronzer sur la plage. Tu m’avais appelée « la touriste » en riant. J’avais marmonné entre mes dents « vieux con » et tu l’avais entendu. Tu étais déçu de moi, je le savais. Oh, pas tellement pour ces quelques mots mais bien pour le glas qu’ils signifiaient : j’avais grandi, je ne prendrais pas la relève même si c’est ce que je t’avais seriné pendant des années.

Ton sang coulant obstinément dans mes veines, je ne me suis pas trompée. J’ai retrouvé les gestes d’autrefois et j’ai navigué entre bancs de sable et courants, comme si la carte de l’océan était imprimée au fond de moi. Il faut dire que nous avons tant de fois traversé l’eau ensemble ! Il devait bien m’en rester quelque chose.

J’ai accosté. L’île était grande comme un mouchoir de poche, on aurait dit une grosse dune égarée là. J’ai gravi la côte qui montait vers les deux menhirs, comme tu me l’avais conseillé. Je me suis retournée pour faire face à la mer. Je me suis couchée à plat ventre et, les yeux posés sur la ligne d’horizon, j’ai attendu en comptant les vagues.

Au bout d’un moment, je me suis relevée, parfaitement sereine. Tu avais raison : les rouleaux reviennent inlassablement. Ils semblent s’en aller mais ce ne sont que des faux départs. A peine les croit-on disparus, perdus à jamais, que déjà, on les retrouve, plus forts, plus vigoureux.

Oui, grand-père, ton île abrite bel et bien un trésor : l’espoir. Bien sûr, tu vas mourir puisque les médecins en ont l’air si certain. Un jour plus lointain, ce sera mon tour. Mais, dans un temps encore plus éloigné on se retrouvera. Tu reviendras et moi aussi. Et tout recommencera.

15:45 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : grand-pere, bateau, ile, mer, ocean, reincarnation, espoir, nostalgie, regrets |  Facebook |

04/07/2007

C'est l'été, partons voir du pays...

Rome dans un miroir

 

C’était l’été qui précédait nos vingt ans de mariage. Tu ne me voyais plus depuis longtemps. J’étais devenue pour toi un élément du décor, au même titre que les rideaux à fleurs du salon ou le petit meuble en chêne de l’entrée. Je ne sais pas si tu m’aimais encore ; j’imagine que oui : tout au fond, quelque part entre ton âme et tes souvenirs, il devait bien y avoir un reste de sentiments. Le problème était plutôt dans les couches qui s’étaient installées progressivement entre ton cœur et tes yeux : en plus de te masquer la vue, elles t’avaient rendu aveugle à tes propres sentiments.

 

J’avais essayé plusieurs fois d’enflammer tous ces voiles mais sans succès. Alors, j’avais joué avec eux, cherchant tant bien que mal à m’en faire de ces parures orientales qui t’auraient rendu fou. Comme rien ne marchait, je m’étais résignée. Nous errions l’un à côté de l’autre, conjoints mais non plus amants.

 

Chaque soir, après avoir jeté tes clés et ton porte-documents sur le petit meuble de l’entrée, tu entrais dans le salon et tirais les rideaux. Le rituel, immuable, annonçait le début du récit de tes histoires de travail, destiné à une épouse invisible mais efficace. Je ne comprenais rien à ce que tu articulais, entre deux bouchées bien mastiquées, mais cela n’avait aucune importance. Tu n’attendais de moi qu’une tête légèrement inclinée, qui oscillerait de temps en temps, en signe d’écoute. Même si je n’avais rien d’exaltant à dire, j’aurais aimé ne pas avoir l’impression que tu voulais remplir tout l’espace. J’aurais aimé sentir que je pouvais laisser mon corps crier, réclamer son dû : des caresses, ne serait-ce qu’un geste, au moins un regard. La petite quarantaine, c’est si jeune pour devenir un fantôme…

 

C’est alors que cette chanson a commencé à passer sans cesse à la radio et à boucler dans mon cerveau : « Week-end à Rome ». Je la fredonnais à ton égard, comme une invite à m’emmener là-bas où, à en croire les soupirs des choristes de Daho, il fait plus chaud et où la vie est plus douce. Mais tu faisais semblant de ne pas entendre, ni la voix sucrée du chanteur ni mes murmures. J’avais pourtant tellement envie que « tous les deux sans personne, tu coinces ta bulle dans ma bulle ».

 

Le petit jeu a duré tout l’été, le temps d’un succès. Puis, tout en rangeant mes jupes légères dans la malle qui monterait au grenier, j’ai mis de côté, quelque part entre mon cœur et mon esprit, la mélodie et mes désirs de dolce vita. Je n’y suis plus revenue devant toi.

 

Par contre, bien au chaud au fond de moi, la petite musique s’amplifiait, grandissait, prenait toute la place. Je l’avais toujours dans l’oreille, comme un acouphène mais en bien plus agréable. Peu m’importait que tu ne me regardes plus, que tu n’écoutes pas les cris de mon corps, que tes histoires soient soporifiques, que je sois transparente à tes yeux. Je n’étais plus en attente de quoi que ce soit de ta part. J’étais remplie d’un nouveau bonheur.

 

Chaque matin quand tu partais, mais aussi chaque soir, lorsque tu commençais à débiter tes histoires lénifiantes de Truc ayant dit Ceci lors de la réunion Machin, je guettais le murmure. Et il venait, jamais il ne manqua à l’appel. Très vite, le son devenait plus clair, les mots plus précis. Alors, d’un coup, je partais.

