25/01/2007

Bientôt la Saint-Valentin...

Ce soir, tu t’es endormi dès la nuit tombée. Tel un enfant terrassé par le sommeil en plein jeu, tu t’es assoupi au milieu de la lecture de ton journal. Tes lunettes étaient toujours posées sur ton nez et j’ai décidé de les ôter pour rendre ton repos plus confortable. Je me suis approchée, à pas de souris, comme je le faisais pour te rejoindre dans la chambre d’amis, quand nous étions seulement fiancés. Nos parents ont-ils jamais entendu le parquet craquer ou ordonnaient-ils à leurs oreilles de se boucher ? La lumière dans les yeux de ma mère certains matins me laissaient deviner que, complice, elle protégeait nos ébats comme elle l’a toujours fait pour des belles choses.

 

Dans ce petit creux d’intimité, je regardais ton visage apaisé et un sourire m’est venu aux lèvres. Je t’ai trouvé immensément beau, comme le jour où ton regard m’a terrassée. Je me suis souvenue de ce creux qui avait pris place dans mon bas-ventre à l’instant où tes yeux si bleus s’étaient posés sur moi.

 

J’ai retiré les lunettes. Les rides que tu as désormais autour des yeux font comme des soleils. J’ai eu envie de les embrasser. Je l’ai fait. Ton nez que tu as toujours trouvé trop fort et que j’appelle ma petite montagne m’appelait. Je l’ai caressé du bout de l’index et je l’ai embrassé, lui aussi. J’ai laissé mes lèvres glisser vers les tiennes, goûter à ta bouche si joliment ourlée. J’avais envie de passer la main dans tes cheveux bouclés, enrouler les mèches autour de mes doigts, comme je le faisais avant, lorsque tu posais ta tête sur mes genoux pour faire la sieste, au bord de la rivière. T’en souviens-tu ? Bien sûr, c’était seulement hier, après tout. Mes doigts aussi n’avaient pas oublié, ils ont vite retrouvé le chemin au milieu des crolles. Inconsciemment, j’ai posé ma tête sur ton épaule et j’ai respiré ton odeur à pleins poumons, comme l’aurait fait un petit animal.

 

Tu as passé ta main sur mon ventre. Je t’ai regardé, croyant t’avoir réveillé, mais tu étais toujours assoupi. J’ai vu que tu souriais, comme si tu vivais également ce moment pleinement, à la fois heureux d’être là, maintenant, mais aussi connecté au jeune homme que tu étais, autrefois.

 

Tu as murmuré : « Ma toujours si belle ». Et la vieille femme que je suis a senti son cœur battre à tout rompre. Mes cheveux sont redevenus bruns, mon visage a perdu ses rides, les fleurs de cimetière sur mes mains ont disparu, mon corps a retrouvé sa souplesse. J’étais jeune et toi aussi. Et nos corps se sont donnés comme les corps jeunes savent si bien le faire.

 

Au matin, je ne savais pas si j’avais rêvé ou pas mais peu importe : seul compte l’enchantement de te voir à mes côtés, depuis cinquante deux ans, quatre mois et six jours.

 

Merci d’être mon compagnon de route jusqu’à toujours.

 

Ta belle du soir

 

18:13 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : lettre d amour, saint-valentin, je t aime, declaration |  Facebook |

07/01/2007

 Qu'avez-vous envie de lire? Donnez-moi des contraintes!!

Les rois mages ont apporté leurs cadeaux (et j'ai eu la fève!); j'apporte quant à moi la nouvelle de janvier 

Voici en ligne le drôle d'itinéraire d'un chauffeur de bus...

Prochain texte en février. Je vous propose de laisser sur le mini-chat ou en commentaire de ce post des thèmes que vous voudriez voir abordés dans la prochaine nouvelle ou des mots qui vous plaisent et que vous voudriez retrouver dans un texte.

A vos idées... (euh... je ne promets pas de toutes les suivre dans un seul récit )

Délai: 20 janvier.

