03/01/2007

 Ce que je suis...

Ce que je suis

 

Aujourd'hui, c’est le jour de l'An. Partout autour de moi, la vie reprend le dessus, malgré les frimas et les quelques flocons qui tombent. C’est comme ça chaque année : il suffit qu’on change de calendrier pour que les gens fassent, un peu mieux que d’habitude, « semblant ». Tu sais ce que je veux dire : semblant d’y croire, semblant d’avoir envie, semblant d’être heureux, semblant que tout va changer, … Je n’ai pas oublié ce que tu penses : moi, je n’ai jamais fait semblant. Et ça aurait été bien que j’essaye. Que veux-tu, mon fils, on est ce que l’on est. A mon âge, je ne changerais plus.

 

Mélanie a sorti sa goutte d'angélique. Elle attend de pied ferme ses enfants, petits même arrières, depuis six heures ce matin. A son âge, comme au mien, on ne fête plus le réveillon, on se contente du Jour de l’An. Et c’est bien cela, le problème : les gens de ta génération font la fête de plus en plus tard et du coup, ils arrivent quasiment le deux janvier chez leurs parents, la nausée au bord des lèvres. Si j’avais fait ça à mes grands-parents, je crois que je sentirais encore la marque de leurs coups de pieds sur mes fesses ! Je sais, ça ne sert à rien de revenir avec mes principes de l’ancien temps. Mais c’est quand même la vérité. A peine entrée chez Mélanie, sa famille ne pensera plus qu’à partir. Et la vieille restera là, avec son nectar à peine débouché. Elle séchera sur place, comme les galettes au miel, qu’elle a démêlées hier, sécheront dans leur boîte en métal. Est-ce que c’est vraiment mieux comme ça ? Tu vas rétorquer que Mélanie déjà à ton époque, elle n’avait plus toute sa tête. Et qu’il faut comprendre les gosses. Mais qu’est-ce qu’elle en peut ? Maintenant, on nous empêche de mourir, on nous donne de nouveaux médicaments – tellement qu’il ne faut même plus acheter un steak pour dîner. Et si on est toujours là, il y a des opérations où on nous enlève la moitié des os pour les remplacer par du caoutchouc. Mélanie, elle ne demande rien de tout ça. Elle sait bien qu’elle est plus de maintenant, qu’il faut qu’elle parte. Mais c’est quand même pas de sa faute si le Docteur pense autrement.

 

Ses gosses, ils pourraient faire un effort. Qu’est-ce que je fais, moi, quand je vais vider son feu, et qu’elle me dit que son arrière-petite-fille s'appelle « Gilet » et pas Zoé ? Je reste tranquille, sans prendre cet air exaspéré qu’a toujours sa belle-fille, je ne rigole pas, je ne hausse même pas les épaules. Et je garde ça pour moi, je ne vais pas en parler à l'assistante sociale – une jeunette qui vient de la ville, tu ne l’as pas connue. Parce que sinon, elle va nous la placer et elle ne mérite pas de finir à l'hospice, Mélanie. Je fais juste une petite prière à la Vierge Marie pour que Mélanie, je la retrouve le lendemain, la tête fracassée sur le carrelage de sa cuisine, morte pendant qu’elle préparait sa soupe ou, si c’est la saison, entre deux de ses plates-bandes de fraises. Ce sera une belle mort. Tu dois dire que j’exagère. Qu’en sais-tu mon fils ? Toi, tu ne viens pas voir ton père, même pas les lèvres pincées, alors, que sais-tu de la vieillesse et de ce à quoi elle nous amène ?

 

En face, Lucio et Nina ont préparé un repas comme dans leurs souvenirs de Toscane. Lucio me l’a encore raconté il y a quelques jours, sur le devant de la maison, quand on attendait le marchand de légumes (c’est toujours Eddy). Les filles étaient belles, mais baissaient les yeux devant leurs pères, toujours prêts à foutre une baffe aux blanc-becs trop entreprenants. Il en rêverait bien, lui, de foutre une baffe aux amants de sa fille. Mais elle ferait comme la dernière fois, ne plus donner de nouvelles pendant deux ans. Et ça, Nina lui a dit : « Si ça arrive encore, je te tue avec le grand couteau que je prends pour couper le poulet. Et puis, je me le plante dans le cœur, parce que, de toute façon, il ne survivrait plus, maintenant, avec tous les enfants ».

