31/03/2007

Un petit coin de paradis perdu...

Casa

 

 

Si tu m’avais dit ça, Abderrhaman !

 

Mais quand tu rentrais au pays, tu avais mieux à faire qu’expliquer ce genre de vérités ! Tu occupais tout ton temps libre à raconter des histoires faramineuses, dont tu étais le héros, à de jeunes types dans mon genre. Des gars attablés au café, fumant la chicha ou écumant les thés, portant obstinément le regard au-delà, de l’autre côté de l’eau. De pauvres types qui espéraient qu’à force de se dévisser les cervicales, les jolies côtes espagnoles viendraient à eux. Oh, bien entendu, à Casablanca, on ne voit rien du tout, le regard tourné vers l’océan ; mais pourtant, elles sont proches, ces côtes : quelque part entre la brume et l’écume, on les devine, on les crée. Je me souviens qu’au moment exact où la terre se dessinait devant moi, je pensais que de toutes leurs promesses, il y en avait au moins qui était une vraie : le paradis terrestre existe. Et je souriais, bêtement, en foulant dans ma tête la terre d’Andalousie.

 

A Casa, tu te donnais à ton sport et j’étais de ceux qui assistaient, impassibles, au spectacle. Tu débarquais toujours au café vers onze heures car tu savais que nous serions là, attablés et ayant épuisé les conversations de la journée. Tu arrivais, vêtu de ton éternel costume de lin crème, ta chemise noire ouverte sur le torse pour laisser entr’apercevoir la plus grosse main de Fatma que j’aie jamais vue. Tu serrais des mains, frappais des dos, tapotais des épaules. Peu importe qui étaient ces gens, tu ne les connaissais pas ou ne les reconnaissais plus, et tu t’en fichais. Tu voulais juste qu’ils te remarquent et parlent de toi. Cela marchait du tonnerre et je nous détestais. Nous étions comme des gosses, bavant devant le héros local qui nous faisait la grâce de venir nous narguer ! J’aurais voulu détourner les yeux, vider mon verre quand tu arrivais, mais c’était au-dessus de mes forces. Comme une mouche ne peut résister au miel qui va l’engluer et la tuer, je restais là, à subir ton entrée magistrale. J’en redemandais, même, pour pouvoir, le soir, répéter tes phrases et singer tes mots. Au cas où… Aujourd’hui, je sais à quel point tout cela masquait un profond désespoir. Que si tu rentrais deux fois par an au pays pour vivre ces petits moments de gloire, c’est parce que, sans ces quelques instants magiques, rien n’aurait contre balancé le reste de ta vie. Et que cela aurait été tout simplement insupportable. De l’ordre de ces choses qui font qu’un matin, on se flingue.

 

Tu nous repérais de loin et lançais « Salam ! », déjà pressé d’entrer dans le vif du sujet. On aurait voulu avoir ta décontraction, cette confiance en toi qui te permettait d’éviter les politesses à n’en plus finir sans que personne ne songe à te le reprocher. Tu tirais une chaise jusqu’à notre table puis tombais la veste. Dans un geste d’acteur, tu relevais tes lunettes noires dans tes cheveux bien gominés et demandais : « Vous avez des projets aujourd’hui ? » et évidemment, nous n’en avions pas et tu le savais. Tout cela faisait partie d’un jeu, dont nous étions tous les acteurs plus ou moins obligé. Alors, tu commençais ton monologue. Il était question de grosses voitures aux vitres teintées que tu conduisais à tombeau ouvert sur le périph’, de flics que tu insultaient quand ils t’arrêtaient, de filles belles à tomber par terre qui t’adoraient, car les Françaises étaient toutes folles des Arabes, leur peau dorée, leurs yeux noirs, ce côté mâle que n’ont plus leurs hommes, tellement occupés à s’épiler et à se faire masser qu’ils en oublient de les honorer. Tu décrivais aussi ton affaire, une entreprise du tonnerre, qui vendait Dieu sait quoi à je n’ai jamais su qui, et qui augmentait chaque année ses bénéfices de 200%. Tu faisais de grands gestes et ta rollex venait souvent érafler la table. J’écoutais le bruit métallique davantage que tes paroles car je n’avais plus besoin d’entendre tes mots pour savoir que je t’admirais. Et que je te haïssais, toi qui avais eu cette chance que je n’aurais probablement jamais.