Bisous à tous

Emma

21:07 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Un autre itinéraire

Un autre itinéraire

 

Je suis arrivé au dépôt vers cinq heures trente du matin et je suis allé directement me changer dans le vestiaire, sans passer saluer les copains à la cafétéria. C’est trop dur, le matin, de voir tous ces gars mal réveillés, les yeux rouges de sommeil, certains sentant l’after-shave bon marché, d’autres le café et les croissants, d’autres encore la bière. Ces odeurs intimes me gênent, elles en disent trop sur eux, je ne peux pas affronter ces lambeaux de vie qui me renvoient à la mienne. En regardant les copains et en les trouvant pâlots, pas malins, pauvres, c’est moi-même que je découvre et toise et ça fiche ma journée en l’air.

 

J’ai enfilé mon pantalon bleu marine et le polo bleu ciel qui va avec, notre tenue d’été, puis j’ai posé la casquette sur mon crâne. J’ai jeté un coup d’œil dans le miroir qui est posé sur la porte de mon casier et je ne me suis pas souri : j’ai l’air d’un larbin. J’ai fouillé ensuite dans ma veste afin de retrouver mon badge. Ça me fait toujours bizarre de lire « Paolo Léonardi, chauffeur » en dessous de ma photo. J’ai toujours un moment d’incompréhension, comme si j’en étais resté à mes rêves de gosses et que je m’attendais à lire « Paolo Léonardi, cosmonaute » ou « Paolo Léonardi, cowboy ». Mais la réalité, c’est que je conduis des bus. Cinq jours par semaine, six heures par jour. Un boulot comme un autre pour ceux qui ne réussissent pas à attraper leurs rêves.

 

Dès que je suis sorti sur le tarmac, Kader – catégorie after-shave bon marché (il se cherche une copine) et café sucré (sa mère veille au grain) - m’a accosté en me disant « T’as de la chance, le Bleu » et il m’a désigné du menton le bus qui m’était attribué. Je me suis dit « ça commence bien » et j’aurais fait demi-tour s’il n’avait pas passé son bras autour de mon épaule pour m’entraîner en rigolant vers mon véhicule. Il m’a ouvert la porte en mimant une révérence et en minaudant : « Bienvenue dans les années quatre-vingt ». Je l’aurais volontiers étranglé sur place mais ça aurait fait des histoires et j’aurais été en retard pour mon premier tour, et par conséquent pour tous les autres, et je ne pouvais pas supporter l’idée de plomber ma journée d’office. Kader a dû lire l’envie de meurtre dans mon regard parce que, comme pour se dédouaner, il a bredouillé «  Je t’assure, le Bleu, c’est le hasard. Lucien est malade et le chef a décidé que tu prendrais sa tournée. C’est cool, tu as le Sablon ». J’ai démarré sans lui répondre.

 

Le hasard… tu parles ! Il a bon dos le hasard. Sûr que tous les chauffeurs ont dû parlementer pour ne pas hériter de ce truc. Ils se moquent tous de ces bus « relookés en phase avec l’esprit urbain », comme l’a écrit dans le communiqué une attachée de presse déjantée. Je n’ai pas la plume facile moi, je n’ai pas non plus fait de hautes études, mais je sais que l’esprit urbain actuel est plutôt aux hummers, jeep et autre « 16 » et non aux tortillards communautaires.

Premier arrêt. Une vieille dame monte, avec un chiot dans un panier. Elle dit gentiment « Bonjour, Monsieur » en montrant bien sa carte de transport. Une mamy en or : petit chignon blanc bien serré, lunettes cerclés d’or, manteau noir. Si Paolo Léonardi prenait le temps de la regarder, elle lui rappellerait probablement sa propre grand-mère : pas riche mais proprette, le cœur sur la main et un sourire de madone. Mais Paolo Léonardi est entortillé dans ses pensées.

 

Ah ! ces grosses utilitaires ! Voilà à quoi le ministre ferrait bien de s’atteler plutôt que de manger des petits fours sur le tarmac de notre dépôt, en inaugurant des bus repeints mais qui ne seront jamais à l’heure. En retard, évidemment, à cause des rues grouillantes de mecs en grosses « utilitaires », justement. Et ces mecs en promenade pour acheter un polo Gucci – jamais entendu parler d’un ouvrier qui a acheté une Porsche Cayenne pour transporter sa boîte à outils - créent des embouteillages du feu de dieu, klaxonnent et emmerdent les pauvres gars condamnés à vivre en ville. Vas-y que je te pollue les oreilles et le nez, sans aucune gêne, et que le soir quand j’ai bien dégueulassé la ville, hop, je retourne dans ma banlieue cossue, écouter les chants des petits oiseaux, loin du vacarme insupportable et de la puanteur asphyxiante de la mégapole.