 

Emilia, elle en est à son troisième mari et à son cinquième gosse. Celui-ci, c’est un Kosovar musulman, Ménan. Rappelle-toi, il y avait eu l’Italien un peu mafiosi qui a fini en tôle pour trafics divers, c’est d’ailleurs quand il a été enfermé qu’elle est revenue parler à ses parents. Après, elle a dégoté le Belge, fainéant, chômeur depuis six ans, qui n’avait pas envie d'aller travailler. « Courir derrière le camion-poubelles pour le SMIC ? Pas pour moi » qu’il disait. Et Lucio écoutait, en silence, car Nina l’avait déjà menacé du couteau, et il crachait ses poumons de mineur devant ce petit con, sans broncher. Il paraît que la seule idée de travail qu’il a eu en dix ans, c’est de mettre Emilia dans une vitrine à Anvers…

 

Les parents feront bonne figure et serviront les pasta carbonara avec un sourire jusqu'aux oreilles. Ce que je n'aurais jamais pu faire, tu le sais bien. J'ai toujours eu une idée bien arrêtée de ce que c'est une famille. Et ça n’est pas de savoir que, avant que la Mercédès blanche se gare devant chez eux, Lucio a bien entamé la bouteille de Grappa dans le poulailler, qui va me faire regretter mes idées. Je nettoyais les lapins et je l'ai vu pleurer, comme un gosse, assis sur le billot où il tue les poules à Pâques. Entre deux sanglots, il buvait de longs traits d'alcool. J'aurais voulu lui dire que ce n'était pas si grave, un Kosovar, qu'il fallait mieux ça que le Belge maquereau, mais je n'ai jamais été très doué pour consoler. Alors, j'ai continué à enlever la paille remplie d'urine et de crottes, j'ai flatté les flancs et les colliers de Nestor et Caroline, en les encourageant à me faire des petits pour le printemps, et je suis parti, avec le fumier au bout de la fourche, sans me retourner, le front haut, l'œil noir. Comme d'habitude, je sais.

 

Devant le tas de fumier, de l'autre côté de la clôture, il y avait le vieil Eugène qui suçait sa pipe. Sa femme, Clotilde, ne veut plus qu'il fume à l'intérieur, c'est sa nouvelle lubie depuis que l'infirmière qui lui fait ses piqûres pour les rhumatismes lui a parlé de « tabagisme passif ». Imagine ça : Eugène, que sa femme a jamais pu convaincre d'arrêter de fumer pour sa santé – de toute façon, sa santé, il l’a laissée à la mine -, obligé de fumer dehors au nom de ses bronches à elle ! Maintenant qu’elle est vieille, elle se découvre en porcelaine et tient à ses restes ! Eugène a eu beau plaider que, depuis le temps qu'elle fume à ses côtés, elle s'est endurcie, et puis qu’il faut bien mourir de quelque chose, que ça pourrait bien être de ça, pourquoi pas ? Il a même dit : « Je pourrais fumer toutes fenêtres closes, sans plus jamais aérer, jusqu’à ce qu’on étouffe ensemble, comme certains le font avec le gaz », il n’y a rien eu à faire. Clotilde a dit : « C'est la cour ou je brûle ta pipe dans le poêle à charbon ».

 

Le vieux, courbé en deux, tout tassé par les années passées à ramper dans les conduits des charbonnages, fume donc dehors, sur son billot, l'air ébahi. On ne sait pas combien de temps ça va durer, mais dans le village, on raconte qu'entre sa pipe et sa femme, il aurait déjà choisi. Eugène aurait les yeux fixés sur Odile, la veuve de Clément Destrait. Paraît qu'elle sait si prendre pour lui faire retrouver ses belles années... Va savoir. Moi, je n’ai jamais été doué pour ces histoires-là. Je n’ai même pas su retenir ta mère, et pourtant, elle m’aimait.

 

Tu sais, elle n’est jamais revenue, même pas pour prendre quelques vêtements supplémentaires ou les verres en baccarat que sa tante lui avait offerts et dont elle disait qu’elle les voulait dans son cercueil. Est-ce qu’elle va bien ? A-t-elle toujours ses cheveux bruns qui bouclent en anglaises ? Parle-t-elle parfois de moi ? Je sais que tu as de ses nouvelles, que tu la vois. J’aimerais tant que tu sois un lien entre nous… Je sais, c’est la Nouvelle Année, pas Noël. Pour les miracles, c’est passé.

 

Je suis rentré à la maison, dans la cuisine. J'ai enlevé mes bottes et mon pardessus tout sale sur le seuil. Tu t’es toujours moqué de mes manies et de mes principes, mais aurais-je dû faire comme eux ? Mélanie qui s’entête à bien recevoir des enfants qui s’en fichent ? Nina et Lucio qui ont tout accepté, y compris de ne plus jamais rien dire à leur fille, alors que ce serait pour son bien ? Emile qui n’ose pas broncher devant Clotilde alors qu’il ferait mieux de lui dire qu’elle n’est qu’une vieille emmerdante ?

 

J'ai pris l'album de quand tu étais petit et que ta sœur était encore toute fine dans les bras de ta mère. J'ai regardé ses traits de princesse, tu disais qu'on l'avait dessiné avec un pinceau, et je dois bien dire que j'ai eu de la peine à l'imaginer le jour de son mariage, toute belle dans sa robe blanche, remonter la nef à ton bras plutôt qu'au mien. J'avais le cœur lourd, mais je n’ai pas pleuré, ça non. Un homme ça ne pleure pas, je te l'ai assez répété. Tant pis s’il en crève.

 

Maintenant, son ventre est rond, plein. Ca va être une bonne année pour elle. Il y a longtemps qu’elle a oublié ce que j'avais bien pu lui dire à propos de son mari, elle s'en fiche maintenant. Elle l’aime et son petit cogne dans son ventre. Je l'ai perdue, elle aussi. Ma toute petite perle… Dire que je l’ai aimé plus fort que tout… Même quand je courtisais ta mère, je n’avais pas le cœur autant rempli d’amour ! Elsa ne reviendra jamais ici, elle ne fera plus tourner fous les lapins à leur faire des caresses et à leur parler comme des enfants. C'est comme ça, la vie. Les parents ne se font jamais bien comprendre des enfants et les enfants sont trop fiers pour demander pardon, ou même, allez, je m’en serais contenté, il suffisait qu’elle revienne en tirant un trait. Tu me traites d’égoïste ? Allons, mon fils, ce n’est pas de l’égoïsme, tu le sais bien, non ? Maintenant, tu as compris ?

 

J'ai regardé la photo où tu es dans le jardin, avec la bêche. Tu ne regardes pas l'objectif, malgré que derrière, je te crie de le faire. On ne le voit pas bien sur la photo, parce que, moi, je n'ai jamais été un artiste, mais tu as les yeux rouges. A ce moment précis, ta haine pour moi est en train de naître partout dans ton cœur. Achille est mort hier, c'était ton chien, tu jouais toujours avec, on aurait dit que tu le prenais pour ton copain. Comme tu avais douze ans, je t’ai dit que tu étais grand et que tu devais faire le trou pour lui. Tu pleurais sur le fauteuil, ta mère me disait de te laisser tranquille mais j'ai tenu bon, et je t'ai tiré par la peau du dos dehors. Tu pleurais comme un gosse, malgré tes douze ans, malgré que tu sois un garçon. J’ai voulu faire ta photo pour t'encourager mais tu pleurais encore, avec de la haine qui pointait entre deux larmes. Au soir, le trou n’était pas fait et j'ai dit que tu ne rentrerais pas tant que ça ne serait pas terminé. Tu es parti en hurlant que c'était moi qui aurais dû crever, pas Achille.

 

L'été d'après, tu as voulu aller en pension, puis il y a eu le petit studio d’étudiants. Et la dernière année, tu nous as ramené cette fille, figure-toi que j'ai fini par oublier son nom. Je suis bête de te le dire, car tu vas m’en vouloir. Mais je suis honnête, je l’ai toujours été. Elle était gentille mais on ne peut pas dire qu'elle faisait de toi un homme. Elle t'encourageait à être artiste, elle disait que tu étais fait pour la scène, le théâtre. Elle me parlait sans cesse, elle guettait pour voir si j'allais dire quelque chose. Mais je résistais, je me taisais. Alors, petit à petit, elle n'a plus rien dit et elle a commencé à me regarder comme si j'étais un cinglé. Quand elle a annoncé qu’elle était enceinte, j'ai demandé qui avait bien pu lui faire le bébé. C’est vrai, j’ai dit « C’est quand même pas mon fils qui a réussi ça ? ». Elle s’est rapprochée. Son regard disait: « L'homme ici, ce n'est certainement pas toi. ». Ce regard… C’est comme l’œil dans la tombe de Caïn… Quand je mourrais, il sera face à moi…

 

J'écris, parce que jamais je ne trouverais les mots en face de toi. Je veux que tu comprennes qui est ton père, même si moi, je n’ai toujours pas compris pourquoi je trouvais tellement important que ta sœur se marie avec quelqu'un d'autre, pourquoi je pensais que tu devais être dur comme du cuir pour mériter d'être mon garçon. Je n’arrive même pas à savoir pourquoi j’ai préféré finir seul le Jour de l’An, plutôt que de te serrer dans mes bras, rire des pitreries de tes enfants, servir mon poulet aux morilles à ta femme. Moi qui pensais que j’étais mieux que tout le monde…

 

Je sais que si tu lisais cela, bien des choses changeraient. Les mots pourraient faire envoler la haine que tu as pour moi, mon fils. Et le bonheur pourrait bien venir frapper à ma porte. Mais rien ne va changer. Car je ne vais pas envoyer cette lettre. Je vais la garder quelques semaines sur la table de la cuisine, et puis je la mettrai dans la caisse à ton nom, celle que tu prendras le jour où je serais mort. Elle rejoindra toutes les autres que j’ai écrites mais pas envoyées depuis que tu es parti.

Pourquoi je fais ça ? A mon âge, le bonheur, quand on n’a jamais appris à l’apprivoiser, il fait peur.

 

Comment ? Oui, tu dois avoir raison : un vieux con. Voilà ce que je suis.

 

14:08 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

un beau texte. toujours le goût des sentiments qui priment sur l'histoire. j'adore...

Écrit par : Dorian | 03/01/2007

Bravo, tout simplement.

Écrit par : Patrick L'ECOLIER | 05/01/2007

:=) Je l'avoue j'ai un peu perdu le fil de l'histoire au début, après evidemment j'ai accroché.

Écrit par : miss2red | 06/01/2007

Passage d'une habituée de Mots d'auteurs par ton blog...
Joli texte, fluide et bien écrit. Pourtant, j'ai préféré le précédent que je trouve plus prenant.
Continue bien ton chemin d'écriture en 2007, Emma...

Écrit par : EmmaBovary | 06/01/2007

Plus je te lis (déjà le 3ème texte) et plus j'apprécie ce que tu écris. J'aime beaucoup la manière que tu as d'exposer les sentiments et la vie des gens.
Juste une chose, fais attention à l'orthographe.

Écrit par : SpécialeKa | 09/01/2007

Je reviendrai ! 2 nouvelles lues, 2 nouvelles appréciées.

Je marque-page...

Écrit par : Marie-Catherine | 08/02/2007

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