 

Oh, pas très loin, juste à deux heures de vol. Un saut de puce en avion et je débarquais sur le sol de l’aéroport de Fiumicino. J’étais une autre, une de ses belles femmes que l’Italie seule sait donner. Mes cheveux étaient longs et sombres, retenus par un foulard de soie aux couleurs chatoyantes. Mes yeux étaient évidemment cachés par d’immenses lunettes de soleil noires. Ma bouche bien ourlée - peinte d’un joli rouge-, mes bas légèrement fumés - à couture -, mon imper mastic - serré à la taille-, faisaient de moi une héroïne de film, la maîtresse du gangster. De ma voix un peu cassée, je demandais au chauffeur, venu m’attendre sur le tarmac avec une berline aux vitres teintées, de m’emmener à l’Hôtel Cortina. Et dans ma chambre, la numéro douze, celle qui donne sur la Piazza della Republica, j’attendais mon amant. Le cœur battant, tremblant de savoir s’il rentrerait ou pas. Je les maudissais, lui et ses trafics, son code d’honneur suranné, ses hold-up fumants. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer le bruit des armes, les cris policiers et le sang noir sur les pavés blancs. On y arriverait, un jour, et mes lunettes de soleil, aussi immenses soient-elles, ne pourraient cacher mes larmes.

 

Quand j’entendais enfin son pas lourd dans les escaliers, mon cœur s’emballait davantage. Il allait me rejoindre dans un instant mais ces quelques moments d’attente supplémentaires m’étaient insupportables. D’autant que mon rêve n’allait jamais au-delà de ce bruit de pas. Comme si donner un visage à cet homme aurait été te trahir irrévocablement. Ou parce que je craignais que malgré le peu d’attention que tu me montrais, tu forces la porte de l’hôtel et de mes rêves.

 

Lorsque ce mercredi d’octobre, la pluie est tombée au moment où tu m’envoyais un message m’annonçant que tu rentrerais tard, ma décision a été irrévocable : j’irais me perdre dans les ruelles, flâner au Colisée. Je courrais au milieu de la Piazza Navona pour faire s’envoler les pigeons haut dans le ciel bleu ; je jetterais mes cents dans toutes les fontaines de la ville, faisant des vœux à m’en faire tourner la tête. Je louerais une vespa et au milieu de ma ballade, je m’attablerais à une terrasse, pour siroter un martini en me laissant doucement enivrer, de vin cuit et de soleil. Les hommes me parleraient avec les mains en me mangeant des yeux, ils auraient la voix grave mais les moments avec eux seraient tout en légèreté. Ce serait le début de ma nouvelle vie. Une vie sans toi mais pleine de moi, pleine de tout ce que j’ai tu pendant des mois ou peut-être des années.

 

J’ai pris le CD de Daho, préparé ma valise et appelé un taxi. J’étais certaine de ma chance : je trouverais un vol sans problème et la chambre douze de l’Hôtel Cortina serait libre. Je suis descendue en talons hauts, imper noir et coiffée d’un foulard. Mes cheveux étaient toujours blonds et je n’avais pas trouvé de vrai rouge à lèvres dans mes tiroirs, mais peu importe : j’entrais doucement dans mon rêve. Comme dans un film, j’ai pris le tube de rose « Chanel 12 » et j’ai écrit sur le frigo : « Je t’écrirais. Tchao ».

 

Il faisait plein soleil sur Rome et j’ai fait tout ce que j’avais prévu : jeter mes vœux dans la fontaine de Trévi en me prenant pour Anita Ekberg, me sentir libre comme les pigeons qui s’envolaient lourdement, regarder les vieilles pierres et me rêver maîtresse d’un Empereur, sillonner la ville en scooter comme si j’étais Audrey Hepbun en vacances romaines, boire du Martini en flirtant et croquer dans l’olive comme dans le fruit du péché.

 

Et lorsque je rentrais dans ma chambre numéro douze, j’attendais le bruit des pas de mon homme. Des jours et des jours ont passé, le rêve se déroulait toujours sur fond de Daho et s’achevait en points de suspension. Et puis une nuit, malgré mes cheveux teints en noir et ma bouche désormais rouge, la porte s’est ouverte et, dans mon rêve, c’est à toi que j’ai ouvert.

 

Je t’ai écrit, comme je l’avais promis. Je t’ai donné rendez-vous dans cette chambre, vingt ans jour pour jour après t’avoir dit oui en l’Eglise des Anges. J’ai essayé de t’expliquer que j’avais choisi ce dont j’avais besoin pour me sentir exister à nouveau. Que Rome était ma vie. Le reste t’appartenait. Y compris le choix d’en faire ou pas partie.

 

Quand j’ai entendu les pas dans l’escalier, j’ai su que c’étaient les tiens. Mon cœur, qui battait à m’en rompre la poitrine, les aurait devinés entre mille. Tu as ouvert la porte et j’ai vu que tu hésitais à me reconnaître : où était la blonde éthérée, transparente, que tu avais un jour aimé ? Mais tu as enfui ton nez dans mon cou et tes larmes me faisaient du bien, elles nous remettaient à égalité.

 

Au petit matin, Daho s’était tu et j’ai espéré que, cette fois, nous mettions toutes les chances de notre côté. En t’entraînant à la découverte de ma ville, j’ai croisé le reflet d’un panneau routier dans une vitrine et j’y ai cru : Roma est quasiment le palindrome d’Amore.

21:45 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : rupture, anniversaire de mariage, rome, daho, cinema, martini, vespa, amour |  Facebook |