 

Deuxième arrêt. Une jeune femme et son amoureux montent à l’arrière. Paolo Léonardi leur crie que l’entrée des artistes, c’est par devant. Il n’a pas de choix. Si un contrôleur passe et qu’il s’avère que les jeunes n’ont pas de tickets, il aura un blâme, comme s’il était de mèche avec eux. La bonne tenue du bus – tout le monde paie sa place, on ne met pas les pieds sur les fauteuils, les chiens ne pissent pas sur les sacs, … - lui incombe. Tant pis si cela l’amène parfois à se prendre un couteau sur la gorge. « Ce sont les risques du métier » prétend le Directeur, au chaud et à l’abri dans son bureau. Les amoureux sont loin de penser à cela. Ils rient, tout à leur bonheur, inconscients des autres. Paolo Léonardi leur demande leur titre de transport. Ils n’en ont pas, fouillent leurs poches à la recherche d’argent, ils en trouvent chacun et leurs doigts et leurs voix s’emmêlent : « je paie », « non, c’est moi », et finalement, ils déposent sur le rebord du guichet bien plus que nécessaire à l’achat de deux tickets. Paolo Léonardi soupire en encaissant la monnaie – on perd du temps, les gens vont râler parce qu’il est en retard et qu’il les mets en retard. Il leur rend leurs cartes d’embarquement et le restant. La vieille dame les regarde en souriant, des étoiles dans les yeux. Elle aussi, un jour, elle a eu le cœur aussi plein. C’était certainement avant avant-hier, mais qu’importe. C’est pour toujours en elle. Paolo Léonardi quitte son emplacement mais pas le fil de ses pensées.

 

Ces mecs, les petits cons des beaux quartiers, je ne peux pas les blairer. C’est pas question d’être jaloux, c’est question d’équité. Oui, messieurs-dames, d’équité. Tu veux la grosse jeep rutilante pour faire le malin ? Tu le fais devant ta villa à quinze briques et ta pétasse refaite au botox. Tu tournes dans ton quartier « zone résidentielle, ne dépassez pas le 30km/h » et parfois, tu pointes jusqu’en forêt, tu rodéodes jusqu’à ce qu’un chasseur moins doué te crève un pneu avec sa chevrotine. C’est clair et net. Comme ça, pour ceux qui n’ont que les moyens de s’acheter un ticket de bus pour aller bosser, c’est peinard : ils arrivent à l’heure, sans se faire snober tout le trajet par des petits fils à papa à la con. Ah ! je te jure : si un jour, il y en a un qui sort de sa bagnole, garée sur une bande de bus, au moment où j’arrive avec un accordéon, je lui roule dessus. Roue après roue. Après, je me gare, comme si de rien n’était, et puis je continue mon tour. Ca me fera un bien fou, et aux usagers aussi, si ça tombe.

 

Troisième arrêt. Une dame portant un voile noir monte avec ses trois enfants : un petit garçon de cinq ans qui tient la main d’une fillette d’un ou deux ans sa cadette, aux nattes bien sages, et un bébé dans une poussette. La mère semble très timide et ne pas maîtriser le français. Elle sourit à Paolo Léonardi, comme pour s’excuser de ne pas pouvoir réellement dire quelque chose. C’est le petit garçon qui achète les billets pour tout le monde. Sa mère le regarde avec fierté : il s’en sortira dans la vie. La fillette a remarqué le chien et est partie s’asseoir à côté de la vieille dame, tout naturellement. Le chien a sorti son museau du panier et lèche sa main, aux doigts marbrés de chocolat. La vieille dame sourit et demande à la fillette comment elle s’appelle. « Kenza », répond-t-elle, « et quand je serais grande, je serais vétérinaire ». La mère la regarde en pensant « c’est bien ma fille, rêve tout haut et ne laisse personne t’accrocher au sol ». Les amoureux sont toujours seuls au monde. Paolo Léonardi est seul avec ses pensées.