 

Au début de notre vie, c’est moi qui étais bien parti : je pleurais quand j’avais moins de dix-huit sur vingt pendant que tu enchaînais les zéros. On disait de toi que tu étais plus bête que tous les ânes de Casa. On s’est perdu de vue très vite, en cinquième, je pense. Je m’enfilais des tas de bouquins de mathématiques pendant que tu zonais sur la plage. On racontait que tu vendais tes bras à de vieilles Françaises en mal d’amour entre deux marées. C’est peut-être vrai, parce que, au moment où je bûchais pour obtenir un beau diplôme d’informaticien, dont la seule utilité serait jamais de décorer le salon de ma mère, accroché à côté d’une carte postale de la Mecque, tu partais pour la France. Comment, avec qui, personne ne l’a jamais su. Pourquoi, ça, c’est ancré en nous…

 

Malgré les apparences, c’était sur ton berceau que les fées s’étaient penchées. Pendant que tu te bâtissais une vie de rêve en Europe, moi, je me débattais dans la mélasse de mes thés à la menthe que je submergeais de fleur d’oranger. Un jour ou l’autre, je craquerais et j’accepterais d’aller à l’usine de poissons, où les filles décortiquent les crevettes que d’autres savourent, en râlant quand ils y trouvent un petit bout de carapace. On me donnerait une combinaison blanche et des bottes et j’aurais toujours froid dans leurs frigos. Je conduirais un transpalette et à quarante ans, je mourrais d’une pneumonie. Ou de désespoir…

 

C’était cette vision sans issue qui me poussait à te suivre, quand tu quittais le café, presque à la nuit tombée. Toute fierté ravalée, je t’implorais de m’emmener là-bas, je m’excusais de ce que j’avais pu dire ou faire quand nous étions enfant, je te promettais d’accepter n’importe quoi comme emploi dans ton entreprise, même de devenir le cireur de tes pompes si tu le souhaitais. Sous la lune, tu ne riais pas, tu ne profitais pas non plus de ces instants de désespoir pour te venger du passé. Au contraire, il me semble maintenant que tu étais nostalgique de cet avant, où nous étions heureux sans le savoir. Tu regardais au loin, comme si ton paradis terrestre s’était dilué dans l’horizon, et tes pieds soulevaient la poussière comme tes pensées les regrets. Tu me disais : « Mon frère, je ne peux pas t’emmener. Ce n’est pas possible. Tu dois le comprendre ». Et devant mon entêtement idiot, tu reprenais du poil de la bête et redevenais hâbleur : « Pourquoi toi et pas un autre ? Et puis, si je t’aide, tu n’auras pas cette soif de vaincre et tu ne réussiras pas. Crois moi, tu dois te battre pour partir, c’est ton salut. Ta seule chance de te sauver ».

 

Je te détestais ! Tu savais pourtant que je n’avais aucune chance de trouver un moyen de partir si tu ne m’aidais pas. Nous étions tellement à vouloir fuir… Ce n’est pas compliqué : tout ce qui avait arrêté de téter le sein de sa mère voulait foutre le camp. Alors, évidemment, à force de se déplacer en nuée, on avait attiré les regards et plus aucun douanier, plus aucun garde-côtes, ne laissait passer qui que ce soit. Je te maudissais et tu partais dans la nuit noire sans un mot.

 

Ah ! Abderrhaman ! Si tu m’avais dit !

 

T’était-ce donc si compliqué de me dire la vérité ? Ne serait-ce qu’à moi, en me faisant jurer le secret et en me coupant la langue ensuite, pour être vraiment certain que jamais je ne te trahirais ? Tu aurais dû, mon frère, tu devais m’expliquer que ce costume de lin crème qui faisait une partie de ton mythe était le seul que tu avais. Que ta rollex était fausse et que ta main de Fatma ne t’avait jamais apporté la Chance. J’aurais voulu que tu me racontes que les filles ne couchaient jamais avec un type comme toi, comme moi. Et ton affaire… Ah ! ton business ! Si tu m’avais dit que c’était l’entreprise de ton patron et qu’elle marchait bien à cause d’ouvriers au noir, je n’en serais pas là ! Mais tu étais trop fier, et trop lucide. Tu savais que tu je ne t’aurais pas cru. Casa en ce temps-là semblait être divisée en deux camps : ceux qui étaient obligé de mentir, entretenir le rêve, maintenir les regards tournés vers les côtes imaginaires. Et les autres, dont j’étais, qui se contentaient de gober n’importe quoi pour croire en un avenir, cet avenir qui nous faisait tellement défaut.

