07/01/2007

Un autre itinéraire

Un autre itinéraire

 

Je suis arrivé au dépôt vers cinq heures trente du matin et je suis allé directement me changer dans le vestiaire, sans passer saluer les copains à la cafétéria. C’est trop dur, le matin, de voir tous ces gars mal réveillés, les yeux rouges de sommeil, certains sentant l’after-shave bon marché, d’autres le café et les croissants, d’autres encore la bière. Ces odeurs intimes me gênent, elles en disent trop sur eux, je ne peux pas affronter ces lambeaux de vie qui me renvoient à la mienne. En regardant les copains et en les trouvant pâlots, pas malins, pauvres, c’est moi-même que je découvre et toise et ça fiche ma journée en l’air.

 

J’ai enfilé mon pantalon bleu marine et le polo bleu ciel qui va avec, notre tenue d’été, puis j’ai posé la casquette sur mon crâne. J’ai jeté un coup d’œil dans le miroir qui est posé sur la porte de mon casier et je ne me suis pas souri : j’ai l’air d’un larbin. J’ai fouillé ensuite dans ma veste afin de retrouver mon badge. Ça me fait toujours bizarre de lire « Paolo Léonardi, chauffeur » en dessous de ma photo. J’ai toujours un moment d’incompréhension, comme si j’en étais resté à mes rêves de gosses et que je m’attendais à lire « Paolo Léonardi, cosmonaute » ou « Paolo Léonardi, cowboy ». Mais la réalité, c’est que je conduis des bus. Cinq jours par semaine, six heures par jour. Un boulot comme un autre pour ceux qui ne réussissent pas à attraper leurs rêves.

 

Dès que je suis sorti sur le tarmac, Kader – catégorie after-shave bon marché (il se cherche une copine) et café sucré (sa mère veille au grain) - m’a accosté en me disant « T’as de la chance, le Bleu » et il m’a désigné du menton le bus qui m’était attribué. Je me suis dit « ça commence bien » et j’aurais fait demi-tour s’il n’avait pas passé son bras autour de mon épaule pour m’entraîner en rigolant vers mon véhicule. Il m’a ouvert la porte en mimant une révérence et en minaudant : « Bienvenue dans les années quatre-vingt ». Je l’aurais volontiers étranglé sur place mais ça aurait fait des histoires et j’aurais été en retard pour mon premier tour, et par conséquent pour tous les autres, et je ne pouvais pas supporter l’idée de plomber ma journée d’office. Kader a dû lire l’envie de meurtre dans mon regard parce que, comme pour se dédouaner, il a bredouillé «  Je t’assure, le Bleu, c’est le hasard. Lucien est malade et le chef a décidé que tu prendrais sa tournée. C’est cool, tu as le Sablon ». J’ai démarré sans lui répondre.

 

Le hasard… tu parles ! Il a bon dos le hasard. Sûr que tous les chauffeurs ont dû parlementer pour ne pas hériter de ce truc. Ils se moquent tous de ces bus « relookés en phase avec l’esprit urbain », comme l’a écrit dans le communiqué une attachée de presse déjantée. Je n’ai pas la plume facile moi, je n’ai pas non plus fait de hautes études, mais je sais que l’esprit urbain actuel est plutôt aux hummers, jeep et autre « 16 » et non aux tortillards communautaires.

Premier arrêt. Une vieille dame monte, avec un chiot dans un panier. Elle dit gentiment « Bonjour, Monsieur » en montrant bien sa carte de transport. Une mamy en or : petit chignon blanc bien serré, lunettes cerclés d’or, manteau noir. Si Paolo Léonardi prenait le temps de la regarder, elle lui rappellerait probablement sa propre grand-mère : pas riche mais proprette, le cœur sur la main et un sourire de madone. Mais Paolo Léonardi est entortillé dans ses pensées.

 

Ah ! ces grosses utilitaires ! Voilà à quoi le ministre ferrait bien de s’atteler plutôt que de manger des petits fours sur le tarmac de notre dépôt, en inaugurant des bus repeints mais qui ne seront jamais à l’heure. En retard, évidemment, à cause des rues grouillantes de mecs en grosses « utilitaires », justement. Et ces mecs en promenade pour acheter un polo Gucci – jamais entendu parler d’un ouvrier qui a acheté une Porsche Cayenne pour transporter sa boîte à outils - créent des embouteillages du feu de dieu, klaxonnent et emmerdent les pauvres gars condamnés à vivre en ville. Vas-y que je te pollue les oreilles et le nez, sans aucune gêne, et que le soir quand j’ai bien dégueulassé la ville, hop, je retourne dans ma banlieue cossue, écouter les chants des petits oiseaux, loin du vacarme insupportable et de la puanteur asphyxiante de la mégapole.

 

Deuxième arrêt. Une jeune femme et son amoureux montent à l’arrière. Paolo Léonardi leur crie que l’entrée des artistes, c’est par devant. Il n’a pas de choix. Si un contrôleur passe et qu’il s’avère que les jeunes n’ont pas de tickets, il aura un blâme, comme s’il était de mèche avec eux. La bonne tenue du bus – tout le monde paie sa place, on ne met pas les pieds sur les fauteuils, les chiens ne pissent pas sur les sacs, … - lui incombe. Tant pis si cela l’amène parfois à se prendre un couteau sur la gorge. « Ce sont les risques du métier » prétend le Directeur, au chaud et à l’abri dans son bureau. Les amoureux sont loin de penser à cela. Ils rient, tout à leur bonheur, inconscients des autres. Paolo Léonardi leur demande leur titre de transport. Ils n’en ont pas, fouillent leurs poches à la recherche d’argent, ils en trouvent chacun et leurs doigts et leurs voix s’emmêlent : « je paie », « non, c’est moi », et finalement, ils déposent sur le rebord du guichet bien plus que nécessaire à l’achat de deux tickets. Paolo Léonardi soupire en encaissant la monnaie – on perd du temps, les gens vont râler parce qu’il est en retard et qu’il les mets en retard. Il leur rend leurs cartes d’embarquement et le restant. La vieille dame les regarde en souriant, des étoiles dans les yeux. Elle aussi, un jour, elle a eu le cœur aussi plein. C’était certainement avant avant-hier, mais qu’importe. C’est pour toujours en elle. Paolo Léonardi quitte son emplacement mais pas le fil de ses pensées.

 

Ces mecs, les petits cons des beaux quartiers, je ne peux pas les blairer. C’est pas question d’être jaloux, c’est question d’équité. Oui, messieurs-dames, d’équité. Tu veux la grosse jeep rutilante pour faire le malin ? Tu le fais devant ta villa à quinze briques et ta pétasse refaite au botox. Tu tournes dans ton quartier « zone résidentielle, ne dépassez pas le 30km/h » et parfois, tu pointes jusqu’en forêt, tu rodéodes jusqu’à ce qu’un chasseur moins doué te crève un pneu avec sa chevrotine. C’est clair et net. Comme ça, pour ceux qui n’ont que les moyens de s’acheter un ticket de bus pour aller bosser, c’est peinard : ils arrivent à l’heure, sans se faire snober tout le trajet par des petits fils à papa à la con. Ah ! je te jure : si un jour, il y en a un qui sort de sa bagnole, garée sur une bande de bus, au moment où j’arrive avec un accordéon, je lui roule dessus. Roue après roue. Après, je me gare, comme si de rien n’était, et puis je continue mon tour. Ca me fera un bien fou, et aux usagers aussi, si ça tombe.

 

Troisième arrêt. Une dame portant un voile noir monte avec ses trois enfants : un petit garçon de cinq ans qui tient la main d’une fillette d’un ou deux ans sa cadette, aux nattes bien sages, et un bébé dans une poussette. La mère semble très timide et ne pas maîtriser le français. Elle sourit à Paolo Léonardi, comme pour s’excuser de ne pas pouvoir réellement dire quelque chose. C’est le petit garçon qui achète les billets pour tout le monde. Sa mère le regarde avec fierté : il s’en sortira dans la vie. La fillette a remarqué le chien et est partie s’asseoir à côté de la vieille dame, tout naturellement. Le chien a sorti son museau du panier et lèche sa main, aux doigts marbrés de chocolat. La vieille dame sourit et demande à la fillette comment elle s’appelle. « Kenza », répond-t-elle, « et quand je serais grande, je serais vétérinaire ». La mère la regarde en pensant « c’est bien ma fille, rêve tout haut et ne laisse personne t’accrocher au sol ». Les amoureux sont toujours seuls au monde. Paolo Léonardi est seul avec ses pensées.

 

Mais le truc, avec ces bus, ce qui fait marrer le plus les chauffeurs, c’est que les bahuts gris et orange, ils existaient déjà quand on était gosse. Je me rappelle très bien : c’était orange pétant et blanc cassé sale. Pas joli, pas vraiment moche. Des bus, quoi. Et puis, tout à coup, on les a repeint en jaune poussin. J’imagine trop bien la scène. La maîtresse du boss qui ouvre le Marie-Claire à la page « tendance pour l’été 85 » et dit « Chou, tu ne penses pas que ça leur ferait plaisir aux chauffeurs de conduire des bus peints dans des couleurs modernes ? Moi, je suis certaine que oui ». Et « Chou » qui acquiesce, peut-être que de bonne foi, ils se met à imaginer que les grèves, ce n’est pas à cause des petits cons qui nous bastonnent pour un ticket qu’ils ne veulent pas payer, ni à cause des horaires exténuants, ni même parce que nous sommes payés au smic, mais parce que nous trouvons les couleurs de nos bus complètement nulles.

 

Quatrième arrêt. Le chauffeur ne freine pas, ne s’arrête pas. Pourtant, les amoureux ont sonné pour signaler qu’ils voulaient descendre. Ils se regardent surpris mais sourient : ils descendront au prochain arrêt, aucune importance, ils sont ensemble. La vieille dame est complètement absorbée dans l’observation des câlins que la fillette donne à son chien. La mère joue avec son bébé. Le petit garçon, qui porte le poids du monde sur ses épaules, et une immense responsabilité au fond de ses yeux noirs, crie soudain : « Monsieur le chauffeur, vous ne prenez pas la bonne route ». Paolo Léonardi revient à la surface.

 

Un gosse a crié. J’ai freiné sec, instinctivement. Je me suis gouré, au lieu de prendre la route 26, j’ai pris le parcours habituel, celui que je fais tous les matins, pendant six heures, depuis six mois. Je prends le micro.

 

-          Désolé, messieurs dames, une petite erreur de parcours, mais nous allons reprendre le chemin ordinaire via un petit crochet.

-          Un crochet vers où ? demande le gamin.

-          Vers la mer, s’exclame la fillette.

-          Ah ! la mer… Ça fait si longtemps que je n’ai plus vu la mer… Je me souviens des odeurs de sel qui pénètrent partout, et de ce gris que l’on voit à l’horizon, sans plus savoir s’il s’agit de l’eau ou du ciel, rêve la vieille dame.

-          Tanger…, murmure la femme au tchador.

-          Tous, tous, tous, à Torrémolinos, chantonnent les deux amoureux en riant.

 

J’ai hésité. Quelques secondes. Je les ai tous regardé dans mon immense rétro. La vieille dame, elle avait l’air usé, cette petite mine qu’ont les gens que la vie n’a pas épargnés. Elle me faisait penser à ma grand-mère, que je ne vois jamais, à cause des horaires, du boulot, tout ça… Les deux amoureux, c’était des oiseaux pour le chat : trop tendres pour notre monde, des rêveurs, des poètes. Ça se voyait à sa main lui caressant les cheveux, à la sienne lui redessinant le nez. Ils avaient besoin d’une bulle à eux. Et puis, la petite famille. Le gamin, trop sérieux pour son âge, la mère, perdue dans un pays froid, sans chaleur humaine, surtout pour les gens comme elle. Et puis, ses gamines : la petite qui aimait les chiens et n’en aurait sûrement jamais, parce que dans un deux-pièces, c’est pas possible. Et la puce, minuscule dans sa poussette, tout sourire, la puce qui me regardait de ses yeux noirs comme des billes de jais, riant, riant, chantant au milieu de ses « areuh ! » que la vie est courte et qu’il faut saisir les chances que le hasard nous donne. J’ai repris le micro.

 

-          Si tout le monde est d’accord, le crochet se fera par Ostende.

 

Tous les passagers ont applaudi et nous sommes partis. La vieille dame a sorti son chien de son panier, la gamine a couru dans le bus en appelant « le chien, le chien ». Son frère l’a regardée un moment, et puis, il s’est lancé lui aussi. La mère a parlé à la vieille dame, ça avait l’air d’être du charabia, mais la grand-mère souriait comme si c’était limpide. Les amoureux ont continué à s’embrasser, ils avaient probablement déjà oublié qu’ils avaient acquiescé à ce projet fou. Peu leur importait du moment qu’ils étaient à deux.

 

J’ai envoyé un SMS à Kader pour lui dire que c’était vrai, j’avais beaucoup de chance. Et je suis monté sur le ring. Après environ deux heures, je me suis garé à côté du Casino et j’ai crié : « Terminus, tout le monde descend » ! J’avais un sourire jusqu’aux oreilles. Les gosses ont filé dehors à toute allure, l’amoureux a aidé la mère à descendre la poussette, l’amoureuse a pris le bras de la grand-mère. Ils m’attendaient tous les sept, des mercis plein la bouche. On est parti sur la plage. Des mots assez beaux pour décrire les yeux de ma petite équipe à la vue de cette mer grise calme, apaisée, je n’en aurais jamais, même si je lis le dictionnaire en entier. On ne parlait pas, ce n’était pas la peine. Parfois, nos visages se tendaient, vers l’un, vers l’autre, on souriait. J’imagine que les gens qui nous ont vu ont dû nous prendre pour des doux tarés. Mais en fait, nous étions les seuls à être un petit peu malin.

 

Dix heures ont sonné à la montre de l’amoureux. J’ai dit qu’il fallait que je rentre, que je terminais ma tournée à midi. Tout le monde m’a suivi.

 

J’ai réussi à rentrer au dépôt à midi quart, après avoir déposé mes passagers à la gare centrale. Moi, j’avais quelques minutes de retard sur l’horaire convenu en arrivant au dépôt. Mais curieusement, ça n’a pas plombé ma journée. Loin de là. Kader m’attendait : « Alors, le Bleu, on y prend goût au tortillard ? ».

 

Mes oreilles remplies du bruit du ressac l’ont à peine entendu. Ma tête pleine de sable et d’écume n’a pas pu lui répondre.

 

21:00 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

Crochet par la plage! Merci Emma, j'avais bien besoin d'un crochet par la plage! Je crois que je dormirai mieux cette nuit!
Bravo pour ce texte réaliste, simple et en même temps un peu hors du temps!

Écrit par : EmmaBovary | 08/01/2007

Encore un texte tout simple et beau. Bravo.

Écrit par : SpécialeKa | 09/01/2007

Amusant, moi qui viens de découvrir Ostende la semaine dernière, je tombe dans la foulée et par hasard sur ce blog et sur ce texte! Bien d'accord avec EmmaBovary, on se laisse embarquer avec plaisir.

Écrit par : Augusta | 10/01/2007

Un petit voyage matinal parfait.

Une Plume toujours aussi belle.

Simon

Écrit par : SimSim | 23/08/2007

Très chouette!
Qui n'a pas rêvé de "partir", de prendre un autre train que celui qui était prévu... ?
Parfois je rêve de trasformer ces "et si..." en réalités...

Écrit par : Aline | 05/11/2008

bravo! Fanny,
Tu comptes une fan de plus désormais... Bravo pour toutes ces nouvelles! Et pour celle-ci entre autres. Elle fait rêver! Parce qu'un jour ou l'autre, on a tous eu envie de faire comme Paolo! Merci à toi :-)

Écrit par : Magali | 08/01/2010

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