 

Mais le truc, avec ces bus, ce qui fait marrer le plus les chauffeurs, c’est que les bahuts gris et orange, ils existaient déjà quand on était gosse. Je me rappelle très bien : c’était orange pétant et blanc cassé sale. Pas joli, pas vraiment moche. Des bus, quoi. Et puis, tout à coup, on les a repeint en jaune poussin. J’imagine trop bien la scène. La maîtresse du boss qui ouvre le Marie-Claire à la page « tendance pour l’été 85 » et dit « Chou, tu ne penses pas que ça leur ferait plaisir aux chauffeurs de conduire des bus peints dans des couleurs modernes ? Moi, je suis certaine que oui ». Et « Chou » qui acquiesce, peut-être que de bonne foi, ils se met à imaginer que les grèves, ce n’est pas à cause des petits cons qui nous bastonnent pour un ticket qu’ils ne veulent pas payer, ni à cause des horaires exténuants, ni même parce que nous sommes payés au smic, mais parce que nous trouvons les couleurs de nos bus complètement nulles.

 

Quatrième arrêt. Le chauffeur ne freine pas, ne s’arrête pas. Pourtant, les amoureux ont sonné pour signaler qu’ils voulaient descendre. Ils se regardent surpris mais sourient : ils descendront au prochain arrêt, aucune importance, ils sont ensemble. La vieille dame est complètement absorbée dans l’observation des câlins que la fillette donne à son chien. La mère joue avec son bébé. Le petit garçon, qui porte le poids du monde sur ses épaules, et une immense responsabilité au fond de ses yeux noirs, crie soudain : « Monsieur le chauffeur, vous ne prenez pas la bonne route ». Paolo Léonardi revient à la surface.

 

Un gosse a crié. J’ai freiné sec, instinctivement. Je me suis gouré, au lieu de prendre la route 26, j’ai pris le parcours habituel, celui que je fais tous les matins, pendant six heures, depuis six mois. Je prends le micro.

 

-          Désolé, messieurs dames, une petite erreur de parcours, mais nous allons reprendre le chemin ordinaire via un petit crochet.

-          Un crochet vers où ? demande le gamin.

-          Vers la mer, s’exclame la fillette.

-          Ah ! la mer… Ça fait si longtemps que je n’ai plus vu la mer… Je me souviens des odeurs de sel qui pénètrent partout, et de ce gris que l’on voit à l’horizon, sans plus savoir s’il s’agit de l’eau ou du ciel, rêve la vieille dame.

-          Tanger…, murmure la femme au tchador.

-          Tous, tous, tous, à Torrémolinos, chantonnent les deux amoureux en riant.

 

J’ai hésité. Quelques secondes. Je les ai tous regardé dans mon immense rétro. La vieille dame, elle avait l’air usé, cette petite mine qu’ont les gens que la vie n’a pas épargnés. Elle me faisait penser à ma grand-mère, que je ne vois jamais, à cause des horaires, du boulot, tout ça… Les deux amoureux, c’était des oiseaux pour le chat : trop tendres pour notre monde, des rêveurs, des poètes. Ça se voyait à sa main lui caressant les cheveux, à la sienne lui redessinant le nez. Ils avaient besoin d’une bulle à eux. Et puis, la petite famille. Le gamin, trop sérieux pour son âge, la mère, perdue dans un pays froid, sans chaleur humaine, surtout pour les gens comme elle. Et puis, ses gamines : la petite qui aimait les chiens et n’en aurait sûrement jamais, parce que dans un deux-pièces, c’est pas possible. Et la puce, minuscule dans sa poussette, tout sourire, la puce qui me regardait de ses yeux noirs comme des billes de jais, riant, riant, chantant au milieu de ses « areuh ! » que la vie est courte et qu’il faut saisir les chances que le hasard nous donne. J’ai repris le micro.

 

-          Si tout le monde est d’accord, le crochet se fera par Ostende.

 

Tous les passagers ont applaudi et nous sommes partis. La vieille dame a sorti son chien de son panier, la gamine a couru dans le bus en appelant « le chien, le chien ». Son frère l’a regardée un moment, et puis, il s’est lancé lui aussi. La mère a parlé à la vieille dame, ça avait l’air d’être du charabia, mais la grand-mère souriait comme si c’était limpide. Les amoureux ont continué à s’embrasser, ils avaient probablement déjà oublié qu’ils avaient acquiescé à ce projet fou. Peu leur importait du moment qu’ils étaient à deux.