 

C’est pour cela que, lorsque l’homme est venu m’accoster, j’ai tout de suite bu ses paroles. Il était tôt et la ville était encore assoupie. Moi, je ne m’étais pas couché. L’étranger est venu vers moi, il te ressemblait : bien habillé, dans une djellaba blanche de grande qualité, sûr de lui, sentant bon l’after-shave Hugo Boss. Il jouait avec un chapelet d’ambre et les pierres m’hypnotisaient autant que ses paroles. J’ai pensé que c’était un Libanais ou peut-être un Saoudien, et je n’en revenais pas : cet homme semblait être là uniquement pour moi. Il m’a proposé de rejoindre Bruxelles et de lancer ma propre filière d’import-export. Les dix premières années, il prendrait trente pour cent des bénéfices et puis je serais l’unique propriétaire de l’affaire. J’ai dit oui, bien entendu. Je ne me suis pas méfié, je refusais de dire non à la Chance. D’ailleurs, je n’avais pas vraiment écouté et pour être certain de ne pas trop penser, je m’imaginais en train de choisir la couleur de mon costume de lin, sous les yeux de ma copine du moment, une jolie blonde à la peau dorée.

 

Et me voilà, Abderrhaman. En combinaison blanche et bottes de plastique, à vendre du poisson à des fonctionnaires européens. Je meurs de froid, les mains plongées à longueur de journée dans des bacs de glaçon. Ma seule copine, c’est une chatte perdue, je l’ai recueillie famélique, elle avait la peau sur les os et ne pouvait même plus miauler son désespoir. Ses yeux m’ont renvoyé comme un miroir. Je l’ai nourrie, d’abord de l’une ou l’autre arrête, puis, quand elle a commencé à ronronner en me voyant, je lui ai offert de petits bouts de poisson taxés aux eurocrates. Un matin, elle m’a attendu sur l’appui de fenêtres de la Poissonnerie de l’Orient, alors je lui ai acheté du lait chez le Paki d’à côté et je l’ai prise avec moi dans l’arrière-boutique, avec moi. Elle a sa gamelle, son bol, de vieux papiers journaux et un pull où elle se roule en boule. Elle est quasiment aussi bien installée que moi. Quand elle a vu tout ça, elle s’est frottée à mes jambes, pour réclamer des caresses et je me suis pris à croire que je m’étais enfin fait une amie. Alors, puisque ça devenait vraiment sérieux entre-nous, je lui ai donné un nom. Elle s’appelle Casa, comme la ville qui me manque tant.

 

Car tu vois, Abderrhaman, le plus gros de tes mensonges par omission, c’est qu’en Europe, on a beau se dévisser la tête, il n’y a nulle part des côtes auxquelles se raccrocher. Parfois, malgré tout, je cherche au loin, mais jamais plus rien ne se dessine, plus aucun paradis ne m’ouvre ses portes.

 

Ici, je n’ai même pas le droit de rêver.

21:09 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : casablanca, espagne, partir, bruxelles, paris, maroc, chat |  Facebook |

04/03/2007

En attendant le printemps...

 La mer en hiver

 

Odette Jeanmart faisait souvent le même rêve.

 

Au petit matin, les oreilles sifflantes de vent du Nord, elle ouvrait grand les volets de sa chambre. Bien coincé entre deux châssis, du sable beige s’étendait à perte de vue. Comme un biscuit doré, il portait les marques d’une mer grise lui ayant grignoté le dos. Le combat était inégal. La marée, entêtée, avançait toujours un peu plus, jusqu’à mouiller les oyats qui parsemaient la plage.

