07/02/2007

14 juillet avant l'heure...

Tête de Turc

 

J’ai souvent eu envie de tout faire péter. A commencer par le miroir de la salle de bains.

 

Chaque matin, c’est pareil : je me lève et je suis content. Maman chantonne en préparant les petits-déjeuners, ça sent le pain chaud et le miel. Salma me poursuit en réclamant des bisous. Ma petite sœur, j’ai envie qu’elle reste éternellement une fillette de quatre ans, complètement inconsciente de ce qui se passe dehors. Je veux qu’elle garde ses grands yeux noirs étonnés de tout, son sourire énorme, l’innocence de ce qu’elle est ; qu’elle soit heureuse, gaie, vivante, que jamais le gris de cette banlieue ne vienne éteindre les étincelles de son regard. Evidemment, c’est mal barré. Je le sais, parce que je suis passé par-là avant elle. Moi aussi, j’ai été un petit garçon sympa, qui avait envie de croquer le monde. C’était il y a longtemps. En attendant, je préserve Salma du sale comme je peux. Je joue avec elle à « roule-boule » : je l’aide à faire un cumulé dans les airs et puis, je la fais sauter au plafond. Elle adore ça. Après, on se serre très fort dans les bras l’un de l’autre. C’est de l’amour pur, brut, tout neuf.

 

Puis, c'est l'heure d'aller à la salle de bains pour me raser. Je me vois dans le miroir et je deviens fou. Je me souviens que ça va recommencer, les regards de travers, les mots chuchotés, ma vie cadenassée par leurs peurs, leurs dégoûts. Je fredonne la chanson que Mouloud m’a fait écouter l’été dernier, à la maison du quartier, « Avec ma gueule de métèque, de Juif errant, de pâtre grec, de voleur et de vagabond» et je pense que c’est mal parti pour que ce ne soit « que du bonheur », comme dit Flavie Flament avant que le premier plouc sorti de la Star Academy ne chante dans son émission. C’est une journée ordinaire où je vais souffrir, comme tous les jours depuis que je suis en âge de m’en souvenir. Je t’explique.

 

Tu as six ou huit ou dix ans, ça n’a pas d’importance, c’est toujours la même histoire et elle débute toujours trop tôt. Tu vas à l’école. Les profs te regardent comme si tu étais une crotte. Ils pensent que pour toi, de toute façon, c’est fichu, d’office. A ta tête, on voit bien que tu ne seras jamais Ministre ou PDG. Et ils t’en veulent : tu les prives d’une future invitation chez Drucker, pour parler du bon vieux temps, quand tu étais un de leur élève, déjà brillant, espiègle peut-être, mais si prometteur. Ils te demandent « Pourquoi tu es là à me faire perdre mon temps? ». Tu ne parles pas bien français, ça les énerve, ils exigent : « Yacine, un effort !  ». Tu leur expliques qu’à la maison, tu parles le turc, mais ils s’en fichent: « le turc, à quoi tu veux que ça mène ? ». Tu aimerais des profs comme ceux qu’on voit à la télé, Gérard Klein dans le rôle de l'Instit, par exemple. Lui, il passe son temps à écouter les petits, il aide comme il peut, avec des livres ou en allant trouver les parents, il ne renonce jamais. Dans la réalité, ça n’existe pas des types comme ça. De temps en temps, il y a bien une petite demoiselle qui vient des beaux quartiers et a choisi la Cité comme certains partent en Afrique : elle veut faire de l’humanitaire. Pleine d'enthousiasme, elle penche sur toi son cou rempli de parfum Chanel, juste pour renifler l’odeur des bas quartiers. Et puis, au bout de quelques mois, elle part, avec un mal de tête. Elle a découvert que la misère, en fait, ça pue.

 

Tu les détestes, les profs, surtout Fazières. Il annote ton bulletin de phrases du genre « Ton avenir est tout tracé : rappeur» sous prétexte que tu as quatre en chimie. Un matin, il prétend que tu le déranges dans la réalisation de son expérience et te fait sortir de la classe. Tu n’as rien fait, ni parlé, ni bougé, tu étais sage derrière tout le monde, à ta place. Tu ne trouves rien à répondre pour te défendre, tu as treize ans, c’est si petit encore. Tu prends ton sac à dos en silence et dans le parking de l’école, tu dégonfles ses pneus. C’est pas malin, peut-être, mais qu’est-ce que ça soulage. Au plus l’air sort des roues, au mieux tu respires. Tes poumons se gonflent fort, ça brûle légèrement, c’est bon. Tu es vivant. La voiture de guingois exprime tout ce que tu ne pourras jamais dire, toute ta colère rentrée, les pleurs dans l’oreiller et les mots de ton père « Mon fils, tu n’aimes pas l’école ? C’est ta chance pourtant, moi au bled, j’ai pas eu l’école » auxquels tu réponds par le silence, « une vraie tête de mule », dirait Fazières. Mais comment lui expliquer, à ton paternel, qu’ici, l’école, on t’oblige à y aller, mais qu’il n’y a jamais de place pour toi ? Qu’on te tolère dans les murs mais qu’on ne tolère pas que tu t’instruises. Tu es destiné à rester un sous-homme, le boy qui ramasse leurs poubelles, balaye leurs rues, conduit leurs métros, nettoie leurs chiottes. Comment dire à ton père qu’eux ne rêvent de rien pour toi ? Et que pour cette vie-là, il n’est pas nécessaire d’avoir vingt sur vingt en chimie ?

 

Ton salut ne viendra pas non plus de tes fréquentations. Les élèves, tu les classes en trois catégories. Premièrement, les gens comme toi. Pas grand-chose à en attendre : vous vous soutenez, tant bien que mal, mais c’est l’amitié des paumés. On ne s’apprécie pas spécialement, on est ensemble parce que l’on se ressemble, c’est tout. Vous ne parlez quasi jamais, ça n’est pas la peine : les blessures de l’autre, tu les connais, tu as les mêmes. Ensuite, la catégorie « grands frères » : des profs trop zélés les ont fait rater une, deux, trois fois, mais ça n’est pas ça qui va les aider à réussir. Ils s’ennuient au fond de la classe et font de petits trafics : un peu d’herbe ou de crack, un racket, quelques enjoliveurs ou autoradios de « seconde main », ce genre de trucs. Rien de méchant, ils passent le temps comme ils peuvent, avant de se lancer dans la vraie vie, « bandits professionnels ou chauffeurs de bus » dixit Fazières. Ils essayent de te convaincre de zoner avec eux : « Yacine, viens, t’auras l’argent pour aller à Paris ». Tu tiens le coup quelques années encore. La dernière catégorie, ce sont les « intouchables ». Les Français pure souche, bon teint. « Les citoyens », comme dit ton père.

 

C’est dans ce panier que tu as trouvé Marianne, un soleil, toute blonde, la peau blanche, fine, transparente. Tu l’aimes comme un fou et tu passes les cours de math à la regarder. Elle te regarde aussi, mais pas de la même façon. Elle a peur de toi, elle pense que tu vas lui faire porter le voile, l’envoyer dans ton pays pour l’épouser de force, la violer dans la cave de tes parents. C’est sa grande sœur qui lui a dit de se méfier des Turcs. Et sa mère. Et son père. Et toute la France derrière eux. Ton amour finit par faire comme une boule dans ton ventre. Alors Mamou te roule ton premier joint et vous planez loin des amours impossibles.

 

Tu commences par garder les trois sous que ta mère te donne pour acheter de temps en temps quelques grammes plutôt qu’un CD ou un forfait de téléphone. Puis, tu piques carrément dans le portefeuille. Ton père te flanque une raclée quand il le découvre et tu as honte, car ce n’est pas toi, ce petit con en train de voler sa mère, tu l’adores ta mère, elle est belle malgré toutes ces grossesses, malgré le mal du pays, malgré qu’ici on la traite de « baleine en babouches ». Tu lui demandes pardon, il te dit « Reste mon fils, pas comme Ali ». Ton frère, 25 ans, en taule depuis trois ans pour cambriolage. Tu arrêtes le splif aussi sec, Mamou continue. Son père est parti il y a longtemps, il n’a personne pour lui faire peur avec de grosses mains calleuses d’ouvrier.

 

On te contrôle sans cesse. C’est toujours : « Tes papiers », pas de s’il te plait, pas de sourire, des ordres aboyés au chien que tu es. Tu joues au foot sur le terrain vague ? Tes papiers ! Tu vas faire une course pour ta mère ? Tes papiers ! Tu zones sur un banc avec tes potes ? Tes papiers ! Tu as déjà imaginé te les faire imprimer sur le visage, comme ça, plus besoin de les sortir vingt fois par jour, mais ça ne ferait certainement pas rire les flics. Comme lorsqu'ils te demandent si tu fumes et que tu réponds tranquillement « oui », en sortant ton paquet de gauloises, le beau paquet bleu, le bleu du drapeau français. Ils en sont malades, les pauvres petits. Ils t’assassinent du regard en attendant le jour où un plus nerveux tirera pour de vrai. Tu feras la une du journal de TF1, dans le rôle du méchant, évidemment.

 

C’est ce qu’ils ont dit quand ils ont parlé des deux jeunes morts électrocutés : « De la racaille, messieurs-dames ». Ce matin-là, devant ton miroir, l’envie de tout faire péter t’a submergé. Tu as fait flamber la voiture des parents de Marianne, une petite Renault Clio. Mamou et Mouloud t’ont rejoint et n’ont rien fait pour t’en empêcher, eux aussi étaient devenus comme fous. Vous avez brûlé deux, trois poubelles, puis encore des bagnoles. Fiesta ! Le quatorze juillet avant l’heure ! Ca a duré des heures, des jours, tu ne sais pas.

 

Quand tu es rentré, ta mère pleurait et ton père avait vieilli. Tu es devenu la racaille du quartier. C'était prévisible. Comme dirait Faizières : « A la tête de l’emploi ».

 

Une tête de Turc.

12:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : colere, banlieue, cite |  Facebook |

Commentaires

j'aime Oui Emma, j'aime beaucoup ton texte et je trouve justement qu'il se passe de commentaires. Moi qui n'arrive jamais à lire un texte en entier sur la plupart des blogs, là, je n'ai pas pu m'empecher d'aller au bout. Bien écrit, bien construit, touchant ! En plein dans le mille !

Écrit par : ozikhan | 07/02/2007

j'adore C'est bien écrit, bien construit, et le ton est tellement juste!

Écrit par : danielle | 07/02/2007

Je t'envoie mon commentaire en mp

Écrit par : SpécialeKa | 07/02/2007

bravo
Ton texte est fort et vrai, il est plein d'émotion. Très beau texte, Emma.

Écrit par : Geneviève | 08/02/2007

Si je me souviens bien, ce texte a été écrit grâce à une contrainte. Bravo !

Écrit par : Régine | 08/02/2007

L'engrenage... Belle démonstration d'un dérapage ordinaire, au fil inexorable de jours sans futur.

Écrit par : djin | 11/02/2007

L'engrenage... Belle démonstration d'un dérapage ordinaire, au fil inexorable de jours sans futur.

Écrit par : djin | 11/02/2007

J'apprécie beaucoup votre façon de parler de la souffrance et de vous décaler de la haine qui si souvent l'envenime. Au delà de la brutalité des faits et de la douleur aiguisée jusqu’à l’angoisse, votre récit permet d'entendre une parole en construction, une parole qui permet de se dégager du côté hallucinatoire de l'oppression pour aller voir devant soi et cheminer dans la vie avec la force du désir et les armes de l’intelligence.

Écrit par : Patrick L'ECOLIER | 11/02/2007

Plaisir à lire.

Écrit par : SimSim | 23/08/2007

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