 

J’ai envoyé un SMS à Kader pour lui dire que c’était vrai, j’avais beaucoup de chance. Et je suis monté sur le ring. Après environ deux heures, je me suis garé à côté du Casino et j’ai crié : « Terminus, tout le monde descend » ! J’avais un sourire jusqu’aux oreilles. Les gosses ont filé dehors à toute allure, l’amoureux a aidé la mère à descendre la poussette, l’amoureuse a pris le bras de la grand-mère. Ils m’attendaient tous les sept, des mercis plein la bouche. On est parti sur la plage. Des mots assez beaux pour décrire les yeux de ma petite équipe à la vue de cette mer grise calme, apaisée, je n’en aurais jamais, même si je lis le dictionnaire en entier. On ne parlait pas, ce n’était pas la peine. Parfois, nos visages se tendaient, vers l’un, vers l’autre, on souriait. J’imagine que les gens qui nous ont vu ont dû nous prendre pour des doux tarés. Mais en fait, nous étions les seuls à être un petit peu malin.

 

Dix heures ont sonné à la montre de l’amoureux. J’ai dit qu’il fallait que je rentre, que je terminais ma tournée à midi. Tout le monde m’a suivi.

 

J’ai réussi à rentrer au dépôt à midi quart, après avoir déposé mes passagers à la gare centrale. Moi, j’avais quelques minutes de retard sur l’horaire convenu en arrivant au dépôt. Mais curieusement, ça n’a pas plombé ma journée. Loin de là. Kader m’attendait : « Alors, le Bleu, on y prend goût au tortillard ? ».

 

Mes oreilles remplies du bruit du ressac l’ont à peine entendu. Ma tête pleine de sable et d’écume n’a pas pu lui répondre.

 

21:00 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

03/01/2007

Bonne année... bonnes résolutions

C'est la nouvelle année: tiens tiens, le temps des bonnes résolutions...

Un petit texte pour s'en souvenir...

Un petit bonus en attendant d'y voir plus clair entre le chauffeur de bus (en tête pour le moment), la petite sirène ou la tête de Turc...

 

Plein de bones choses à venir...

Emma

14:12 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

 Ce que je suis...

Ce que je suis

 

Aujourd'hui, c’est le jour de l'An. Partout autour de moi, la vie reprend le dessus, malgré les frimas et les quelques flocons qui tombent. C’est comme ça chaque année : il suffit qu’on change de calendrier pour que les gens fassent, un peu mieux que d’habitude, « semblant ». Tu sais ce que je veux dire : semblant d’y croire, semblant d’avoir envie, semblant d’être heureux, semblant que tout va changer, … Je n’ai pas oublié ce que tu penses : moi, je n’ai jamais fait semblant. Et ça aurait été bien que j’essaye. Que veux-tu, mon fils, on est ce que l’on est. A mon âge, je ne changerais plus.

 

Mélanie a sorti sa goutte d'angélique. Elle attend de pied ferme ses enfants, petits même arrières, depuis six heures ce matin. A son âge, comme au mien, on ne fête plus le réveillon, on se contente du Jour de l’An. Et c’est bien cela, le problème : les gens de ta génération font la fête de plus en plus tard et du coup, ils arrivent quasiment le deux janvier chez leurs parents, la nausée au bord des lèvres. Si j’avais fait ça à mes grands-parents, je crois que je sentirais encore la marque de leurs coups de pieds sur mes fesses ! Je sais, ça ne sert à rien de revenir avec mes principes de l’ancien temps. Mais c’est quand même la vérité. A peine entrée chez Mélanie, sa famille ne pensera plus qu’à partir. Et la vieille restera là, avec son nectar à peine débouché. Elle séchera sur place, comme les galettes au miel, qu’elle a démêlées hier, sécheront dans leur boîte en métal. Est-ce que c’est vraiment mieux comme ça ? Tu vas rétorquer que Mélanie déjà à ton époque, elle n’avait plus toute sa tête. Et qu’il faut comprendre les gosses. Mais qu’est-ce qu’elle en peut ? Maintenant, on nous empêche de mourir, on nous donne de nouveaux médicaments – tellement qu’il ne faut même plus acheter un steak pour dîner. Et si on est toujours là, il y a des opérations où on nous enlève la moitié des os pour les remplacer par du caoutchouc. Mélanie, elle ne demande rien de tout ça. Elle sait bien qu’elle est plus de maintenant, qu’il faut qu’elle parte. Mais c’est quand même pas de sa faute si le Docteur pense autrement.