 

Le ciel de plomb se mêlait aux flots tout aussi sombres et rien ne pouvait les distinguer ; amants partageant une longue étreinte, ils fusionnaient sans relâche. L’écume se mêlait aux nuages et c’était comme s’il n’y avait plus eu ni terre ni ciel, juste une immensité partagée. Odette aimait beaucoup ce ciel « si bas » et ne comprenait pas le poète qui chantait qu’on pouvait s’y pendre.

 

Si elle avait eu de la voix, ou simplement si elle avait osé confier ce qu’elle pensait, ne serait-ce qu’à un carnet, elle aurait comparé ce ciel à une soie tendue sur l’horizon où se reposer, bercé par les embruns, enfin léger. Elle aurait vanté les reflets de perle qui font de chaque nuage un bijou unique. Et les mots d’Odette auraient invité toutes les femmes à s’en parer, surtout celles qu’elle croisait chaque matin dans ce cabinet médical aux odeurs éthérées.

 

Le rêve s’arrêtait là. Il ne s’y passait rien. C’était juste un moment de pure contemplation. Il revenait avec une précision de métronome, après le deuxième coup de minuit, et pourtant ne lassait jamais sa spectatrice. Bien au contraire. Au petit matin, dans la tiédeur des draps, il se mêlait aux sensations et au vécu, et Odette ne savait plus où s’arrêtait la réalité. Cela lui était bien égal tant que restait cette lueur d’espoir, un objectif vers lequel tendre : voir la mer en hiver.

 

*

 

Cela faisait maintenant trois mois qu’Odette fréquentait tous les jours au centre d’hématologie. Elle connaissait toutes les infirmières, l’une par son prénom, l’autre par ses habitudes, et avait ses préférées. L’Espagnole obèse et revêche n’en faisait pas partie. Elle aimait prendre une tasse de mauvais café avec un vieux monsieur, enfin un homme de son âge, aux cheveux blancs et à la voix métallique des fumeurs en fin de course. Elle l’écoutait raconter la dernière exposition des Beaux-Arts, qu’il n’avait pas la force d’aller voir mais qu’il visitait sur le web. Elle lui répondait en parlant de Delvaux qu’elle avait rencontré un matin sur le quai de la gare d’Ostende. L’homme souriait, des soleils naissaient au coin de ses paupières, mais très vite, il lui fallait réprimer une quinte de toux. Odette se sentait pourtant bien. Ce petit creux de bavardages lui permettait d’affronter la piqûre du médecin, celle qui faisait couler le sang parfois quasi noir et qui donnait la nausée à Odette.

 

*

 

« J’aimerais tant voir la mer du Nord en hiver » avait-elle un jour avoué à Marika, la jeune doctoresse qui la soignait le mardi. Cela avait été dit d’un coup, peut-être parce que Marika avait les yeux couleur tempête, peut-être parce que ce mardi-là, le vieux monsieur était absent. Les pupilles grises la regardaient gentiment, il avait semblé à Odette qu’elles l’encourageaient à continuer, alors elle s’était confiée : « Quand j’étais enfant, mes parents m’emmenaient toujours voir la mer en été. Une fois par an, pour le 21 juillet, on prenait le train direct pour Ostende, à la Gare Centrale. Quand je me suis mariée, j’ai collectionné toutes les mers du globe. Maxime et moi, nous partions toujours à la recherche de doux, de tiède. J’avais horreur de la pluie qui mouille jusqu’aux os, du vent qui fouette les joues, du sel qui mange les lèvres. Je voulais juste offrir mon corps à la caresse du soleil, rien d’autre. Il paraît que j’étais jolie, toute dorée. Si j’avais su… Aujourd’hui, je donnerais cher pour cette petite gifle sur mon corps. » « Pourquoi ? » avait demandé avec avidité Marika, qui n’était pas encore blasée par les histoires de ses patients. « Mais parce qu’elle me réveillerait d’un grand coup ! Et après, le vent me hurlerait aux oreilles : ″Odette, tu es toujours vivante !″ » Ce jour-là, Marika avait mis particulièrement de temps à ranger les petits tubes de sang mais pas assez encore pour cacher à Odette ses yeux rougis.

 

*

 

C’était depuis cet aveu inconscient, qui était juste venu « comme ça » à Odette, que le rêve avait pris ses quartiers au milieu de ses nuits. Elle ne savait pas très bien comment l’interpréter. Etait-il un messager du futur clamant qu’il était proche ce jour où, enfin, elle verrait la mer en hiver ? Où était-ce une bouée à laquelle elle devait s’accrocher pour ne pas tout à fait se laisser dévorer par ses crabes ? Ou encore, habitait-il ses nuits parce que jamais il ne ferait partie de ses journées ? Odette avait beau mettre à profit les heures d’immobilisme que réclamait son traitement pour se poser ces questions indéfiniment, elle ne trouvait aucune certitude. Elle aurait bien voulu en discuter avec l’homme aux cheveux blancs, mais il avait disparu. Alors, petit à petit, il ne fut plus question que d’un rendez-vous nocturne et d’un tendre petit feu, mêlé de gris et de beige, qui couvait toute la journée, lui tenant chaud au cœur.

 

*

 

C’était un mardi de février. Marika, en imbibant un coton d’alcool pour désinfecter un bout de peau avant de changer le cathéter, demanda joyeusement à Odette si elle avait toujours envie de voir la mer. Sans attendre la réponse, elle déclara qu’il ne fallait pas perdre de temps. « Le printemps va bientôt arriver, n’est-ce pas ? Ce serait dommage de laisser passer cet hiver. À force, on laisse tout passer et on n’attrape même plus de souvenirs ! Moi, entre mes gardes et mes syllabus, je me demande souvent : de quoi as-tu envie ? Quand je sais - parce que évidemment, je ne sais pas toujours - et bien, je fonce ! Que ce soit acheter un pull orange ou manger une paella, en passant par me teindre les cheveux en blond, je n’hésite pas. Vous devriez faire pareil. Votre traitement a lieu tous les deux jours, rien ne vous retient à Bruxelles. Profitez-en, prenez le direct, comme quand vous étiez petite, et allez voir la mer. On annonce une grande marée demain. Vous verrez : la mer en hiver, quand elle est déchaînée, c’est beau comme le premier matin du monde. On sent que tout hurle et rue pour se remettre ensuite en place. C’est un grand chambardement pour un mieux à venir».

 

Odette regardait son médecin, ébahie. Elle ne l’avait jamais entendue parler avec un tel entrain. Marika souriait : « Mon grand-père était pêcheur. Il m’emmenait souvent voir la mer, il m’a tout raconté sur elle. « C’est comme une maîtresse », disait-il. « Il faut toujours l’aimer, ne jamais la trahir. Si tu la déçois, elle se venge, mais si tu la respectes, elle te porte. »

 

Remplie des mots de Marika, Odette se décida intérieurement. Elle ne remarqua pas que, cette fois encore, Marika avait les yeux rouges. Les petits tubes de sang ne disaient rien qui vaille.

 

*

 

Dans la chambre d’hôtel, Odette a du mal à s’endormir. Pourtant, elle est arrivée tard, le voyage l’a fatiguée. Elle entend le vent crier, elle sent l’odeur forte de la marée, mais la pénombre l’empêche de distinguer les couleurs. Il faut attendre demain pour que le rêve se réalise, c’est si loin demain…

 

Elle a peur. Et s’il avait voulu la prévenir ? « Voir la mer en hiver, la dernière chose que tu vivras, Odette ! Et dire que plutôt que de rester tranquillement à Bruxelles, tu débarques sur la Côte pour te jeter dans la gueule du loup ! ». Elle frissonne et regrette ; mais la fatigue est plus forte que tout et, telle une vague, elle emporte Odette vers le deuxième coup de minuit.

 

*

 

C’est le petit matin, peut-être ce fameux premier matin du monde. Les oreilles sifflantes de vent du Nord, Odette ouvre grand les volets de sa chambre. Elle lève le nez au ciel : il est de plomb, comme d’habitude, et elle ne peut distinguer les vagues des nuages. Machinalement, elle glisse la main contre le lambris de la fenêtre et découvre le sable beige, croqué par les flots.

 

N’importe qui croirait que tout est perdu. Mais pas Odette : elle vient de découvrir que parfois, au loin, là où des reflets verts font espérer entrevoir des queues de sirène, il y a des bancs de sable suffisamment hauts pour toujours garder la tête hors de l’eau.

 

Elle s’y est arrimée.

 

15:03 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : ostende, reve, renaissance, mort |  Facebook |