 

Ses gosses, ils pourraient faire un effort. Qu’est-ce que je fais, moi, quand je vais vider son feu, et qu’elle me dit que son arrière-petite-fille s'appelle « Gilet » et pas Zoé ? Je reste tranquille, sans prendre cet air exaspéré qu’a toujours sa belle-fille, je ne rigole pas, je ne hausse même pas les épaules. Et je garde ça pour moi, je ne vais pas en parler à l'assistante sociale – une jeunette qui vient de la ville, tu ne l’as pas connue. Parce que sinon, elle va nous la placer et elle ne mérite pas de finir à l'hospice, Mélanie. Je fais juste une petite prière à la Vierge Marie pour que Mélanie, je la retrouve le lendemain, la tête fracassée sur le carrelage de sa cuisine, morte pendant qu’elle préparait sa soupe ou, si c’est la saison, entre deux de ses plates-bandes de fraises. Ce sera une belle mort. Tu dois dire que j’exagère. Qu’en sais-tu mon fils ? Toi, tu ne viens pas voir ton père, même pas les lèvres pincées, alors, que sais-tu de la vieillesse et de ce à quoi elle nous amène ?

 

En face, Lucio et Nina ont préparé un repas comme dans leurs souvenirs de Toscane. Lucio me l’a encore raconté il y a quelques jours, sur le devant de la maison, quand on attendait le marchand de légumes (c’est toujours Eddy). Les filles étaient belles, mais baissaient les yeux devant leurs pères, toujours prêts à foutre une baffe aux blanc-becs trop entreprenants. Il en rêverait bien, lui, de foutre une baffe aux amants de sa fille. Mais elle ferait comme la dernière fois, ne plus donner de nouvelles pendant deux ans. Et ça, Nina lui a dit : « Si ça arrive encore, je te tue avec le grand couteau que je prends pour couper le poulet. Et puis, je me le plante dans le cœur, parce que, de toute façon, il ne survivrait plus, maintenant, avec tous les enfants ».

 

Emilia, elle en est à son troisième mari et à son cinquième gosse. Celui-ci, c’est un Kosovar musulman, Ménan. Rappelle-toi, il y avait eu l’Italien un peu mafiosi qui a fini en tôle pour trafics divers, c’est d’ailleurs quand il a été enfermé qu’elle est revenue parler à ses parents. Après, elle a dégoté le Belge, fainéant, chômeur depuis six ans, qui n’avait pas envie d'aller travailler. « Courir derrière le camion-poubelles pour le SMIC ? Pas pour moi » qu’il disait. Et Lucio écoutait, en silence, car Nina l’avait déjà menacé du couteau, et il crachait ses poumons de mineur devant ce petit con, sans broncher. Il paraît que la seule idée de travail qu’il a eu en dix ans, c’est de mettre Emilia dans une vitrine à Anvers…

 

Les parents feront bonne figure et serviront les pasta carbonara avec un sourire jusqu'aux oreilles. Ce que je n'aurais jamais pu faire, tu le sais bien. J'ai toujours eu une idée bien arrêtée de ce que c'est une famille. Et ça n’est pas de savoir que, avant que la Mercédès blanche se gare devant chez eux, Lucio a bien entamé la bouteille de Grappa dans le poulailler, qui va me faire regretter mes idées. Je nettoyais les lapins et je l'ai vu pleurer, comme un gosse, assis sur le billot où il tue les poules à Pâques. Entre deux sanglots, il buvait de longs traits d'alcool. J'aurais voulu lui dire que ce n'était pas si grave, un Kosovar, qu'il fallait mieux ça que le Belge maquereau, mais je n'ai jamais été très doué pour consoler. Alors, j'ai continué à enlever la paille remplie d'urine et de crottes, j'ai flatté les flancs et les colliers de Nestor et Caroline, en les encourageant à me faire des petits pour le printemps, et je suis parti, avec le fumier au bout de la fourche, sans me retourner, le front haut, l'œil noir. Comme d'habitude, je sais.

 

Devant le tas de fumier, de l'autre côté de la clôture, il y avait le vieil Eugène qui suçait sa pipe. Sa femme, Clotilde, ne veut plus qu'il fume à l'intérieur, c'est sa nouvelle lubie depuis que l'infirmière qui lui fait ses piqûres pour les rhumatismes lui a parlé de « tabagisme passif ». Imagine ça : Eugène, que sa femme a jamais pu convaincre d'arrêter de fumer pour sa santé – de toute façon, sa santé, il l’a laissée à la mine -, obligé de fumer dehors au nom de ses bronches à elle ! Maintenant qu’elle est vieille, elle se découvre en porcelaine et tient à ses restes ! Eugène a eu beau plaider que, depuis le temps qu'elle fume à ses côtés, elle s'est endurcie, et puis qu’il faut bien mourir de quelque chose, que ça pourrait bien être de ça, pourquoi pas ? Il a même dit : « Je pourrais fumer toutes fenêtres closes, sans plus jamais aérer, jusqu’à ce qu’on étouffe ensemble, comme certains le font avec le gaz », il n’y a rien eu à faire. Clotilde a dit : « C'est la cour ou je brûle ta pipe dans le poêle à charbon ».

 

Le vieux, courbé en deux, tout tassé par les années passées à ramper dans les conduits des charbonnages, fume donc dehors, sur son billot, l'air ébahi. On ne sait pas combien de temps ça va durer, mais dans le village, on raconte qu'entre sa pipe et sa femme, il aurait déjà choisi. Eugène aurait les yeux fixés sur Odile, la veuve de Clément Destrait. Paraît qu'elle sait si prendre pour lui faire retrouver ses belles années... Va savoir. Moi, je n’ai jamais été doué pour ces histoires-là. Je n’ai même pas su retenir ta mère, et pourtant, elle m’aimait.

 

Tu sais, elle n’est jamais revenue, même pas pour prendre quelques vêtements supplémentaires ou les verres en baccarat que sa tante lui avait offerts et dont elle disait qu’elle les voulait dans son cercueil. Est-ce qu’elle va bien ? A-t-elle toujours ses cheveux bruns qui bouclent en anglaises ? Parle-t-elle parfois de moi ? Je sais que tu as de ses nouvelles, que tu la vois. J’aimerais tant que tu sois un lien entre nous… Je sais, c’est la Nouvelle Année, pas Noël. Pour les miracles, c’est passé.

 

Je suis rentré à la maison, dans la cuisine. J'ai enlevé mes bottes et mon pardessus tout sale sur le seuil. Tu t’es toujours moqué de mes manies et de mes principes, mais aurais-je dû faire comme eux ? Mélanie qui s’entête à bien recevoir des enfants qui s’en fichent ? Nina et Lucio qui ont tout accepté, y compris de ne plus jamais rien dire à leur fille, alors que ce serait pour son bien ? Emile qui n’ose pas broncher devant Clotilde alors qu’il ferait mieux de lui dire qu’elle n’est qu’une vieille emmerdante ?

 

J'ai pris l'album de quand tu étais petit et que ta sœur était encore toute fine dans les bras de ta mère. J'ai regardé ses traits de princesse, tu disais qu'on l'avait dessiné avec un pinceau, et je dois bien dire que j'ai eu de la peine à l'imaginer le jour de son mariage, toute belle dans sa robe blanche, remonter la nef à ton bras plutôt qu'au mien. J'avais le cœur lourd, mais je n’ai pas pleuré, ça non. Un homme ça ne pleure pas, je te l'ai assez répété. Tant pis s’il en crève.

 

Maintenant, son ventre est rond, plein. Ca va être une bonne année pour elle. Il y a longtemps qu’elle a oublié ce que j'avais bien pu lui dire à propos de son mari, elle s'en fiche maintenant. Elle l’aime et son petit cogne dans son ventre. Je l'ai perdue, elle aussi. Ma toute petite perle… Dire que je l’ai aimé plus fort que tout… Même quand je courtisais ta mère, je n’avais pas le cœur autant rempli d’amour ! Elsa ne reviendra jamais ici, elle ne fera plus tourner fous les lapins à leur faire des caresses et à leur parler comme des enfants. C'est comme ça, la vie. Les parents ne se font jamais bien comprendre des enfants et les enfants sont trop fiers pour demander pardon, ou même, allez, je m’en serais contenté, il suffisait qu’elle revienne en tirant un trait. Tu me traites d’égoïste ? Allons, mon fils, ce n’est pas de l’égoïsme, tu le sais bien, non ? Maintenant, tu as compris ?

 

J'ai regardé la photo où tu es dans le jardin, avec la bêche. Tu ne regardes pas l'objectif, malgré que derrière, je te crie de le faire. On ne le voit pas bien sur la photo, parce que, moi, je n'ai jamais été un artiste, mais tu as les yeux rouges. A ce moment précis, ta haine pour moi est en train de naître partout dans ton cœur. Achille est mort hier, c'était ton chien, tu jouais toujours avec, on aurait dit que tu le prenais pour ton copain. Comme tu avais douze ans, je t’ai dit que tu étais grand et que tu devais faire le trou pour lui. Tu pleurais sur le fauteuil, ta mère me disait de te laisser tranquille mais j'ai tenu bon, et je t'ai tiré par la peau du dos dehors. Tu pleurais comme un gosse, malgré tes douze ans, malgré que tu sois un garçon. J’ai voulu faire ta photo pour t'encourager mais tu pleurais encore, avec de la haine qui pointait entre deux larmes. Au soir, le trou n’était pas fait et j'ai dit que tu ne rentrerais pas tant que ça ne serait pas terminé. Tu es parti en hurlant que c'était moi qui aurais dû crever, pas Achille.

 

L'été d'après, tu as voulu aller en pension, puis il y a eu le petit studio d’étudiants. Et la dernière année, tu nous as ramené cette fille, figure-toi que j'ai fini par oublier son nom. Je suis bête de te le dire, car tu vas m’en vouloir. Mais je suis honnête, je l’ai toujours été. Elle était gentille mais on ne peut pas dire qu'elle faisait de toi un homme. Elle t'encourageait à être artiste, elle disait que tu étais fait pour la scène, le théâtre. Elle me parlait sans cesse, elle guettait pour voir si j'allais dire quelque chose. Mais je résistais, je me taisais. Alors, petit à petit, elle n'a plus rien dit et elle a commencé à me regarder comme si j'étais un cinglé. Quand elle a annoncé qu’elle était enceinte, j'ai demandé qui avait bien pu lui faire le bébé. C’est vrai, j’ai dit « C’est quand même pas mon fils qui a réussi ça ? ». Elle s’est rapprochée. Son regard disait: « L'homme ici, ce n'est certainement pas toi. ». Ce regard… C’est comme l’œil dans la tombe de Caïn… Quand je mourrais, il sera face à moi…

 

J'écris, parce que jamais je ne trouverais les mots en face de toi. Je veux que tu comprennes qui est ton père, même si moi, je n’ai toujours pas compris pourquoi je trouvais tellement important que ta sœur se marie avec quelqu'un d'autre, pourquoi je pensais que tu devais être dur comme du cuir pour mériter d'être mon garçon. Je n’arrive même pas à savoir pourquoi j’ai préféré finir seul le Jour de l’An, plutôt que de te serrer dans mes bras, rire des pitreries de tes enfants, servir mon poulet aux morilles à ta femme. Moi qui pensais que j’étais mieux que tout le monde…

 

Je sais que si tu lisais cela, bien des choses changeraient. Les mots pourraient faire envoler la haine que tu as pour moi, mon fils. Et le bonheur pourrait bien venir frapper à ma porte. Mais rien ne va changer. Car je ne vais pas envoyer cette lettre. Je vais la garder quelques semaines sur la table de la cuisine, et puis je la mettrai dans la caisse à ton nom, celle que tu prendras le jour où je serais mort. Elle rejoindra toutes les autres que j’ai écrites mais pas envoyées depuis que tu es parti.

Pourquoi je fais ça ? A mon âge, le bonheur, quand on n’a jamais appris à l’apprivoiser, il fait peur.

 

Comment ? Oui, tu dois avoir raison : un vieux con. Voilà ce que je suis.

 

14:08 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |