29/06/2010

A chaque chose malheur est bon

Petite Pomme

- Bon, je récapitule, Petite Pomme. Dans un coin du pays, un accusé comparait pour le meurtre de sa compagne. Il l’a massacrée quand elle lui a annoncé qu’elle le quittait à cause de son comportement violent. Rien d’inhabituel jusque-là mais l’accusé a ensuite retourné l’arme contre lui, visant la tempe, ratant le cerveau mais pas les nerfs optiques. L’accusé est donc aveugle. Or, au même moment, quasiment à l’opposé du territoire, un juge vient de prendre ses fonctions et comme le titre délicatement la presse, il n’est pas le seul : son chien siègera aussi, puisque cet homme est également aveugle. Cerise sur le gâteau, ta prof t’a donné comme sujet de rédaction « Et si j’étais différent » et hop ! tout s’est éclairé : elle te demande de te préparer toi aussi à devenir aveugle. C’est bien ça, Petite Pomme ?

- Oui. Alors, tu vas m’aider pour quand ça arrivera ?

- Mais c’est n’importe quoi, enfin ! Tu crois vraiment que tu vas devenir aveugle comme ça ?

- Pourquoi pas, des fois, ça arrive.

- Comme par exemple ?

- Ben, comme pour l’accusé, là, par exemple.

- Tu n’as pas de pistolet.

- Oui, mais bon, ça se pourrait quand même. Comme pour Marie Ingalls.

- Qui ?

- Marie Ingalls. De La petite maison dans la prairie, tu sais, la série qui passe à la télé ?

- Jamais entendu parler. De toute façon la télé, c’est que des carabistouilles…

- N’empêche que dans la série, Marie elle est d’abord pas aveugle et puis, elle l’est.

- Ecoute, Petite Pomme, moi je te dis qu’on ne devient pas aveugle comme ça, à dix ans, sans raison, sous prétexte qu’il y a un juge et un accusé qui le sont, en même temps peut-être, mais même pas au même endroit, tu parles d’une coïncidence !

- Ah voilà, c’était ça le mot que je cherchais : coïncidence. Mon papy dit toujours qu’il n’y a pas de coïncidence.

- Tu vois !

- Oui, mais il veut dire que, justement, quand il y a des coïncidences, ça cache quelque chose, que c’est un signe. C’est vrai, tu sais Alexis. En plus, il y a la rédaction, n’oublie pas.

- Quoi, la rédaction ?

- Pourquoi ma prof elle me demande ce que je ferais si je devenais différente, hein ? Tu vois, c’est pour me prévenir de faire attention, de bien lire les choses que les autres prennent pour de bêtes coïncidences.

- Mais, Petite Pomme, enfin ! C’est juste parce que c’est au programme ! En plus, je parie que par différente, elle veut dire : noire, arabe, très grosse, toute minuscule, rousse, avec un nom à coucher dehors, bref, plein de choses mais pas aveugle !

- Mais Alexis, allez, on peut dire que oui quand même ? On peut dire que ça pourrait être ça et que moi, je devrais m’entraîner ? Allez, s’il te plait, dis oui !!

- Ah non ! Pas la peine d’essayer, Petite Pomme ! La dernière fois, ta mère m’a crié dessus pendant trois jours. Elle disait que j’étais complètement fou. Et après, elle pleurait quasiment tout en s’excusant : « Oh, vous qui êtes un pauvre homme, je n’aurais jamais dû m’emporter sur vous,  pardon, pardon ! ». Merci bien, je ne veux pas revivre ça.

- C’est parce que je faisais la somnambule tout le temps, ça l’énervait. En plus, papa était en voyage d’affaires. Mais là, ça va, il est là, elle est calme. Et je te jure que je ne le ferai plus devant elle. Ce sera notre secret. Allez, Alexis, dis oui, s’il te plait.

  

Alexis savait que la petite le regardait fixement, avec des yeux suppliants. Il pouvait clairement entendre le battement de son cœur qui s’était accéléré au fur et à mesure qu’elle cherchait à le convaincre. Quasiment depuis le début de la conversation, il savait qu’il allait céder. Et que ça ferait encore des histoires dans tout le quartier. Mais il s’ennuyait, justement, dans ce quartier. Les gens l’ennuyaient ! Toujours des trémolos dans la voix : « Attendez, je vais vous aider à traverser/faire vos courses/sortir votre chien ». Et puis quoi encore ? Lui donner la panade ? Venir le laver comme un vieux ? Sans compter qu’ils voulaient tous caresser Collie, comme si l’unique raison d’être de ce chien était de se faire papouiller pour permettre à n’importe quel quidam d’engager la conversation avec son maître ! Tous des dingues qui se rêvaient Mère Térésa ! Heureusement qu’il y avait la Petite Pomme. Comment s’appelait-elle encore ? Ah oui, Bruna. Bruna de Lille. Un nom qui ne lui allait pas, comme bien souvent, d’ailleurs. Ce qui disait tout d’elle, c’était cette odeur de golden à peine mûre qu’elle semait partout. Cette odeur qui faisait sourire Alexis alors que Petite Pomme n’était encore qu’à quelques mètres et qui lui permettait toujours de la saluer en premier.

  

- Comment fais-tu, Alexis ?, lui avait-elle demandé un jour. C’est pas possible de deviner toujours juste.

- Je te sens.

- Comme les chiens ?

- Oui, si tu veux. Tu as un parfum bien à toi. Je le reconnais. Je sais que c’est toi.

- C’est cool !

- Disons que c’est l’avantage de ne pas avoir de vue. On a d’autres talents, du coup.

- Des talents ?

- Comme des pouvoirs. Nous, les aveugles, on est un peu sorcier.

  

Il s’en souvenait parfaitement. C’était là que tout avait commencé. Il avait prononcé le mot « sorcier ». A côté de lui, Petite Pomme s’était toute tendue : « Comme Harry Potter ? » avait-elle murmuré dans un souffle, la voix rauque de surprise et de plaisir, articulant bien, pour savourer chaque son, chaque lettre, pour mieux laisser le temps se suspendre, ouvrir les portes du rêve une seconde ou deux de plus.

  

Et il était tombé dans le panneau : « Oui, c’est ça, comme Harry Potter ». Depuis lors, Petite Pomme revenait sans cesse à l’attaque : « Et si c’était la nuit dans la forêt et que je voyais rien ? », « Et si j’étais en train de nager dans une mare très sombre et que mon pied se prenait dans des branchages ? », « Et si on m’obligeait à jouer à colin maillard pour réussir mes examens ? », «  Et si j’étais une espionne, qu’on m’avait mis un bandeau sur les yeux et que je devais m’enfuir ? »,  « Et si j’étais somnambule ? » Et maintenant : « Et si, à cause d’une coïncidence qui était en fait un signe, je devenais aveugle ? » ! Elle voulait connaître ses formules secrètes. Elle voulait, elle aussi, avoir des talents. Comme si elle n’en avait pas ! Evidemment, entre un père absent et une mère dépressive, qui s’en souciait ?

  

- Bon, d’accord, Petite Pomme. Tu as gagné. Va chercher le foulard qui se trouve sur le porte-manteau.

- Voilà, Alexis, c’est fait.

- Tu l’as bien mis, n’est-ce pas ?

- Oui, oui.

- Tu sais que je suis sorcier, hein, Petite Pomme ? Si tu triches, je le saurais ?

- Oui, Alexis, allez, on commence.

- Bon, d’accord. Premier exercice : les épices.

 

Et en ouvrant le pot de cannelle, avant de le lui faire respirer, Alexis se disait qu’être aveugle là, aujourd’hui, face à une Petite Pomme surexcitée de bonheur, ça n’était pas si mal.

11:27 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : jeux, plaisir, enfance, secrets, sorcier, aveugle, magicien |  Facebook |

28/06/2010

Les joies de la vie de famille

Le secret du perroquet

 

-          Folie, c’est pure folie !

-          Mais pas du tout, enfin, maman.

-          Delphine, arrête immédiatement de prendre ton air de fille blasée et exaspérée à la fois. Je te dis que ce quatrième piercing est une folie, un point c’est tout.

-          Mais…

-          Ne discute pas. J’en ai plus qu’assez de devoir tout le temps discuter de tout avec toi. Je refuse de continuer à jouer à la mère sympa, la quarantaine épanouie, qui a lu Dolto, a adoré, a tout remis en cause, et papote avec ses enfants au lieu de leur claquer les fesses.

-          Mais…

-          Ras-le-bol de Dolto ! J’aurais dû vous élever comme ma propre mère m’a élevée : obéis, tais-toi, tu es trop jeune, tu ne sais rien à rien, tu...

-          Mais c’est ma vie !

-          Non. C’est la vie que je t’ai donnée.

-          Mais…

-          Tu n’y as jamais pensé, hein, à ça, ma belle ? J’ai choisi de te donner cette vie. Et par conséquent, j’ai un droit sur toi : veiller sur toi.

-          Mais…

-          Delphine, ne m’interromps pas. Toi, tu veux vivre ta vie, je sais, mais tu ne sais même pas quoi en faire. Moi, j’ai la mission absolue de veiller à la protéger, ta vie. Tu comprends ?

-         

-          Non, tu ne comprends pas. C’est évident pourtant ! Tu ne peux pas te mettre un quatrième piercing surtout de ce genre, là, comment tu dis ?

-          Un stretching.

-          Ah oui, voilà. Lumineuse invention ! Un truc qui creuse son trou chaque jour, de plus en plus, comme un ver de terre. Un truc qui va te faire ressembler à la Vache qui rit.

-          Mais maman, arrête enfin ! C’est à la mode.

-          Je m’en fiche de la mode. Je ne veux pas que ma fille soit à la mode, qu’elle arrête de manger pour rentrer dans un 34, porte du noir toute la journée, se mette des stretchings et des piercings partout sur le corps, en attendant les tatouages et les scarifications, fume du H et sniffe de la cocaïne.

-          Mais je peux mettre un stretching sans finir droguée et anorexique !

-          Ah oui ?

-          Ben oui !

-         

-         

-          De toute façon, ça n’est pas la question. Qu’est-ce que tu feras quand tu auras les oreilles qui t’arrivent au menton avec des grands trous dedans ?

-          Rien.

-          Comment ça rien ?

-          J’assumerai, quoi.

-          Ben vaudrait mieux, parce que je ne paierai pas de chirurgie esthétique.

-          Mais je ne te demande rien ! Je te préviens juste que je vais mettre un quatrième piercing. C’est pour te préparer. C’est gentil, quoi. Si après mes oreilles sont moches, ben, je les couperai, voilà. Ca te va ?

-          Tu es folle à lier !

 

***

 

-          C’est une folie, Annie.

-          Mais non, Ed. Ce sont des vacances.

-          Des vacances à cinq mille euros, j’appelle ça une folie.

-          Pas du tout. Réfléchis : deux semaines à Punta Cana, à ce prix là, c’est une affaire ! En « all in » en plus !

-          Ici aussi, je suis en « all in » et ça ne me coûte pas deux mille cinq cent euros la semaine.

-          Mais ça n’a rien à voir ! Ici, tu n’as pas le soleil, le Cuba Libre au bar dans la piscine, le…

-          Je déteste l’idée de boire un verre à moitié nu au milieu d’inconnus pataugeant dans cinquante centimètres d’eau chlorée à moins de deux cent mètres de la plage.

-          Tu n’auras qu’à boire tes verres ailleurs. Sous un parasol en feuilles de cocotier, par exemple. Allez, Edouard. Reconnais que ça les vaut.

-          Ca ne les vaut pas !

-          Si : déjà, il y a les deux vols aller-retour.

-          Dans un charter, serrés comme des sardines, mais au prix d’un vol Concorde, tu parles d’une affaire !

-          Ce n’est pas vrai : regarde, ils expliquent bien qu’on sera dans l’espace VIP.

-          L’espace VIP d’un vol Thomas Cook, c’est comme la première classe d’un train.

-          C’est-à-dire ?

-          Un mensonge ambulant.

-          Tu n’en sais rien, tu n’as jamais mis les pieds dans un Thomas Cook ! Tu es d’une mauvaise foi crasse.

-          Pas du tout. Si tu lisais Le Soir comme moi…

-          Je lis Le Soir.

-          Non, tu lis les pages « culture » et « la petite gazette ». Moi, je lis tout. Et je me souviens bien du nombre d’articles parus sur le sujet.

-          Mais de quoi tu parles ?

-          Des gens qui sont serrés dans leur vol Thomas Cook ! Des gens qui attrapent des phlébites, et…

-          Mais on s’en fiche ! En plus, je parie que ce sont des vieux !

-          Et alors ?

-          Alors ? Ils s’ennuient, ils ne savent pas quoi faire pour se rendre intéressant alors, ils appellent tous les médias pour se plaindre.

-          Ils ont plutôt raison de se plaindre, non ?

-          Mais non ! Ils n’ont qu’un seul objectif : se faire offrir leurs vacances ! Ils sont vénaux.

-          Tu penses vraiment ce que tu dis ?

-          Que des petits vieux font semblant d’avoir des phlébites pour avoir des vacances gratos ? Oui.

-          Mais enfin, Annie, tu es devenue folle ou quoi ?

 

***

 

-          Ta mère est complètement tarée.

-          Ah, commence pas, hein, Martin !

-          Mais c’est la réalité, ma pauvre Delphine.

-          Je ne suis pas ta « pauvre Delphine » et ma mère n’est pas dingue.

-          Mais si, regarde comme elle s’excite encore au téléphone. On dirait qu’elle a pris de la coke !

-          Elle est juste un peu énervée ; et c’est la faute de ton père.

-          « Juste un peu énervée » ? Ben, ça donne quoi alors quand elle est complètement énervée ?

-          Haha, très drôle.

-          Non, allez, sans blague, ça ne te fait pas peur d’avoir la moitié des gênes en commun avec elle ?

-          Ce qui me fout les boules c’est de devoir partager ma vie avec une plaie dans ton genre.

-          Merci, chère genre de sœur. Qu’une nana comme toi ne me calques pas, je prends ça comme un compliment.

-          Ouiais, c’est ça, t’as raison. Bon, tu me lâches maintenant ?

-          Chais pas… Y’a quoi à la télé ?

-          Mais j’en sais rien, je ne suis pas le Ciné Télé Revue.

-          Oh, pardon, j’ai confondu.

-          Je vais te tuer, Martin, tu sais ça ? Un jour, je vais vraiment te tuer.

-          Oh ?

-          Ouiais, et même que le juge il me dira sûrement merci.

-          Parce que tu seras jugée ?

-          Ben oui ?!

-          Ah bon ? J’aurais cru qu’on t’internerait direct, tu vois. C’est ce qu’on fait avec les fous.

 

***

 

-          « Crazy, ohoho, crazy »

-          Claaaaaaaarrrrrrrrrrrrriiiiiiiiiiiiiiiisssssssssssse !

-          « I’m so exciting… »

-          Aaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrêêêêêêttttttttttttttttttte !

-          « Ohoho, cra… »

-          Mais bon dieu, tu vas arrêter ?

-          Tu disais, papa ?

-          Arrête ça tout de suite.

-          Quoi ?

-          Arrête de chanter ce truc ?

-          Je peux pas.

-          Et pourquoi ça ?

-          Faut que je répète.

-          Répéter quoi ?

-          Ben, ma choré.

-          Ta quoi ?

-          Ma choré-graphie.

-          Quelle chorégraphie ?

-          La choré que moi et Jess…

-          Jess et moi

-          Mais non ! C’est moi qui ai eu l’idée prem’s. La choré qu’on a mise au point et qu’on a décidé de s’entraîner tous les jours à fond à la faire pour, quand on sera grandes, faire la Star Ac.

-          Ca n’existe plus, la Star Academy.

-          Mais ça va revenir. Sur MSN, y’a une fille qui dit qu’elle connaît la cousine à la voisine de Kamel.

-          Qui ça ?

-          Tu veux que je répète à l’envers ? Kamel, il a une voisine qui a une cousine qui tchatche sur MSN avec une fille qui tchatche aussi avec moi.

-          Beaucoup plus clair, merci.

-          De rien. Donc, la fille, elle dit que Kamel il dit que ça va revenir dans deux trois ans, le temps qu’il retrouve des idées, un « nouveau souffle », tu vois ?

-          Non, pas du tout. C’est qui ce Kamel ?

-          Mais enfin, papa, Kamel Ouali, bien sûr.

-          Connais pas.

-          C’est vrai ? C’est possible ? Tu connais pas Kamel Ouali ? Non, je te crois pas !

-          Eh bien si, désolé, je ne connais pas ce monsieur.

-          Mais c’est le roi de la choré. C’est un génie. Il a même fait une comédie musicale, avec Sofia.

-          Sofia ?

-          Sofia. Sa muse.

-          Tu connais des inconnus mais tu connais aussi de beaux mots, ma choupette. C’est bien.

-          Je sais. Je grandis, tu sais, papa.

-          Oui, c’est vrai. Mais tu n’as encore que dix ans. Et à dix ans, on ne répète pas des chorégraphies toute la nuit.

-          Mais il est que neuf heures. Et demain, j’ai pas l’école.

-          Oui, mais ça suffit quand même. Ta Britney, elle me rend fou !

 

***

 

-          Je crois que ma mère devient lentement sénile.

-          Attends, Edouard. Je vais m’asseoir.

-          Pourquoi ?

-          Onze ans de mariage. Onze ans passés à essayer de t’ouvrir les yeux chaque jour. Onze ans sans aucun signe d’amélioration. Et puis, d’un coup, hop, sans crier gare, un cinq novembre à dix-huit heures, ça y est, enfin, tu vois clair.

-          Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

-          Et bien…

-          Non, ce n’est pas grave. Je disais donc, ma mère ne va pas bien.

-          Oui, mon chéri, je sais.

-          Comment ça, tu sais ?

-          Ben, comme je te l’expliquais, ça fait onze ans que je sais que ta mère est une grande malade et que j’essaye de te le faire comprendre.

-          Mais ça n’a rien à voir. Tu dis toujours qu’elle est folle mais c’est parce que tu ne l’aimes pas.

-          Ah non, ça n’est pas vrai. Au début, je lui ai donné sa chance. Mais elle a passé les dix premiers mois de notre histoire à m’appeler Annick. Et quand je rectifiais, elle prenait son air sucré pour me répondre : « Ah bon ? vraiment ? Désolée, je ne sais pas pourquoi mais votre prénom, je n’arrive pas à le retenir. J’ai ça, parfois, avec des étrangers ».

-          C’était pas méchant ; et c’était plutôt drôle, non ?

-          Arrête ! Je déteste quand tu prends sa défense sur ce sujet-là.

-          Mais enfin, poupette, ça date de dix ans.

-          C’est toujours comme un poignard dans mon cœur.

-          Oh, mon amour. Pardon, pardon, je suis désolé. Mais il va falloir t’habituer.

-          A quoi ? A vivre avec un couteau dans la poitrine ?

-          Non, à ce qu’elle t’appelle Annick. Ou autrement.

-          Hors de question !

-          Elle perd la tête. Complètement. Elle n’arrête pas de me demander des nouvelles d’Alberte, tu sais, son ancienne voisine.

-          Celle qui est morte quand Clarisse est née ?

-          Oui. Et aussi, elle m’a parlé de son chat. Elle voulait que j’aille lui acheter des croquettes.

-          Mais quel chat ?

-          Aucune idée. Je crois que c’est un chat imaginaire.

-          Mon dieu ! Qu’est-ce qu’on va faire ?

-          Ben, j’ai acheté des friskies.

-          Quoi ? Des friskies ?

-          C’est pas un bon choix ? J’en sais rien moi, t’as jamais voulu qu’on ait un chat.

-          Mais enfin, Edouard ! Pourquoi tu lui as acheté des croquettes pour un chat qui n’existe pas ?

-          C’est logique : si je n’en achetais pas, elle allait m’en parler pendant cent dix ans.

-          C’est un complot, ma parole ? Vous avez décidé de me rendre folle ?

 

***

 

-          A la folie !

-          Qu’est-ce tu racontes, Clarisse ?

-          Rien.

-          Si.

-          Non.

-          Allez, arrête, j’ai entendu. Tu disais « A la folie ».

-          Et alors ?

-          Alors, qui c’est que tu aimes à la folie ?

-          Personne.

-          Ne mens pas à ta grande sœur.

-          Je fais ce que je veux.

-          Donc, tu mens.

-          J’ai pas dit ça.

-          Dis moi qui tu aimes à la folie et je te laisse tranquille.

-          Non.

-          Qu’est-ce qui se passe ?

-          Clarisse aime quelqu’un à la folie mais elle ne veut pas dire qui.

-          Oh, poucette. Vas-y, dis à ton grand frère chéri qui est l’heureux élu.

-          Je ne dirai rien. Pas à toi. Pas à Delphine. A personne. J’ai le droit d’avoir mes secrets.

-          On la chatouille ?

-          Yep, on n’a pas le choix. Vas y, Delphine, tiens ses bras, je m’occupe de son bidou.

-          C’est parti !

-          Non…….. Arrêtez ! C’est pas juste ! J’en ai marre !

-          Delphine ! Martin ! Vous avez quatre ans ou quoi ? Laissez votre sœur tranquille et arrêtez de faire les fous !

 

***

 

-          C’est quand même fou !

-          Quoi donc, Delphine ?

-          Ben, ce perroquet ! Ca fait quatre ans qu’on l’a et il a jamais dit un mot !

-          Tu sais, je crois que c’est plus compliqué que ce qu’on ne pourrait croire à première vue. Un perroquet, ça n’est pas une éponge.

-          Tu veux dire quoi, là, Ed ?

-          Et bien, pour qu’il parle, il faut qu’on lui apprenne.

-          Genre : le regarder dans le blanc des yeux et lui dire « Twâ, Cô-cô, Mwâ Dèèl-fii-euneu » ?

-          Oui, genre. En tous cas, ne pas croire que sous prétexte qu’il entend parler toute la journée, il va tout répéter.

-          Ca, c’est clair, Coco, il ne répète pas tout. Il dit qu’il serait gêné.

-          Euh, la picropuce, on peut savoir ce que tu cherches à exprimer, là ?

-          Oh, ça va, hein, Delphine ! C’est pas parce que t’es jalouse de moi que tu peux me parler comme ça.

-          Jalouse de toi ? Mais t’es dingue ou quoi ?

-          Oh ! oh !oh ! Pause, les filles. Clarisse, tu laisses entendre que Coco parle ? Quand l’as-tu entendu ?

-          Plein de fois. La nuit.

-          Tu te lèves la nuit ?

-          Euh…

-          La vérité, Clarinette !

-          Ben oui, tu dois comprendre, p’a. C’est pour répéter ma choré. J’attends qu’il y ait plus de bruit et alors, j’en profite. J’ouvre les tentures et avec la lumière de la rue, les vitres font comme une glace. Je me vois super bien. Je fais semblant de chanter pour pas vous réveiller, et je répète.

-          Ah oui d’accord !

-          Quoi, mon amour ?

-          Ta fille de dix ans répète sa choré la nuit !

-          Notre fille de dix ans, tu veux dire ?

-          Ma sœur est tarée !

-          Delp…

-          …phine !

-          Oh, ça va, je me casse !

-          Clarinette, ma chérie, faut arrêter avec cette histoire de choré.

-          Mais p’a, c’est pas ma faute ! J’ai la danse dans le sang et c’est toi qui chaque jour me demande d’arrêter de chanter. J’ai pas le choix, tu vois, il faut que je me lève la nuit. C’est plus fort que moi.

-          On va trouver un compromis, poucette. Tu peux répéter ta choré deux heures le soir si tu ne te lèves plus la nuit. Et que tu changes de disque.

-          OK, ça va si je choisis « Mad about you » à la place de « Crazy » ?

 

***

 

- Ouf ! ça y est. Enfin un peu de silence. Ecoutez ça : rien. Pas un mot. Nada. Le calme. L’immensité absolue et infinie du calme. Le pied intégral. Si j’étais souple, je prendrai une pose yoga pour fêter ça. Ah !! mes nerfs. Enfin détendus ! Et mon cœur. Enfin à un rythme normal. Hm…. J’adore les fins de journée, entre chien et loup. Quand tout s’arrête progressivement. L’un va dormir, l’autre le suit. Et ainsi de suite. Et puis la nuit. Totale. Silencieuse. Parfois, la mini refait une apparition surprise d’une petite heure, mais rien de méchant, juste quelques bribes de chanson fredonnées d’une voix étouffée. Et puis, elle toute seule, ça va. C’est ça leur problème, ici : chacun séparément, ça va. Mais dès qu’il y en a deux dans la même pièce, ça devient la folie ! Oups ! Pardon ! Pardon ! Il faut que je surveille mon langage ! Je vais finir comme eux sinon. De toute façon, assez parlé. N’abusons pas des bonnes choses. Parler, c’est mon secret. Il vaut y veiller.

20:42 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, ados, perroquet, folie, fous, vie de famille |  Facebook |

Ah! les bonnes manières...

Comme un feu qui couve


Gwenaëlle s’agaçait par avance de cet énième dimanche chez ses beaux-parents. Chaque déjeuner dominical était pareil aux mille précédents et aux mille suivants. Tout ce qu’il y avait à en dire tenait en quelques mots : une journée molle où dans une sorte de rêve éveillé, elle entendait, sans réellement les écouter, les avis éculés de son beau-père sur tout et n’importe quoi, en particulier la vie et la mort. Antoine de Naeyer venait d’une autre époque, celle de plus en plus éculée où le Pater Familia discourait devant sa petite tribu béate d’admiration, tremblante de peur ou médusée par tant de bêtise mais néanmoins silencieuse. Il avait été un chirurgien brillant : il était alors de bon ton, dans la bonne société, de se faire enlever l’appendice par le « Professeur de Naeyer » (en insistant bien sur les r et en ne prononçant surtout pas son nom à la flamande). Mais justement, il n’opérait quasiment que des broutilles et cela ne lui donnait aucun droit pour discourir sur des questions comme « Où commence la mort et où s’arrête la vie ? Y a-t-il un moment où les deux se superposent ?».

 

-        Ses avis sur vie et la mort, « ce qu’il importe de faire » ou « ce qu’il serait indécent d’essayer », « quand on peut espérer la réussite » ou « quand il ne reste plus qu’à faire face à l’échec ». Dieu que c’est exaspérant ! En plus, pour ce qu’il y connaît !

-        Tu parles toute seule, ma chérie ?

 

Louis venait d’entrer dans le dressing et admirait sa femme, singeant son père à merveille et parlant à voix haute, sans sembler sans apercevoir.

 

-        Désolée mon amour. Tu sais à quel point ces déjeuners me rendent folle.

-        Je sais. Mais si l’on n’y va pas, ma mère est seule à devoir se farcir ses élucubrations. Tu imagines ? La pauvre devrait tenir des heures sans pouvoir ne serait-ce que s’éclipser une seule seconde...

-        Ta mère est une sainte. Si jamais tu commençais à ressembler à ton père, je ne pourrais que te quitter.

 

Louis éclata de rire.

 

-        Pour que je ressemble à mon père, il faudrait que je devienne fou de moi-même. Mais je ne suis fou que de toi : ta peau brune malgré tes cheveux roux, les tâches de rousseur qui décorent ton nez, tes yeux comme l’ambre, ...

-        Flatteur !

-        D’accord, j’arrête Miss Caramel. Tu es prête ?

-        Et comment ! Tu as vu ? Il fait au moins trente degrés mais j’ai bien mis des mocassins, un pantalon de toile et un chemisier : je suis digne de toi.

 

Gwenaëlle faisait mine de s’amuser de ces détails mais ils lui brûlaient le coeur. Louis avait la délicatesse de ne pas y revenir car, de toute façon, rien de ce qu’il pourrait dire n’adoucirait les plaies de sa femme. C’était une longue histoire, une « histoire de famille ». Même après six ans, Gwenaëlle en souffrait encore. Elle aurait certes aimé que son beau-père, passionné par ces questions philosophiques, s’intéresse à son travail à elle. Mais elle n’était qu’infirmière, ce qui, pour Antoine, revenait à affirmer qu’elle n’avait aucune compétence si ce n’est celle de se faire culbuter par les médecins. Jusqu’à réussir à lui voler son fils chéri, d’ailleurs. Antoine ne lui avait jamais pardonné cet outrage et lui avait fait sentir dès la première rencontre qu’il ne la tolèrerait qu’à grand peine. Et c’est probablement cela qui était le plus difficile pour Gwenaëlle : cette injustice permanente décrétée par Antoine.

 

-        Parents ouvriers se saignant aux quatre veines pour me payer des études d’infirmière. Premier job dans une petite clinique de mon village. Vie pépère toute tracée. Et puis, coup de théâtre : fusion de plein de petites cliniques au sein d’un grand hôpital. Arrivée de nouveaux médecins. Rencontre avec Louis. Rouge aux joues. Découverte que Louis est ce que ma mère appelle « un fils de famille ». Résignation : comme disait ma grand-mère « celui-là, il te couchera mais il ne t’épousera pas ». Drague intense de Louis. Renoncement : pas question de n’être pour lui qu’un joli souvenir dans quelques mois. Demande en mariage de Louis. Bonheur intégral. Rencontre avec Antoine. Allergies.

 

« Aoûtats », avec dit son dermato d’amoureux. Gwenaëlle n’en croyait pas un mot. Sa peau marbrée, elle la devait au regard condescendant de son beau-père. Elle pouvait lire les regards, c’était facile avec un peu d’entraînement et, à la clinique, elle suivait quasiment une formation intensive. Dès qu’il l’avait vue entrer, Antoine s’était moqué d’elle : « La petite Gwenaëlle Visscher, la fille du cordonnier, chez le très célèbre Professeur de Naeyer. N’importe quoi. J’ai d’autres ambitions pour mon fils ! Une femme d’une autre qualité, qui saura lui donner des héritiers aux cheveux blonds bien lisses. Pas cette catin aux mèches entortillées, rousse comme Eve, aux yeux de feu comme ceux d’un serpent. Cette fille n’a rien à faire ici, ça se sent. Elle-même le sent. Elle n’a rien de commun avec nous ; même pas les bonnes chaussures.»

 

Gwenaëlle avait regardé ses pieds et Antoine avait rougi. Il devait se dire qu’en plus, c’était une sorcière. Gwenaëlle n’avait pourtant fait qu’accompagner les yeux de son beau-père. Sur le moment, ça l’avait amusée. Le soir, elle en avait pleuré. Il avait raison. Elle ne devait pas lui prendre Louis. Elle ne saurait pas le rendre heureux, elle qui ne savait même pas que l’été, à la campagne, dans les belles propriétés, on ne porte pas de sandalettes mais bien des chaussures fermées.

 

-          Mais vous l’avez pris pourtant, votre Louis !

-          J’ai parlé à voix haute ?

-          Qui sait ? Peut-être ais-je lu dans votre regard ?

-          Vous êtes en grande forme, Monsieur Fontaine !

-          Je sais. C’est grâce à vous, Gwenaëlle : vous m’amusez. Neuf fois sur dix, au milieu d’une de nos conversations, vous partez dans vos pensées. Vous êtes face à moi, le regard ailleurs et puis, après quelques minutes, vous parlez à voix haute sans vous en rendre compte. C’est merveilleux : vous apportez une vraie fraicheur dans ma vie de vieux fou.

-          Merci, je prends note de ce merveilleux compliment.

-          Vous devriez. Cette… disons « ingénuité » vous permettra de vous sortir de bien des situations agaçantes.

-          Oui… j’imagine. Par exemple, je pourrais dire au Directeur médical, sans avoir l’air d’y toucher, qu’il commence franchement à me courir sur le haricot avec sa position de principe contre les soins palliatifs. Ca m’aiderait vraiment !

-          Vous êtes plus intelligente que cela. Imaginez : vous pourriez faire semblant de ne pas vous rendre compte de parler à voix haute… et remettre votre beau-père à sa place.

-           Monsieur Fontaine, je crois que je préfèrerais encore affronter le Directeur médical ! Jamais je n’oserais m’opposer à Antoine.

-          Vous vous snobez, Gwenaëlle. C’est purement incroyable.

-          Mais vous dites n’importe quoi. On ne peut pas se snober soi-même !

-          Si. En se diminuant sans cesse comme vous le faites. En évitant de reconnaître qui on est et en ne cherchant pas à l’affirmer. En se mentant. En se montrant pleutre.

-          Pleutre ?

-          Froussarde.

-          Je ne suis pas une froussarde.

-          Qu’avez-vous fait pour en être aussi certaine ?

-          J’ai épousé Louis. J’ai demandé à mon père, « le cordonnier » comme dit Antoine la bouche pincée, de me mener à l’autel, devant tout le village, devant toutes les fréquentations si bourgeoises dont se vante mon beau-père. Le jour de mon mariage, j’ai porté des sandales et j’avais même verni mes ongles en rouge carmin. J’ai donné deux filles à Louis, rousses comme moi, aux yeux caramel comme moi.

-          Très bien. Et depuis ?

-          Comment ça depuis ? Je déjeune chez Antoine chaque dimanche. Je suis là, même si je déteste cela, car chaque déjeuner de plus chez lui est une victoire contre lui.

-          Vraiment ? Que gagnez-vous encore comme match chez lui ?

-          Je…

 

Monsieur Fontaine avait alors fait semblant de tomber endormi. C’était sa technique bien personnelle pour mettre fin à une conversation. Si possible à une conversation qui poursuivrait Gwenaëlle pendant de longues heures.

 

-          A quoi penses-tu, ma chérie ?

-          A Monsieur Fontaine.

-          Le vieux fou ?

-          Mais enfin Louis, qu’est-ce qui te prend ?

-          C’est lui-même qui m’a dit de l’appeler comme ça !

-          Quand même… Je ne comprends pas pourquoi il tient tellement à ce surnom. Il n’est pas du tout fou. Parfois un peu… comment dire…

-          Te poussant dans tes derniers retranchements ?

-          Tu le connais bien, on dirait !

-          Je suis tombé sur lui quelques fois, quand je passe te faire un coucou. La première fois, il était avec Mélina, tu sais, la mère de ma secrétaire ?

-          Oui, oui, je vois bien. Ils sont souvent fourrés ensemble avec un drôle d’air, comme des enfants en train de tenter de mettre les doigts dans la confiture.

-          Il m’a demandé quand est-ce que je cesserais de me comporter en « fils de ». Sur le moment, je l’ai très mal pris car je suis tout sauf un snob. Et puis, plus tard dans la journée, j’ai compris que ce qu’il voulait dire, c’est que je devais être moi-même, sans toujours me comparer à mon père. C’était tout bête et ça fait longtemps que je le savais. Mais ce qui m’a vraiment surpris, c’est qu’il m’ait dit ça directement. Sans chichis, sans jeu social.

-          Oui, c’est typiquement ça. Il t’oblige à affronter tes peurs.

-          Monsieur Fontaine est un pirate !

 

Gwenaëlle se sentait bien. Penser à Monsieur Fontaine et Mélina, penser à ses patients, à l’hôpital où Louis et elle étaient dans leur cocon, bien plus encore qu’à la maison, malgré la présence de leurs deux petites filles, oui, cela lui faisait du bien. Elle se sentait légère, en phase avec elle-même : qu’importait les déjeuners familiaux, il y avait tout le reste de la semaine, il y avait l’éternité. Quelques heures molles d’un dimanche ne pesaient pas bien lourd. Mais quand même : combien d’années lui faudrait-il pour arriver à imiter Anne-Marie, sa belle-mère ? Sous un air rempli d’amour et d’estime envers son « grand professeur de mari », il était clair qu’elle voguait sur des mers intérieures appelées cuisine du terroir, dernier Marc Levy et sudoku niveau trois.

 

-          Tu penses à ma mère ?

-          J’ai encore parlé à voix haute ?

 

Louis était hilare ; il opinait du chef, tout en garant la voiture dans l’allée devant la villa.

 

-          Il faut vraiment que je me surveille. Je vais finir par faire une gaffe du tonnerre !

-          Détends-toi, ma CaraBelle. Il est ennuyeux au possible et, je te l’accorde, il a quelque chose de l’ogre ; mais il n’a jamais mangé personne. Même pas les brus appétissantes !

 

C’était en riant qu’ils avaient salué Anne-Marie. Elle semblait pareille à elle-même : cheveux coupés au cordeau, coloration blonde impeccable, ongles nets et sans vernis, pas un voile de maquillage. Pantalon de lin beige. Chemisier fin de la même couleur, parsemé de légers motifs orangés quasiment imperceptibles. Gwenaëlle avait donc été particulièrement surprises par la paire de boucles d’oreille en plastic orange que sa belle-mère avait accroché à ses lobes. On aurait dit un bijou de pacotilles, de ceux que les enfants réclament devant les distributeurs aux caisses des supermarchés.

 

-          Victoire les trouve très jolies.

-          J’ai dit quelque chose ?, interrogea Gwenaëlle, un peu inquiète.

-          Non, pas du tout, ma chérie. Mais j’ai vu ton air surpris.

-          Désolée… Ca vous ressemble si peu.

-          Ou alors, ça ressemble beaucoup à la femme que je suis mais que je cache ?

 

Gwenaëlle resta coite. Si sa propre belle-mère se rebellait, où allait-on ! Peut-être que Monsieur Fontaine avait raison, peut-être qu’elle devait se battre davantage, elle aussi. Oui, elle devait cesser d’être passive devant les monologues de son beau-père. Car ça ne lui ressemblait pas, cette nonchalance lisse ; ça ne lui ressemblait plus. Elle était la Flamme, désormais. Bouillante, dansante, pleine d’énergie et de chaleur. Monsieur Fontaine le lui avait bien expliqué, il y a quelques jours. Il l’avait révélée à elle-même. La Flamme… Au début, elle avait tiqué :

 

-        C’est parce que je suis rousse que vous dites cela ?

-        Bien sûr que non. Je ne suis pas sénile.

-        Je ne vois pas le rapport.

-        Les séniles, ils vous appellent la Fée Caramelle. Parce que vous êtes gentille, rousse, enfin, plutôt entre le blond et le roux si vous voulez mon avis, et que ça fait un jeu de mots avec votre prénom, là, Gwenaëlle. En plus, votre mari, il vous appelle parfois Miss Caramel, bien que je préfère quand il vous surnomme CaraBelle. Bref, La Fée Caramelle, c’était tout trouvé pour qui n’a pas beaucoup d’imagination.

-        Arrêtez de faire le vieux gronchon. La Fée Caramelle, c’est sympa.

-        Je ne trouve pas. D’ailleurs, ils vous appellent comme ça notamment parce que vous êtes rousse. Je croyais que ça ne vous plaisait pas.

-        Je n’aime pas être réduite à cela. Mais ils ne le font pas : ils ajoutent « Fée ». Il y a pire comme qualificatif.

-        Certes mais si, à quoi, trente-cinq ans ?

-        Trente-trois, merci.

-        Quelle importance ? Enfin, si à votre âge, vous estimez qu’être une fée sympa c’est mille fois mieux que d’être une flamme, libre à vous. Mais c’est vraiment pathétique.

-        Je ne vous suis pas, Monsieur Fontaine.

-        La vie est un combat. Du premier au dernier souffle, et même au-delà. On vous l’enseigne : la première respiration brûle les poumons du nouveau-né. Elle ne se prend qu’au prix d’une douleur extrême. On en pleure. La dernière est du même acabit, si vous voulez mon avis. On la rejette. On ne la veut pas en soi, le plus longtemps possible. Mais elle, elle sait que c’est son heure. Elle ordonne. Elle vous oblige à la boire. Vous la lampez, forcé. Vous êtes battu par une toute petite respiration, qui se met à irradier dans tout votre corps. Vous sentez chacune des cellules de votre corps alimentée par l’oxygène, c’est comme une guirlande de Noël qui s’allumerait, ampoule après ampoule. Mais c’est un poison. Cette sorte de grâce ultime, ce premiers pas vers la sérénité est le dernier. Vous allez y passer. Encore quelques centaines de milliers de cellules et ça sera terminé : vous serez une étoile filante.

-        C’est beau ce que vous dites, Monsieur Fontaine

-        Mais bon sang, Gwenaëlle, arrêtez ! « C’est beau, c’est bien, je suis un ange, une fée, une bonne sœur sans cornette ». C’est mièvre, mielleux, c’est… judéo-chrétien ! La vie n’a rien à voir avec ce langage. Il faut se battre pour elle, jusque dans ses dernières limites. C’est ce que vous faites, Gwenaëlle, pour les autres. Comportez-vous aussi comme cela pour vous-même : soyez votre guerrière. Ne laissez personne vous volez ne serait-ce qu’un instant. Croyez-moi : un jour, un instant, c’est tout ce qu’il vous restera.

 

Gwenaëlle fut tirée de sa rêverie par Charlotte, deux ans. Sa fille était prise d’un fou rire en plein milieu d’une tirade de son grand-père. Une abeille semblait être la cause de ce grand bonheur mais Gwenaëlle ne pouvait se résoudre à exclure totalement l’ineptie des propos qu’Antoine déversait tout en préparant l’apéritif. Louis, oui, son Louis, le sage, le docile « fils de », prétexta à cet instant un appel de l’hôpital et s’éclipsa, alors que son GSM n’avait ni sonné ni vibré, Gwenaëlle en était certaine. Victoire, quatre ans, jouait pieds nus dans l’herbe (ô crime de lèse-bourgeoisie) et Anne-Marie affichait, pour une fois, un air clairement détaché. Elle n’écoutait pas et ne cherchait même plus à donner le change. Chacun, finalement, menait sa petite rébellion contre Antoine. Certes, sans grande esclandre, sans éclat de voix et bris de verre, mais quand même. Il n’y avait qu’elle pour ne rien tenter. Gwenaëlle enrageait intérieurement. Elle était nulle, sans étincelles. Elle méritait bien son surnom de Caramelle : du sucre fondu tout filant. Voilà ce qu’elle était. Monsieur Fontaine se trompait bien quand il lui disait :

 

 

-          Vous êtes une flamme, Gwenaëlle, certes pour votre couleur de cheveux et celle de vos yeux. Mais surtout car, comme elle, vous avez de l’énergie à revendre, vous vous battez pour faire exister vos rêves, comme celui de vous occuper correctement de vieux fous comme moi. Comme le feu, vous enfoncez les portes, faites péter les fenêtres pour réaliser vos ambitions. Vous êtes capable du pire – consumer d’amour jusqu’à la moelle, il n’y à qu’à voir Louis, il n’est plus rien sans vous- , mais aussi et bien plus du meilleur : réchauffer les âmes et assainir les esprits au dernier moment. Car vous êtes celle qui recueille les étincelles de vie.

-          Le truc qui fait que Dieu a rendu l’homme vivant après l’avoir modelé ?

-          Il faut vraiment vous débarrasser de cette éducation chrétienne, Gwenaëlle ! L’étincelle de vie, ce sont ces quelques watts d’électricité qui nous sont donnés pour faire fonctionner l’essentiel de ce que nous sommes. Le jour où nous naissons nous obtenons cette étincelle. Nous l'oublions tous car nous n’en avons pas besoin. Lorsque tout notre corps pourrit, il ne reste finalement que cela. Quelques grammes qui vont nous permettre, pendant quelques temps, de survivre. D’être encore un peu ce que nous préférions être quand nous étions emplis de vie. D’être encore, qui sait ? Un parleur. Un lecteur. Un admirateur d’oiseau. Un humeur d’odeur. Un gourmand. Un amant, peut-être. D’être encore une fois, avant la fin.

-          Je sais que vous n’aimez pas que je le dise mais c’est beau.

-          Ce que j’aime imaginer, c’est que vous accumulez toutes ces étincelles en vous. Car vous êtes la dernière à nous voir non pas tel que nous sommes, mais tel que nous nous sommes toujours aimé. Toutes ces petites doses d’énergie, vous les ingurgitez inconsciemment lorsque l’on devient une étoile filante. Et chaque jour, la flamme que vous êtes grandit. Vous devenez un grand feu qui couve, plein de notre espoir fou : que notre essence, elle, ne disparaîtra pas. Qu’elle nous survivra.

-          Monsieur Fontaine, arrêtez. Vous allez me faire pleurer.

-          Ca n’est pas le but, Gwenaëlle. Vous me permettrez de partir l’esprit léger, confiant. En retour, profitez de cette force que je vous donnerai: abattez des montages, toisez les cimes, construisez des châteaux. Osez.

 

Monsieur Fontaine avait souri en faisant mine de s’endormir.

 

Pleine de toutes ces belles paroles, Gwenaëlle s’était sentie remplie d’énergie. Elle était montée quatre à quatre à l’étage de la Direction, situé au dernier au sommet de la tour, bien entendu, comme pour se protéger de ce virus hautement contagieux qu’est la mort. A ce moment-là, tout lui paraissait facile. Tout l’était en fait, puisque le plus dur dans une vie – mourir -, ses patients le faisaient chaque jour. Elle était réellement la Flamme : elle lècherait  avec des mines de chatte n’importe quelle porte avant de la faire céder et de s’y engouffrer tel un félin ayant humé sa proie. Elle encerclerait d’arguments le Président du Conseil médical jusqu’à ce que le pauvre homme, sans avoir compris comment, signe la reconnaissance de trente-cinq lits « soins palliatifs », ce qu’elle attendait depuis si longtemps.  

 

Ah ! quel moment de grâce divine. Monsieur Fontaine était peut-être un vieux fou, mais ses élucubrations valaient cent fois mieux que les monologues de son beau-père. Ils lui faisaient du bien, il lui donnait de la force, du courage. Il la rendait fière d’elle-même. Gwenaëlle brûlait de dire tout ça à Antoine : « Désormais, s’en est fini de vos certitudes confites : on ne soigne plus jusqu’à trépas. La mort vient à pas de souris. Elle rôde et on sait tous qu’il n’y a plus rien à faire, alors, désormais, on ne fait plus rien de médical ; mais la vie est encore là, elle ne se résigne pas facilement. Alors, on la protège, on lui donne de quoi être la plus douce et la plus légère possible. On accompagne, on écoute, on se fait mère et amie. On fait des crêpes pour tout le monde, on donne du riz au lait à celui qui préfère cela, et on ajoute même un fin filet de caramel. On …

 

-          Vous croyez vraiment à ces âneries ?

-          Antoine !

-          Papa !

-          Aurais-je parlé à voix haute ? demanda Gwenaëlle d’une voix enjouée.

 

Devenu une étoile filante, Monsieur Fontaine s’amusait beaucoup : sa petite étincelle avait permis à Gwenaëlle de sortir enfin du caramel des convenances où, avait-elle cru, elle devait confire pour tenter de plaire.

16/12/2009

Les petits matins

A cette époque, c’était tous les jours la même rengaine.

 

Se lever – trop tôt.

Se laver – vaguement ; à quoi bon, puisqu’une journée en atelier le salirait ?

Enfiler des vêtements au hasard– la salopette de l’usine ne pouvait pas être sortie du bâtiment.

Avaler un café – pour tenter de se réveiller ; ne pas y arriver et renoncer.
Prendre dans le frigo la boîte à tartines – et ravaler la nausée en pensant que ça serait encore une fois une tartine de saucisson au jambon et une autre de salami.


Il était cinq heures alors.


Il quittait la maison sans faire de bruit. Il partait sans dire au-revoir à sa femme et ses enfants, se glissant dehors, comme un voleur. Ca lui semblait triste, infiniment triste. Il allait gagner « le pain quotidien » de ceux qu’il aimait plus que tout au monde et devait partir sans un mot d’encouragement de leur part. Sans un baiser d’amoureux qui tient chaud au cœur toute la journée. Sans un sourire d’enfant qui vous rappelle qu’être papa, c’est la plus grande richesse, celle que tous les hommes d’affaires en jolis costumes, les ingénieurs et les banquiers, les consultants et les actionnaires, ne pourront jamais vous retirer. Celle qu’ils n’ont probablement pas, d’ailleurs, tout occupés à faire des stratégies « B to B » ou « B to C », enfin, n’importe quoi qui rapporte des sous.

Il aurait adoré aller réveiller Solenn. Passer ses doigts dans ses boucles noires, les emmêler un peu plus, et puis lui chuchoter qu’une belle journée s’annonçait aujourd’hui. Les merles chantaient déjà, le soleil se levait majestueusement, somptueux dans ses voiles jaunes et rouges. Il avait envie de lui dire que le printemps était dans l’air, n’en déplaise à la présentatrice du journal qui annonçait toujours avec une tête d’enterrement que la pluie serait au rendez-vous. Il voulait dire à sa fille : « allez, hop ! debout, habille-toi vite et profite ! » Bien sûr, il y aurait les récrés, mais là, il y avait un si beau moment : le lever du jour, quand quasiment personne n’est encore là pour envahir l’espace, quand il semble encore que l’on est le maître du monde, enfin, non, le témoin privilégié de la force du monde.


Il pensait aussi à son fils. Il aimait l’idée d’aller caresser la joue de Nolan, de profiter de son apaisement, lui qui dormait comme un petit pacha en suçant son pouce. Mais la peur de le réveiller et de le faire hurler toute sa rage d’une nuit trop courte le retenait, et il n’allait pas non plus faire un petit coucou dans cette chambre-là.

Le plus dur, c’était de résister à l’envie d’aller se recoucher près de Nina. Il crevait d’envie de se blottir contre elle, de redevenir un enfant dans le creux de son ventre, malgré ses trente-cinq ans, ses bras aux muscles épais, sa barbe de trois jours. Oui, souvent, il se disait qu’être le fils de Nina aurait été le meilleur du sel de la vie : il aurait alors eu cette force  incroyable, celle de la découverte. Ses yeux neufs, son cerveau neuf, lui auraient permis d’appréhender la vie avec une inconscience mêlée de naïveté. Et quand, enfin, il aurait fallu affronter son vrai visage, Nina aurait été là pour le guider, le soutenir en permanence, à chaque pas, à chaque souffle.


Il la connaissait depuis toujours, sa femme, comme tout le monde connaît tout le monde, ici. C’était la plus sauvageonne de l’école. Celle qui jurait en italien, enfin dans ce patois rocailleux des Pouilles que lui avait donné son père. Celle qui crachait par terre avec défi pour donner plus de poids à ses mots. Celle à qui tous les garçons avaient renoncé devant son regard froid comme peut l’être le marbre noir. Celle qui faisait un peu peur et à qui on préférait ne pas se frotter. Cette attitude l’avait fasciné. Nina n’avait rien de plus que lui, elle venait aussi d’une famille d’Italiens immigrés, elle avait aussi une multitude de frères, sa mère parlait aussi le français avec un tel accent et une grammaire si personnelle qu’on pouvait dire qu’elle avait inventé une autre langue. Mais Nina se comportait comme une reine, elle, vivait très haut dans la stratosphère pour être bien certaine de ne pas voir la boue qu’elle avait jusqu’aux chevilles. Elle avait quinze ans et lui seize quand il avait compris : seule cette femme pourrait lui permettre d’exister un tout petit peu.


Il s’était battu pour mériter autre chose qu’un cil battant de dédain, pour sortir de la masse informe qui grouillait aux pieds de Nina. Il y était parvenu avec la force du désespoir, s’étonnant lui-même de cette « grâce divine » qui lui était tombée dessus pendant quelques mois, le temps de pouvoir se mettre définitivement à l’abri dans ses bras. Depuis, c’était une bulle suspendue, un truc de film, « regarder ensemble dans la même direction ». Nina était tout pour lui, Solenn et Nolan étaient son prolongement.


Ils avaient rêvé de la petite maison bien nette, aux briques rouges peintes en blanc pour enlever cette suie crasseuse qui collait à tout, ici. Nina voulait des rideaux de coton, blanc également, bien droits, bien lisses, chics à force de sobriété. En aucun cas des rideaux de crochets comme ceux de sa mère, pleins de trous, de pointes, de volants, de fioritures, assommant de détails. Et puis, elle voulait un crochet sur la façade où accrocher un carillon de bois, pour que le vent leur offre sa chanson, un peu comme si ils l’avaient discipliné. Et un autre, pour y suspendre des fleurs, kalédoiscope arc-en-ciel signe de bonheur.

Et c’était arrivé. Il avait tout fait pour, comme un enfant cherche à mériter l’amour de sa mère : remplacer l’un et l’autre à l’usine et cumuler les pauses, chipoter à droite à gauche – un chantier, une voiture à réparer, un déménagement à préparer, tout était bon pour une brique blanche de plus. Ca allait bien.


Une fille puis un garçon étaient nés. Et ça allait si bien que, pour élever « l’amour de sa vie et la fierté de son cœur »,  Nina avait pu arrêter de travailler. Elle avait renoncé sans peine à son trois-quarts temps de caissière et supprimé les petits extras qu’ils se permettaient autrefois. Lui approuvait bien entendu et, à part la nausée du matin devant sa boîte à tartines, il n’avait jamais eu à se plaindre de ce choix.

C’était l’époque où il se répétait tous les jours qu’il avait une vie de carte postale. C’était même plus beau que cela : un tableau de Monet où la douceur se mêle à ce léger flou qui permet de continuer à rêver. Il affirmait que la vraie vie, celle du stress et des larmes, des peurs et des ennuis, n’aurait plus jamais de prise sur lui. Il n’était plus qu’une impression, un vague sentiment d’existence, on ne pouvait plus l’attraper, le canaliser. Léger comme l’air, il ne sentait plus les fers qu’on lui avait mis aux pieds le jour terrible où il était né à
La Louvière.

C’est alors que tout avait commencé, un peu bizarrement, très loin de chez lui. Aux Etats-Unis. Il n’avait rien compris à ce que les médias racontaient et il était sûr que les médias ne comprenaient rien de ce qu’ils diffusaient. Il était question de prêts hypothécaires qu’on n’aurait jamais dû accorder, de « subprime », de lignes de crédits toxiques, de banques ayant racheté les prêts que d’autres ne pouvaient pas payer afin de jouer cet argent en bourse ou de le placer dans les paradis fiscaux. Comme dans un inventaire de Prévert, on trouvait aussi des pensionnés qui achetaient des actions pour compléter leur pension d’ouvriers, mettant ainsi au chômage les ouvriers d’aujourd’hui, des traders sortant de la bourse le regard défait, l’air étrangement calme, leur matériel de bureau dans une petite caisse, et les plus jeunes d’entre eux faisaient la manche dans les quartiers d’affaires, certains jonglant avec des balles là où hier encore, c’était avec des millions de dollars qu’ils s’amusaient. De jeunes et jolies dames en tailleur faisaient la file dans ce qui ressemblait à un bureau de chômage, et à les voir toutes si semblables malgré la couleur de peau parfois différente, on se demandait s’il y avait des universités où l’on clonait les étudiantes en économie. Des golden boys pleuraient et de pauvres gars en Louisiane aussi. Il y avait un parfum de pré-révolution communiste aux Etats-Unis : tous étaient devenus pauvres.


Et puis, ça s’était rapproché : les banques nationales, nos grandes banques gérées en « bon père de famille », nos « bijoux de famille » comme osaient les plus grands journalistes, perdaient les pédales. La folie douce s’emparait de ce pays aussi, on ne savait pas si on pourrait encore un jour retirer les sous que l’on avait sur son livret. Pendant ce temps, des actionnaires bien nés geignaient qu’ils allaient devoir renoncer à l’appart du Zoute, aux extras du style Safari en Afrique ou voile en Corse, ou encore, ô crime ignoble, diminuer l’argent de poche de la grande, qui, en kot, ne recevrait plus que sept cent euros par mois. A cet instant précis, il avait encore ri : des sous à la banque, il n’en avait pas, il en devait plutôt, alors, elle pouvait bien faire faillite,
la Générale du Crédit, peut-être qu’il y gagnerait de ne plus devoir rembourser son prêt ?


Les employés des banques, eux, ne riaient déjà plus. De restructurations annoncées en menaces de faillite, ils ne savaient plus à quel saint se vouer. Et puis un jour, la présentatrice du journal annonça que l’Islande, oui le pays, était quasiment en faillite. Il n’y comprenait vraiment plus rien du tout : depuis quand un pays  pouvait faire faillite comme le dernier des entrepreneurs peu regardant ?


Nina s’en était mêlée un matin, juste avant qu’il ne parte pour sa pause de six heures. Il fallait avoir peur, disait-elle. Car si quelque chose était cohérent dans l’histoire du monde, c’était que, quoi qu’il se passe, quelles que soient les responsabilités, les erreurs et les raisons des échecs, seuls les pauvres les payaient. Eux, donc. Nina voulait qu’il se trouve un job d’appoint, un vrai, pas de petit boulot supplémentaire ; un vrai second travail au cas où le premier viendrait à manquer. Elle l’avait mis en garde : « J’ai beau ne pas la regarder, je sais que la boue est là, collée à mes pieds. Et là, je sens bien que le niveau remonte. Nous devons faire attention ». Il avait souri, trop heureux  que sa femme soit là, un petit matin. Mais Nina avait continué : « Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai peur. Pas pour nous mais pour Solenn et Nolan. Je ne veux pas qu’ils connaissent la peur de ne pas être comme les autres, la peur de ne pas avoir les bonnes baskets ou de devoir mettre un pull démodé acheté chez les Petits Riens. Je ne veux pas que Solenn soit une fille comme moi, fière parce que si elle devait regarder son chagrin, elle en mourrait. Et je ne veux pas que Nolan soit un petit garçon comme toi, attiré par les gamines de merde comme moi ». Elle avait prononcé « mierde » et devant ce retour à grands pas de l’italien des Pouilles, rocailleux comme un orage, il lui jura qu’il rentrerait le soir en ayant un deuxième travail.


Mais il ne trouva pas. Le vidéo-club n’engageait plus, le patron avait repris les commandes : « Tout le monde dit que la crise arrive, je n’ai pas envie d’engager maintenant pour licencier dans deux semaines ». Chez le Paki, c’était pareil, mais en pire car là, c’était toute la famille qui travaillait au night-shop. Dire à l’un de ne plus venir, c’était se retirer le pain de la bouche. A « l’Agence locale pour l’Emploi », mine de petits boulots (faire les courses des vieux, leur jardin, leur vaisselle, le petit tour de leur chien, …), une jeune fille vieille avant l’âge lui fit la morale, l’œil éteint : « Ici, on aide les chômeurs. Vous qui avez la chance d’avoir un travail, vous devriez être honteux de vouloir cumuler ». Il était reparti la tête basse, croisant le Bourgmestre qui venait de se faire pardonner ses excès (maison de campagne construite sur les subsides reçus par la commune) par son parti (celui des Travailleurs). Il n’avait même pas pensé à lui en vouloir : peut-être que ce type était conne Nina, il avait bien trop peur de retomber que pour lâcher la moindre petite parcelle de paillettes.


Il avait alors pensé à travailler au noir même si l’idée ne lui plaisait qu’à moitié. Il alla trouver « le Suisse » qui, comme son nom ne l’indiquait pas était Polonais et détenait environ la totalité des chantiers « pas déclarés » de la ville. Mais même le Suisse ne pouvait rien pour lui : ceux qui faisaient construire des lofts dans les anciennes usines, fermées depuis que leur grand-père avait tout vendu aux Américains, étaient les mêmes qui pleuraient la perte de leurs sous et avaient engagé un ténor du barreau pour dire « Pouce ! Si la bourse perd nos sous, ça compte plus, on arrête, on veut changer la règle ». Aux dernières nouvelles, c’était mal parti pour les mauvais perdants, donc pour le Suisse, donc pour lui.


Il se résolut à aller trouver le syndicat. Il se rappelait que son grand-père lui parlait avec passion de ses combats de mineur. Il se disait qu’il devait bien en rester quelque chose, un petit feu qui ne demandait qu’à se nourrir de cette situation cataclysmique pour enfin renaître de ses cendres. On aurait des solutions, des étincelles de génie fuseraient, il en était sûr ! Que pouvait-on lui proposer ? Farid n’avait qu’un seul mot à la bouche, enfin, deux : « la grève, camarade ». Et il se dit que s’il revenait dire ça à Nina, elle irait certainement insulter le pauvre délégué, avec tout le fleuri de son italien des Pouilles qui lui revenait toujours en cas de grosse colère. C’est que la dernière grève, on s’en souvenait !


Les types du syndicat avaient séquestré leur jolie petite patronne, à peine trentenaire, pour obtenir trois francs six sous de prime annuelle. Ils l’avaient enfermée trois jours et trois nuits dans l’usine. « C’est un symbole », disaient-ils car eux aussi étaient enfermés dans cette usine, « enchaînés » même. Ils avaient été très gentils avec elle, la nourrissant de croissants le matin et de pizza et de plats chinois le reste de la journée. On l’entendait rire, même, parfois, la patronne. Elle prétendait que ça lui rappelait les camps scouts, surtout que de la fenêtre, elle voyait le brasero, tel un grand feu de veillée. Et puis la grève s’était terminée sur des promesses de l’usine mère et du tout grand patron, comme d’habitude. La petite patronne était rentrée se doucher. Elle souriait toujours.


Après, il avait dû se passer quelque chose mais personne ne sut jamais quoi exactement. La version dans l’usine était que le pommeau avait dû lui tomber sur la tête et tout lui détraquer. Car deux heures après avoir quitté les gars du syndicat, le pied léger, elle passait à la radio, parlant de « traumatisme profond », de « syndrome d’enfermement », de « peur animale face à tous ces hommes déchaînés ». Les médias s’en étaient donné à cœur joie : psychiatres, psychologues, psychanalystes, tous les thérapeutes du pays y étaient allés de leurs avis. La patronne s’était enfoncée dans son histoire, ajoutant à chaque fois un peu plus de trémolos  sa voix. Finalement, le parti des Libertés l’avait déclarée « Jeanne Darc de la droite populaire ». Il n’avait pas bien compris ce que cela signifiait mais toujours est-il qu’on parlait d’en faire une Députée aux prochaines élections. Alors, sans que personne ne comprenne pourquoi, le « coup du pommeau » s’était propagé et c’est le  Parti des Travailleurs qui avait récupéré l’icône. Le Président disait qu’elle pourrait vraiment apporter quelque chose à cette usine, de l’intérieur, toujours. « Oui, mais elle ne veut plus y mettre les pieds » avait remarqué un journaliste. « Comme directrice », avait relevé le Président, mielleux à souhait. « Mais nous avons d’autres ambitions pour elle ». Et hop !, elle était devenue administratrice, via via, petits jeux de chaises musicales dans les sphères du pouvoir.

Cette année-là, on avait beaucoup pronostiqué à l’approche des élections. Mais finalement, tout fut comme d’habitude. Le Parti des Libertés perdit. Nina releva : « Le syndicat, il se fait berner ses yeux tout grand ouvert et puis, il vote pour ceux qui viennent de se foutre de lui. Il ne mérite rien, même pas qu’on lui ouvre les yeux ». Elle avait exigé qu’il arrête de payer ses cotisations et il avait obéi.

Les semaines passaient, n’apportant aucune opportunité. Nina s’inquiétait, les cernes sous son regard de marbre indiquaient que les nuits n’en étaient plus. Il cherchait à la rassurer : « Je vais faire le jardin  et acheter des poules, ça sera toujours ça », « On demandera à ta mère de nous tricoter des pulls, au moins, on n’aura pas froid», « Tu sais, je suis le meilleur ouvrier de la chaîne, il y en a plein à licencier avant moi ». Mais aucune de ses phrases ne faisaient mouche. Nina les avait déjà entendues, ces phrases-là. Elles avaient un parfum d’enfance, acide et amer. Elle voyait le tableau : ses enfants auraient la même adolescence que celle qu’elle avait détestée. Elle avait lutté. Mais rien n’y faisait. Le chemin emportait leurs pas. Il lui semblait entendre clairement : « C’est par là, pour vous ».


C’est alors que la fameuse « ancienne patronne nouvelle personnalité en vogue dans le petit monde politique » fut renommée à la tête de son usine comme directrice. Tous les pontes politiques l’expliquèrent : « Elle va maintenant reprendre une fonction exécutive » et il se souvenait qu’il avait tremblé à l’écoute de ce mot, exécutive. Ca sonnait comme un arrête de mort :  « Exécution. Vous allez tous vous faire zigouiller par cette bonne femme ». Ca ressemblait aussi à expéditive, comme dans « une justice expéditive » et il pensa à la guerre. On en était là : ouvriers contre capital. Il avait frissonné : le froid, celui du couperet, l’avait pénétré, et ce sentiment à la fois de danger et d’urgence ne l’avait plus quitté. Nina et lui étaient sur la même longueur d’ondes : plus rien n’allait.


Dès le lendemain, la patronne avait débarqué au quatrième, l’étage de
la Direction, le plus haut étage de l’usine. « Petite altitude, petit esprit » avait bronché Nina. Tout le monde s’était rassemblé, pour voir ce que ça allait donner. On se demandait si la patronne était toujours sous l’effet du pommeau, certains prétendaient qu’elle allait redevenir comme avant, la « gentille petite gamine transformée malgré elle en ingénieur », d’autres ne disaient rien mais leur regard éteint parlait pour eux : « Ca ou autre chose… ».


La patronne, à peine le petit doigt de pied posé sur le sol de l’atelier, s’était écriée : « Mais c’est
la Roumanie, ici ». Et le contre-maître, et même l’ingénieur, l’avaient regardée sans comprendre pendant que Kurt voulait la prendre à partie pour attaque imméritée à sa mère patrie. Elle avait refusé d’aller plus loin avec un air pincé : « C’est trop sale, trop vieux, trop moche, merci bien, j’en ai vu assez ! ». Et lorsque Farid lui avait demandé : « C’est quand qu’on saura quoi », elle l’avait toisé de bas en haut, deux fois. Puis, elle s’était approchée, de son pas rapide qui faisait claquer ses talons. Elle était toute petite, encore plus devant Farid qui mesure pas loin de deux mètres. Mais elle avait tant relevé son menton que son nez était quasiment collé au visage du délégué. De sa voix toute douce, elle avait pourtant craché : « Je me souviens de vous, mon petit Ben Sallem. Toujours aussi inculte, à ce que je vois ? ». Alors, elle était sortie et n’avait plus parlé qu’aux médias.

Farid en était resté planté comme deux ronds de flans. « Comment ça, inculte ? », répétait-il en marmonnant. Farid prenait les autres à partie : « Si j’avais dit : « Quand est-ce que nous serons informés », tu crois qu’elle m’aurait répondu ? » Tout le monde était d’accord : bien sûr que non ! « Inculte… tu parles ! J’en sais plus qu’elle » et c’était vrai d’une certaine façon. Farid était parfait bilingue français-arabe, et même trilingue car il connaissait aussi le berbère.  Alors oui, il avait parfois le parlé chantant. Mais qu’est-ce que ça pouvait faire ? Tous étaient d’accord avec lui et le lui disaient avec leur français « comme ci comme ça ». Ils s’enthousiasmaient, exhumant des fautes qu’ils ne faisaient plus depuis des années, comme si, par solidarité, toute l’usine avait décidé tacitement de parler la langue des pauvres. C’était Babel sur Sambre. C’était gai.


Il fallait faire quelque chose contre la patronne mais quoi ? Des tas d’idées saugrenues furent évoquées, notamment de l’assommer avec un pommeau, Carmelito, un des plus jeunes de l’usine et le plus jeune frère de Nina, prétendant que dans les films de science-fiction, c’est toujours en refaisant le geste qui a tout enclenché que le héros ré-inversait l’espace-temps. Même lui, d’ordinaire si réservé, s’était laissé gagner par la foire ambiante et avait une idée : envoyer Nina à la patronne. Tout le monde approuva, même si la sentence était claire : « Nina la sauvage ici ? Mazette, elle va foutre le feu à l’usine en laissant la patronne au milieu ! ». Après tout, peu importait : l’usine, un jour ou l’autre, elle fermerait. Et la patronne, ma foi…


Et Nina était venue et avait commencé par engueuler tout le monde. Qu’avait fait le syndicat quand il était encore temps, quand on aurait pu contester les décisions ? Où étaient-ils, les délégués, quand il fallait se battre pour le seul vrai droit, travailler toute une carrière ? Pourquoi n’avait-on pas mis en place une caisse de solidarité depuis bien longtemps ? Qu’est-ce que c’était que cette léthargie ambiante ? Une fois qu’il fut bien clair que plus personne n’oserait broncher, elle organisa les choses. On allait occuper l’usine mais de façon joyeuse : femmes et enfants étaient les bienvenus. Il y aurait des barbecues et de la musique, et les vis et les clous qu’on produisait, on les distribuerait au carrefour avec un petit message. Il fallait « remettre l’usine au cœur du village », montrer à tout le monde qu’elle était le poumon de la ville, de la vie. Que sans elle, c’était toutes ces familles qui, d’une certaine façon, mourraient. Mais aussi, on continuerait le travail : « on ne se bat pas pour travailler tout en commençant par se croiser les bras » avait-elle décrété. Carmelito avait alors ouvert la bouche mais, curieusement, aucun son n’en était sorti.


Nina se révélait flambloyante. Il ne se doutait pas qu’il vivait avec une pasionaria de la cause des travailleurs. Certes, Nina était fille, femme et sœur d’ouvriers. Elle était courageuse et avait l’instinct de survie. Mais où avait-elle appris à parler en public ? D’où tenait-elle l’art de mettre tout le monde d’accord derrière elle ? Comment savait-elle ce qu’il fallait faire et comment le faire ? C’est comme si toute la colère rentrée depuis toujours, les trahisons permanentes que la vie se permettait face à la justice, l’inégalité consommée par tous dans la ville, toute cette fange sortait, enfin canalisée. Nina avait une idée par jour. Elle invitait la presse et les reporters écrivaient des pages entières sur cette beauté glacée dont le discours enflammait l’âme de petit garçon que tous conservent. Elle invitait des photographes, écrivains, acteurs, et ils mettaient leur art au service du combat des ouvriers. Elle réinventait le monde. Elle réussissait la plus jolie « non grève » de l’histoire du syndicalisme. Mais le combat était inégal.


Les politiques n’étaient pas pour eux. Enfin, ils n’étaient pas contre eux mais pour d’obscures raisons, ils ne pouvaient rien faire. Ils disaient que c’était trop tard, qu’il n’y avait plus de ligne de crédit, tout était parti pour sauver les banques. Et que, c’était peut-être bizarre, mais les banques ne pouvaient pas non plus leur prêter. Ils s’excusaient mais c’était une réalité : on ne pourrait même pas limiter la casse. Donc, c’était tous dehors, pas juste les pré-pensionnés ou les intérimaires. Ils s’emberlificotaient dans des explications qui n’en étaient pas et prenaient des airs de jésuite mal à l’aise. L’opposition se déchaînait et se gaussait de ce parti de gauche qui abandonne ses électeurs. La majorité stigmatisait la droite qui, même si elle n’était pas au pouvoir, avait inspiré l’économie. Et puis, après quelques semaines, ils se turent tous, dans toutes les langues, dans tous les journaux. Il n’y eut plus que des photos, avec leurs têtes de martyrs sur la croix.


Le couperet tomba le premier lundi de juin. C’était fini. L’usine fermait, point. Tout le monde pouvait rentrer chez lui, l’âme légère : les indemnités de licenciement seraient payées (et la patronne empocherait un joli pactole pour un mois et demi de travail). « Chômeur ». Oui, certes. Mais il ne fallait pas avoir peur : avec le Plan « Guérilla », l’Etat avait des solutions à proposer. Enfin, aurait. Enfin, devrait avoir. Mais bon, l’important était de rentrer chez soi et d’arrêter cet espèce de happening permanent dans l’usine. Sinon, les huissiers débarqueraient et là, …


Il n’était pas trop inquiet car il se disait qu’il avait un plan B : cette fois-ci, l’Agence locale pour l’Emploi ne  pourrait plus lui dire non. Il se présenta tout confiant mais la jeune femme aigrie qui le reçut à nouveau s’exclama : « Mais enfin, que croyez-vous ? Ici, c’est pour les chômeurs longue durée ! On ne va pas déjà vous donner quelque chose, pensez à tous ceux qui attendent depuis des années ». Alors, il rentra et, comme s’il avait cinq ans, il pleura dans les bras de Nina, la tête contre son sein.

C’était en juin. On était en septembre. Le temps avait passé, d’abord très vite : il avait fait un jardin et acheté trois poules. Nina faisait des ménages à droite, à gauche, et s’était mise au crochet, faisant pour toute
la Ville de ces rideaux qu’elle détestait tant. Le fils du Paki avait obtenu son diplôme d’ingénieur et était parti travailler en Inde. Du coup, lui travaillait quelques heures au Night-Shop, entre quatorze et dix-huit heures. Ses clients étaient des chômeurs comme lui, tous avec des combines, tous dans la débrouille. Son patron lui donnait chaque soir une bouteille de coca, « pour les enfants », et lui refusait parce que Nina l’aurait tué si elle avait su qu’il acceptait l’aumône. Le patron insistait. Alors, il disait merci et planquait la bouteille sur le chemin du retour. Il la vendait le lendemain, de retour au magasin, empochant deux euros. C’était minable mais la vie lui avait démontré que, parfois, souvent, rien ne servait de se battre. Et puis deux euros fois sept jours, ça faisait quatorze euros, fois quatre semaines, cinquante-six euros par mois. Il y avait douze mois sur un an et trois anniversaires à fêter, il aurait donc cent soixante-huit euros à consacrer à une belle surprise pour chacun de ses chéris. La vie était belle, en fait.


Trois septembre. Solenn rentrait à l’école, en première année. Un événement. Toute la famille décida d’aller conduire la petite. Il n’y fit pas attention mais c’était la première fois depuis trois mois qu’il partait de chez lui aussi tôt, vers huit heures moins le quart. Cela faisait trois mois qu’il ne s’était plus levé le matin « comme ça », avec une obligation au bout. Trois mois que, lorsque son horloge interne le réveillait à quatre heures trente-huit, il pouvait profiter : laisser d’abord le jour s’installer doucement. Se lever à pas de souris. Aller regarder le ciel. Sortir les pieds nus dans la rosée. Inspecter le jardin, s’émerveiller d’une fleur de courgette offrant son jaune soleil au milieu d’un océan de verdure. Prendre le temps de regarder les oiseaux, tenter d’apprendre à décoder leurs signes. Revenir tout doucement ; s’arrêter encore quelques instants pour arracher une mauvaise herbe ou cueillir une fleur. Rentrer dans la cuisine et mettre le café en route. Retourner dans la chambre et regarder Nina. La laisser encore dormir un peu en remerciant le monde qu’elle soit à la fois si belle et à lui. Aller voir Nolan et le respirer. Se dire que l’avenir est là, qu’il est grand et fort. Et puis aller chercher Solenn avec des mines de gamin prêt à mettre les doigts dans la confiture. Sentir son cœur bondir devant le sourire de la gamine prête à désobéir, complice de son père. L’habiller d’un t-shirt et d’un short, lui donner ses espadrilles et puis, vite, vite, retourner dehors et profiter. Savoir que Nina va bientôt se lever et ne pourra s’empêcher de savourer l’image idyllique du père et de la fille heureux.

Cela faisait trois mois que tout s’étirait lentement. Il vivait dans une sorte de ouate. Et puis, là, d’un coup, ça lui était revenu. Dès qu’il sortit sur le perron, le malaise le prit à la gorge. Il regardait hébété le monde qui tournait. Des gens, des dizaines, s’étaient levés, vite, vite, avaient enfilé une tenue de travail et pris leurs tartines et puis, hop, ils s’étaient mis en route, vers la gare ou l’autoroute, à pieds ou en auto, certains en vélo même. Il avait l’impression que toute
la Ville défilait devant lui, relégué au dernier rang du spectacle. La nostalgie l’avait envahi, comme une nausée énorme qui l’étouffait. Il s’assit sur la pierre bleue du perron. Nina, l’angoisse dans la voix, s’écria « Qu’as-tu donc, mon dieu ? »


Et, étonné au plus profond de lui de ce que représentait son malaise, il s’entendit répondre : « J’aimerais tant que les petits matins veuillent encore dire quelque chose pour moi ! »

 

 

11:49 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amour, travail, greve, chomage, emploi, matin, temps libre, essentiel, syndicats |  Facebook |

06/11/2009

Une si jolie rivière

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. La légende raconte que tout ce qui tombe dans les eaux de cette rivière, les feuilles, les insectes, les plumes d’oiseau, tout se transforme en pierres de son lit. Ah ! que ne donnerais-je pour pouvoir récupérer mes larmes devenues pierres ! Oh ! que l’idée de reprendre mon chagrin m’est agréable. J’aimerais qu’il me soit donné de n’en laisser nulle trace, pour que jamais personne, et surtout pas toi, ne puisse se vanter de tout ce que j’ai pu être pour toi. Je voudrais que chacune de mes larmes me soient rendue pour effacer toute preuve de ce que j’ai pu devenir par amour, inconscience ou folie, pour toi. Que plus rien sur cette terre ne raconte la bêtise qui a été la mienne. Que le silence prenne toute la place. Oh oui, que plus rien ne parle de toi et moi. Jamais. Que notre histoire tombe dans les limbes et s’y noie.

 

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. Quiconque sur cette Terre a vécu le sait : les grosses méchantes larmes font du bien. Elles m’ont permis de cesser de m’étouffer avec des fils de pensées insensés, impossibles à dénouer et encore moins à tisser. Notre histoire n’avait ni queue ni tête, soit. Je n’en cherchais plus, résignée. Chaque larme versée était une pierre qui me jaillissait du cœur, un caillou qui quittait ma chaussure, une poussière hors de mes yeux. Chaque sanglot me nettoyait, m’épurait. Tout devenait évident. Cela ne veut pas dire que cela prenait un sens, non, bien au contraire. Tout était toujours aussi disparate mais la clarté se faisait. La lumière m’inondait. Elle n’est pas la raison mais je pouvais m’en contenter. J’avais besoin de me vider, peu importe si le prix à payer était une douce folie.

 

J’ai pleuré, comme seuls les enfants savent le faire. Le cœur ouvert, le nez morveux, la voix cassée. Mes yeux étaient rouges et je tremblais quand mon bras cherchait à m’essuyer le visage. J’ai pleuré de tout mon être, sans retenue, sans plus aucune morale ou pudeur. Je me fichais bien de savoir si l’on me voyait ou pas, si l’on me jugeait ou si l’on en riait. J’étais oppressée mais je n’arrivais pas à me libérer de ces sanglots. Comme si ma vie dépendait de ce flot sans fin qui jaillissait de moi. J’ai pleuré comme probablement les condamnés à mort le font : en sachant qu’au bout de cet ultime chagrin, il y avait la mort, inéluctable.

 

Car oui, je mourais, à petit feu. Ces larmes me nettoyaient au plus profond de moi-même. Elles me lavaient non pas le visage mais l’âme. Elles disséquaient ma chair. Je quittais une peau devenue autre que la mienne et je la regardais comme un grand vêtement, ample et démodé, dont je ne savais plus que faire. Je pleurais et c’était toute une partie de moi que je laissais là, sur cette berge. Je me défaisais de la femme que je ne pouvais plus supporter être. De celle qui avait la tête à l’envers à cause de ton regard noir. De celle qui aurait tué père et mère pour un sourire de ta part. Je l’abandonnais.

 

Que restait-il de moi, dès lors ? Un spectre léger, un peu de chair attachée à quelques os. La flamme de la vie n’y était plus, sans que je sache dire si elle était quelque part dans les fripes laissées sur la berge ou tombées au fond de la rivière avec mes larmes. Le chant de la rivière me berçait, me chuchotant la réponse à l’oreille. La mélodie était claire, précise, sans faux-semblants. Les mots étaient cruels mais ils ne mentaient pas et cela m’apparaissait comme une bénédiction. Enfin, après tous ces errements, ces tourments que tu m’avais infligés, la Vérité. Je pourrais répéter ce que l’eau m’a dit, pour me faire mieux comprendre, prouver que je ne suis pas folle, mais je sais que je n’en ai pas le droit. La rivière a des secrets que l’on ne doit pas confier, qui doivent rester enfuis. C’est mieux comme cela, comme les pierres au fond de l’eau masquent ce qu’elles étaient auparavant.

 

L’eau pure, cristalline et transparente, coulait à mes pieds sans chercher à me consoler. Quels jolis flots pour un nom si maudit ! J’y cherchais mon reflet mais je ne pouvais pas le voir. Le lit de la rivière prenait toute la place. Toutes ces pierres… Combien étaient-elles à avoir été autrefois des larmes versées par de pauvres filles délaissées ? Combien de chagrins avaient été ici déversés, avalés à jamais par l’eau ? La légende, je la connaissais. Mais je n’étais pas venue pour cela. C’est le nom de la rivière qui avait guidé mes pas. La Haine.

 

La Haine… Etait-ce parce que toutes les femmes venaient y pleurer leur amour perdu qu’elle avait hérité de ce nom ? On dit que la frontière entre ces deux sentiments est bien légère, que l’un n’est que le reflet de l’autre, jumeaux maudits. Et c’est vrai que je te détestais. Mais de quel droit ? Tu étais probablement tel que tu l’avais toujours été, je m’étais juste voilée la face. J’avais cru que tu n’étais pas comme que les autres te voyaient, que je te changerais, que tu changerais pour moi. J’avais cru tout ce qui pouvait m’arranger. Jusqu’à me dire que tu m’aimerais pour toute la vie, que j’étais précieuse à tes yeux et que mon amour pour toi n’était qu’une miette de celui que tu éprouvais à mon égard.

 

La Haine… Je te détestais mais je me haïssais bien plus encore. J’avais eu la chance de t’avoir à mes côtés et je n’avais pas su me rendre indispensable à ta vie. J’avais tout gâché.

 

La Haine… Y avait-il eu, un jour, une autre légende prétendant que l’on pouvait venir s’asseoir et pleurer sur les berges de cette si jolie rivière, jusqu’à ce que son cœur soit libéré d’un tel sentiment, vaincu par la beauté des lieux ? L’histoire disait-elle si le sentiment pouvait être inversé et redevenir un amour intense ? Et si oui, comment y parvenir ?

 

Je me suis assise et j’ai pleuré. Je ne saurais dire combien de temps tout cela a duré. Peut-être des heures, des jours. Ou une vie entière ? Je suis restée suffisamment longtemps pour que, petit à petit, je voie chacune de mes larmes devenir pierre. Très précisément, je pouvais suivre les petites gouttes salées perler au bord de mes paupières, rouler sur mes joues et puis tomber à la surface de l’eau où elles se transformaient en galet gris ou noir.

 

Après tout ce temps, j’ai fini par ne plus avoir de larmes à verser. Désemparée, j’ai pris la seule décision possible. Je les pêcherai, ces pierres. Une à une. Comme les pêcheurs de perles, je descendrai dans les flots, jusqu’au bout des abysses s’il le faut. Je m’obstinerai, comme je sais si bien le faire en amour, et ça n’est pas une pierre que je ramènerai, mais toutes les pierres, toutes mes pierres. Quoi qu’il m’en coûte : innombrables bouffées d’oxygène à retenir, manque d’air brûlant les poumons, fourmillements dans les bras et les jambes, vue assombrie par l’effort. Peu importe. Je ramènerai toutes les traces de ma peine sur la berge. J’ai le temps. Tu ne m’attends plus. Je n’ai plus que ça à faire.

 

Et puis, quand toutes mes larmes seront à côté de moi, il ne me restera plus qu’à les avaler. Une à une. Mon corps s’alourdira petit à petit jusqu’à ce que, rempli à nouveau de cette peine immense que tu lui as infligée, il soit suffisamment lesté que pour tomber au fond de l’eau et ne jamais remonter.

 

Alors, je m’approcherai des flots une dernière fois. Je me pencherai pour me dire adieu. Je n’y verrai rien mais ça n’aura plus d’importance. Je me laisserai tomber. Et l’eau ne me rendra pas puisque moi aussi, je deviendrai une pierre. Juste une autre pierre, une de plus dans son lit. Il ne restera plus rien de nous, il ne restera pour ainsi dire plus rien de moi. Bercée pour l’éternité, je suis certaine que je pourrai enfin t’oublier.

 

Les gens du village en parleront, bien sûr. Certains m’auront vue pleurer, d’autres m’auront peut-être entendue parler. « Une si jolie fille », diront-ils. Ils se raconteront mon histoire les uns aux autres et bientôt, un vent de rumeur circulera ici et là. Ils  penseront : « Une si jolie rivière » et ne comprendront pas comment il est possible qu’une telle beauté n’ait pas su me consoler. Ils vivront avec cette interrogation : « Comment peut-on mourir d’amour en se jetant dans la Haine ? »

 

La légende ne sera plus jamais la même.

12:47 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : amour, larmes, rupture, haine, coelho, mourir d amour |  Facebook |

02/10/2009

Les cartes ne mentent jamais

-         Ca ne marche absolument pas, ton truc, là.

-         Ne parle pas comme ça des cartes !

-         Mais c’est la vérité, Sophie. Rien ne s’est passé comme tu l’avais dit.

-         Je n’ai rien dit. J’ai interprété pour toi, pauvre ignorant, le tirage que tu avais fait.

-         Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Je me suis bien ridiculisé, la honte de ma vie !

-         Ca n’est pas possible, Dimitri : les cartes ne mentent jamais.

-         Mais je te jure !

-         Tu étais sincère au moins, quand tu as posé ta question ? Tu ne te moquais pas ?

-         Ecoute Sophie, arrête de te monter le bourrichon. Tu n’es pas madame Soleil et moi, je me suis bien planté. Je m’en remettrai mais j’ai retenu la leçon : tes trucs de nana, tu te les gardes. Tu parles d’un coup de foudre !

-         Tu dois certainement exagérer, Dimitri !

-         Tu ne me crois pas ? OK ! Je vais te raconter tout par le menu détail et on verra après qui ment, moi ou ton satané tarot.

-         Ne parle…

-         Tais-toi, Sophie ! Donc, depuis que tes cartes avaient « parlé », je me préparais mentalement. Je me disais que chaque jour pouvait m’apporter l’amour fou et je vivais en fonction. Je m’habillais avec soin, me rasais de près…

-         T’as trois poils.

-         Et alors ? Je ne sortais pas sans un léger parfum d’Hugo Boss. J’en étais même à vérifier si mes chaussures étaient parfaitement cirées ou pas. Je te passe tous les petits détails, du genre observation des ailes du nez et du front dans le miroir, angoisse au moindre cil de travers, lavage des dents au citron pour les rendre plus blanches.

-         Oui passe moi les détails, ça vaut mieux. J’aimerais pouvoir encore croire en l’homme idéal plutôt que d’imaginer que quelque part, un pauvre mec se reluque dans sa salle de bains en espérant ainsi se transformer en Prince Charmant.

-         Merci, Sophie. C’est un plaisir de te connaître.

-         Faut en vouloir à ton père, hein ? Ma mère et moi, on ne demandait rien à personne. C’est lui qui l’a draguée.

-         Je continue mon histoire où tu vas encore me raconter « ta mère et mon père » épisode quarante sept mille trois cent vingt-quatre ?

-         Ok, continue.

-         Bon, donc, j’étais le mec parfait. Je me baladais au hasard, en pensant à ce que tu m’avais dit : « Le moment idéal, ce sera quand tu la verras dans un nuage doré ». Je vivais en me demandant sans cesse : « Pt’… , où vais-je dégoter un nuage doré ? ». Parce que ça, évidemment, tes cartes ne le disaient pas, ça. Comme elles auraient pas pu faire simple et me dire : « Va à la Terrasse de l’Ours » ou « Attends sur le quai 3 le train du soir ».

-         La recherche du sens fait partie essentielle du cheminement.

-         Pardon ?

-         Traduction pour les garçons : « Bouge-toi  pour mériter d’avoir eu accès à une info sur ton avenir ».

-         Ouais, ben je trouve que je me suis pas mal démené et pour que dalle, parce que la soi-disant info, c’était n’importe quoi.

-         Que tu prétends ! Je ne te crois toujours pas.

-         Tu vas voir. Donc, je cherchais la lumière dorée. Je devais avoir l’air hagard et débile, comme un pauvre gars sous ectasy qui essaye d’attraper les lasers au cours d’une rave party, tu sais le fameux « catch the light ». Mais j’assumais. Je n’osais évidemment pas en parler à mes potes, t’imagines : « Salut Benji, dis au fait, si tu vois une lumière dorée, tu me préviens, hein ? Y’a la femme de ma vie qui m’y attend ». Je me donnais l’impression de devenir cinglé.

-         Faut pas exagérer ! Je t’ai tiré les cartes avant-hier. Tu n’as pas eu le temps de devenir plus dingue que d’habitude !

-         Tu crois ? Moi je pense que si et que tu l’as fait exprès pour que je me ridiculise.

-         Mais enfin, Dim’, t’es fou ou quoi ? J’ai vraiment pas besoin de ça pour exister.

-         J’en suis pas sûr… T’as bien besoin des cartes, après tout.

-         T’es vraiment méchant. Heureusement que tu l’as loupée, la femme de ta vie, ça fait une malheureuse de moins.

-         Ah ! Tu vois ! Tu reconnais que je l’ai loupée.

-         C’est ce que t’arrêtes pas de répéter. Et j’ose imaginer que si c’était pas le cas, tu serais pas ici, dans la chambre de ta demi-sœur, à me raconter ta vie ! Ce que je ne comprends pas, c’est comment tu as fait.

-         Ah oui, parce que c’est de ma faute ? Attends, je continue. Euh… J’en étais où ?

-         T’étais l’idiot du village qui cherchait la lumière.

-         Rigole pas, Sophie ! J’étais vraiment obnubilé par ça et ce n’est pas du tout gai. Parce que quand t’y penses, tu te donnes le sentiment de ne pas être normal. Et quand tu t’aperçois que t’y pensais pas, tu te dis « M…, j’ai pas fait gaffe ! Si ça tombe, le moment parfait est passé ». Bref, je tentais de vivre ma vie tout en cherchant mon âme sœur avec angoisse. A un moment, sur un parking, y’a eu un reflet de soleil dans un pare-brise et j’ai bien cru que ça y était. J’ai foncé vers la voiture et j’ai mis mes mains contre les vitres pour bien voir à l’intérieur. Mais y’avait personne. J’étais en train de me dire que j’allais attendre pour voir qui rentrerait dedans au moment où un grand baraqué est arrivé.

-         C’était peut-être lui, ta femme idéale. Faut être ouvert, brother !

-         Très drôle. En tous cas, lui, il n’avait pas l’air ouvert du tout. Il m’a demandé ce que je cherchais et s’il pouvait m’aider. J’ai bredouillé trois mots et je suis parti. Avec mon air de Jésus de la crèche, j’avais pas dû lui plaire car il m’a suivi du regard pendant longtemps. Génial, quoi. J’ai failli me faire arrêter grâce à toi.

-         Tout de suite, tu dramatises. T’as un mauvais karma pour voir autant la vie du mauvais côté ?

-         Non, j’ai une demi-sœur. Bref, à un moment, je me suis souvenu qu’au Soleil, le bar à cocktails, il y avait des tas de jeux de lumières. J’y suis allé sans trop de conviction. Et là : bingo ! Une lumière dorée, jaune-orange. C’était parfait. Et au bar, en effet, une nana. Là, je me suis dit que c’était bon, on y était.

-         En effet, ça a l’air d’être bien. La fille te plaisait…

-         Et j’ai commencé à engager la conversation. Blabla, tu vois : « Moi, c’est Dim’, et toi ?  Hannah, waw, c’est super mignon comme prénom».

-         Dis donc, t’es un vrai pro de la drague toi.

-         Super drôle, miss. J’étais impressionné, avec tout ce que tu m’avais raconté. Mais j’essayais de faire de mon mieux, d’être drôle, léger, enfin, tu vois.

-         De ta part, pas trop, mais bon.

-         Ouais, ben, elle n’a pas dû trop bien voir non plus parce que quand je lui ai dit que j’aimerais la revoir …

-         Tu lui as dit ça ?

-         Tu voulais que je lui dise quoi ? Laisse-moi finir, t’y connais rien. Donc, je lui ai dit qu’elle me plaisait et que c’était clair, c’était elle la femme de ma vie. Je lui ai même parlé de coup de foudre, « love at first sight » comme dise les Anglais.

-         Oui, au premier regard ; mais après…

-         Et là, elle s’est emportée et m’a dit que j’étais un gros nase, qui ne connaissait rien aux femmes. Elle s’est levée et m’a planté là, elle est carrément partie.

-         Et t’as fait quoi ?

-         Ben, j’ai payé et je suis parti.

-         Mais enfin, Dimitri, t’es débile ou quoi ?

-         Quoi ? qu’est-ce que j’ai pas bien fait ? J’aurais pas dû payer ?

-         Qu’on dit les cartes ?

-         Lumière dorée, super belle fille, coup de foudre.

-         Non !!!

-         C’est ce que tu as dit.

-         Non, j’ai dit : quand tu trouveras une lumière dorée, le moment sera idéal. Tu sais que là, tu la rencontreras.

-         Oui, c’est ce que je disais.

-         Et la suite ?

-         J’sais plus, un truc comme un coup de foudre à retardement.

-         Non ! « Ce sera le moment du coup de foudre, passé la première illusion ».

-         Et alors ? Quoi la première illusion ?

-         Cette nana, c’était l’illusion.

-         Mais non ! L’illusion, c’était la voiture.

-         Quelle voiture ?

-         Je t’ai dit, où le gars m’a regardé bizarrement.

-         Mais ça n’a rien à voir, cette bagnole ! T’avais pas encore trouvé la lumière quand tu as vu cette auto!

-         Ben quoi alors ?

-         Y’en avait certainement une autre, de fille, dans le bar ?

-         Ben ouais, derrière, y’avait une rouquine, je crois, qui semblait trouver  la scène pathétique. J’ai pas trop fait gaffe, moi, j’avais trouvé soi-disant la nana de mes rêves.

-         Tu l’avais trouvée, brother !

-         Mais pourquoi elle est partie, alors ?

-         C’est la rouquine que t’aurais dû draguer ! L’autre c’était l’illusion.

-         Merde !

-         Preuve est faite : les cartes ne mentent jamais. La vérité, c’est que rare sont ceux qui savent les écouter.

16:53 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : amour, avenir, coup de foudre, verite, cartes, tarot, madame soleil |  Facebook |

Saint-Jacques

-         Tu devrais faire Saint-Jacques.

 

Mathieu avait regardé Solange l’air de ne rien y comprendre. Il était venu chez sa sœur pour chercher un peu de réconfort, pas pour entendre des élucubrations !

 

-         Tu sais, c’est très à la mode. « Trendy » comme disent les petits jeunes plein de morve qui travaillent pour toi. Ca n’est absolument plus connoté « chrétien cherchant à racheter ses fautes ».

-         Ah bon ? Et la nouvelle connotation, c’est quoi ? « Vieil original » ?

-         Mais non ! Ce que tu peux être coincé ! C’est exactement le contraire : faire Saint-Jacques, c’est montrer à quel point tu es lucide. Tu sais où tu en es sur le chemin de la vie. Souvent, à un nœud. Le quotidien ne te permet pas de voir clair. Tu étouffes. S’offre alors l’idée de « tracer ta route », au propre, comme au figuré. Tu vas explorer les solutions qui s’offrent à toi pour affronter le reste de ta vie. Tu vas pouvoir choisir, avec davantage de sérénité. C’est libérateur !

-         Et qu’attends-tu pour le faire, alors ?

-         Je n’ai pas besoin de cela, moi, Mathieu. Je suis capable de faire un minimum d’abstraction dans ma vie de tous les jours. Je peux m’extraire de l’emballement du temps pour me poser, quand je veux, où je veux. Je vois toujours clair en moi-même.

-         Dieu ! La vie m’a donné une sorcière comme grande sœur.

-         Plains-toi : grâce à cette « zénitude », j’ai la patience de t’écouter me raconter ton troisième divorce, tu sais, celui d’avec une jeune femme qui avait l’âge d’être ta fille, le long récapitulatif des jérémiades de tes fils qui se plaignent sans cesse de la difficulté de la vie, alors qu’ils sont tous les quatre nés une cuillère en argent dans la bouche, sans oublier tes innombrables histoires insipides de fusion d’entreprise et de cours de la bourse ! Ta vie ressemble à un vieil épisode de Dallas, suranné, démodé. Je ne vois pas qui ça pourrait passionner, à part ta veille sœur baba-cool.

-         Tu es cruelle.

-         Non : lucide.

-         Lucide peut-être, mais cruelle quand même. Tu devrais sortir davantage de chez toi : tu en oublies le minimum de jeu social. Toute vérité n’est pas bonne à dire, So.

-         Ah oui ? Et qui a décrété cela, Wall Street ? Je crois que c’est exactement le contraire, Mat. Toute vérité doit se dire. Car seule la vérité peut améliorer notre vie. Pas d’un point de vue purement matériel ou immédiat. Mais bien sur un plan karmique.

-         Ouh là ! Après les chrétiens, les bouddhistes !

-         Moque-toi. Quand tu devras revivre une seconde fois cette vie pour apprendre enfin de tes erreurs, moi, j’aurai évolué à un autre stade de connaissance.

-         Tu abandonnerais ton petit frère ?

-         Fais Saint-Jacques. Bon sang ! Ca te prendra quoi ? Quatre mois ? Qu’est-ce que c’est que quatre mois dans une vie ? En plus, tous ces imbus de leur personne qui gravitent autour de toi seront ravis : quatre mois pour faire leurs preuves. Sans compter que, enfin, après soixante ans de vie commune, imposée par l’inconscience de nos parents, je serais enfin délivrée du poids de tes niaiseries.

 

***

 

Mathieu était hanté par ces mots. Il avait souhaité aller se faire consoler par sa grande sœur, lui raconter ses peines de petit homme quitté à nouveau par une méchante femme vénale, et tout avait dérapé. Faire Saint-Jacques. Cette antienne ne le quittait plus. Faire Saint-Jacques. Trottiner sur des chemins vieux de centaines d’années. Vivre chichement. Peut-être même demander l’aumône. Dormir où l’on veut bien de vous. Renoncer à tout acheter. Avancer jusqu’où ses pieds veulent bien vous porter. Soit. Il s’en sentait capable. Contrairement à ce que pensait probablement sa sœur, il n’était pas devenu dépendant de l’argent et du confort à ce point. Il pourrait très bien faire ce fameux pèlerinage, aucun problème.

 

Mais vivre uniquement avec soi-même ? N’avoir aucun échappatoire et devoir se regarder en face, jour après jour ? Ne plus pouvoir recourir à aucune illusion permettant d’affronter les vérités enfouies : qui on a trahi sans même le savoir, qui on n’a peut-être pas su aimer assez, les rêves qu’on a laissé de côté, en les regardant pâlir sans s’en soucier, les manques, les vrais manques : d’amour, de vérité ; et puis les échecs, toutes ces petites irritations avec lesquelles on a appris à vivre parce qu’on a appris à les cadenasser loin au fond de la mémoire. Toutes ces choses, ces sales choses, qu’on voudrait mortes, il devrait accepter de les faire revenir à la surface. Pire encore, il devrait les décortiquer une à une, les revivre, encore et encore, suer sang et eau jusqu’à en tirer enfin les leçons. C’était cela aussi, Saint-Jacques. Il le sentait.

 

C’était inenvisageable. S’il jouait le jeu, chemin faisant, il deviendrait dingue. Mis ainsi à nu, il savait qu’il devrait se juger et il pressentait que cela ne lui serait pas favorable. Il risquait de se détester et ça finirait par le tuer. Infarctus ou suicide, peu importait. Le résultat serait le même et Mathieu s’aimait trop que pour décider de se dire adieu. Décidément, sa sœur était complètement folle. L’écouter ne le mènerait nulle part d’autre qu’au désastre. Faire Saint-Jacques. N’importe quoi. Sa résolution était prise : pas question !

 

C’est alors qu’il se souvint de la dernière phrase de Solange :  « Tu sais, il ne faut pas avoir peur : sur le chemin, l’homme que tu tueras, ça n’est pas toi. Tu ne sais même pas qui est le vrai toi, petit frère». Mathieu sourit. Sa sœur était vraiment une sorcière. Elle avait tout prévu. Y compris répondre aux questions qu’il ne s’était pas encore posées lui-même ! Il recopia cette phrase pour pouvoir la relire à loisir. Au bout d’une dizaine de lectures, ce fut une évidence : elle avait gagné la partie. Au plus profond de lui, Mathieu le savait désormais : il irait trottiner sur le chemin de Saint-Jacques, obéissant à l’injonction de sa sœur. Cela avait été toujours comme cela : elle s’avisait de lui faire faire quelque chose dont il ne voulait pas entendre, il faisait mine de résister ; et puis, elle gagnait, par K.O. 

 

Elle lui avait fait faire des choses insensées, comme prendre le cours de philosophie générale à l’Université en lieu et place du prometteur  « Fusions et acquisitions en Asie » que tous les jeunes loups avaient inscrit à leur programme. Il ne savait pas très bien à quoi cela lui avait servi, à part citer trois phrases de Platon ou Schopenhauer en société mais Solange prétendait que premièrement, ça l’avait sauvé un tout petit peu l’espace de quelques mois. Et que secondement, il en restait quelque chose, tapi très loin en lui, mais prêt à revenir au bon moment.

 

Elle avait gagné aussi concernant la Fondation Verte. Là, c’était autre chose. Un gros paquet. Probablement LA réussite de Solange dans le monde « normal ». Un jeune cadre dynamique d’une de ses sociétés avait voulu donner un vernis « durable » à la boîte. L’idée était bonne car elle était dans l’air du temps : rien de tel que de se montrer écolo pour faire consommer les gens. Idiotement, il s’en était ouvert à sa sœur, croyant s’attirer – enfin !- un compliment.

 

-         Tu vas faire de l’argent sur un mensonge ?

-         Pardon ?

-         Tu le dis toi-même : tu vas donner un vernis durable à tes activités. Ca n’est qu’un vernis. Ce qu’il y a en dessous est pourri.

-         Mais Solange, ma parole ! Tu voudrais que je change la face du monde ou quoi ?

-         C’est curieux, hein ? mais oui, figure-toi, je préfèrerais.

-         Mes concurrents aussi, ils préfèreraient.

-         Parce qu’il te reste des concurrents ? Même après toutes ces absorptions ?

-         Très drôle. Oui, j’ai des concurrents. Et ils n’attendent qu’un faux pas de ma part pour me manger tout cru. Mettre mes ouvriers au chômage…

-         Oh, cela, tes actionnaires s’en occupent déjà !

-         Solange, tu m’énerves. Faire du commerce, de l’économie, de la finance, c’est mon job. La vie que je me suis choisie. Oui, je fais du fric. C’est ainsi : je ne suis pas Gandhi !

-         Très bien, enfin, très bien… Mais alors, ne prétend pas être Gandhi.

-         Mais je ne prétends pas l’être !

-         Si, avec ton vernis durable, tu mens. Tu fais croire aux gens que tu as changé. Tu t’imposes comme le grand manitou qui a tout compris et travaille à un monde meilleur alors que tu veux juste plus d’argent, plus d’usines, plus de jouets. Tu n’es qu’un enfant gâté.

 

Ca lui en avait coûté mais l’idée du « vernis durable » avait été abandonnée. Au grand dam de ses proches collaborateurs, il avait reconnu dans une interview publiée dans le plus grand quotidien national que les activités de ses sociétés ne pouvaient pas toutes être respectueuses de l’environnement et que, en contre partie, il créait la Fondation Verte. A chaque gramme de pollution, un gramme de durabilité en échange. On était en plein Grenelle de l’environnement, le grand public avait applaudi. Sauf Solange :

 

-         C’est le minimum, avait-elle décrété. Tu répares ce que tu viens d’abîmer.

-         Et alors ? C’est bien non ? Tu voudrais quoi en plus ?

-         Et bien que tu répares aussi ce que tu as abîmé avant. Il faut rattraper le passé.

-          

Mathieu avait refait une grande interview pour annoncer que la Fondation triplerait toutes les contreparties faites pour la pollution engendrée. Là, ç’en était trop. On le traitait de fou à mi-voix : certes, il avait fait fortune depuis longtemps mais cette position revenait à jeter son argent par les fenêtres. Il pouvait peut-être se le permettre, lui, mais de quel droit risquait-il l’emploi des centaines de personnes qui travaillaient pour lui ? On le disait fini pour les affaires. Il n’avait cure. Solange avait ordonné. L’évidence voulait qu’il lui obéisse. Cela ne se discutait pas ; cela ne s’expliquait même pas. Il se donnait parfois l’impression de n’être qu’une marionnette aux mains de cette femme mi-ange mi-démon. Mais ses épouses l’avaient aussi manipulé. Solange le lui avait souvent expliqué.

 

Il ferait Saint-Jacques. Point. Il ouvrit son PC et se connecta sur « Google ». Aux mots « Saint-Jacques de Compostelle », le moteur de recherche s’emballa. Il y avait des centaines de sites, dont de nombreux blogs et forums où des pèlerins racontaient leur expérience. Il se connecta à l’un d’eux. Et entreprit de « surfer » d’une page à l’autre, d’une réflexion de « Bouga 242 » à une de « Paolo C ». Il se connecta sur le profil de celui-ci pour vérifier s’il s’agissait ou non du célèbre écrivain (Solange l’avait obligé à lire « L’Alchimiste ») mais il ne s’agissait que d’un étudiant fan de l’auteur de « Sur le bord de la rivière Piedra » (autre lecture imposée par sa chère sœur).

 

Il y passa des heures, au point d’avoir le sentiment d’avoir fait mille fois Saint-Jacques. Il avait marché à côté de « Caro » et « Eric » grâce aux nombreuses photos qui illustraient leur blog. Il avait mis ses empreintes dans celle d’ « Antéchrist » qui racontait sa randonnée avec beaucoup d’humour. Tous les autres internautes étaient là, près de lui, qui commentant un paysage, qui rappelant l’histoire de la Jérusalem de l’Occident, qui récitant la biographie que Jacques le Majeur. Il vivait mille vies.

 

Pour la première fois dans son existence, Mathieu Lecapitaine se sentait bien. Ailleurs. Délivré de toute angoisse. Oh, bien entendu, il n’était encore nulle part sur le long chemin de la mise à nu de son âme. Mais il pouvait déjà sentir que faire Saint-Jacques lui était bénéfique. Il décida de mettre par écrit tout ce qu’il ressentait, dès à présent. Il continuerait ainsi jusqu’au jour où il se mettrait en route, et puis tout au long de son pèlerinage. Il se faisait déjà une joie de pouvoir tout raconter dans le détail à Solange. Elle serait fière de lui.

 

***

 

-         C’est curieux, je ne savais pas qu’il avait une sœur, dit Louis, le plus jeune.

-         Il n’en parlait jamais. La souffrance était trop grande, j’imagine, murmura Alexis, de trois ans son aîné.

-         Mais pourtant, il ne l’avait pas connue, non ?, insista Louis.

-         Si on peut dire… Elle est morte alors qu’il n’avait que quelques semaines. Ses parents étaient tellement occupés par ce bébé pleurnichant et exigeant qu’ils n’ont pas prêté attention au fait que Solange soit sortie. Elle s’est noyée dans la rivière, à quelques mètres de la maison, quasiment sous leurs yeux, expliqua Antoine, l’aîné. Ils ne s’en sont jamais remis. Ils ont élevé papa dans le culte de cette sœur trop tôt disparue. Grand-mère l’emmenait tous les jours au cimetière et, quoi qu’il fasse, elle disait toujours que Solange aurait fait autrement.

-         Il lui parlait, se souvint Nicolas. Vous vous rappelez ? Souvent, il murmurait à voix basse et c’était à elle qu’il parlait.

-         Ah bon ? Je n’y avais jamais prêté attention, dit Louis. Je croyais qu’il mettait ses idées au clair.

-         C’est peut-être parce que je suis psychologue, sourit tristement Nicolas. Je m’en étais inquiété. Mais il avait haussé les épaules et m’avait traité d’insolent. Il avait même ajouté : « Si tu savais ce que Solange en dirait ! ». J’ai honte mais je n’ai pas pu affronter ça chez mon propre père : chaque jour un pas de plus sur le chemin de la folie…

-         Pauvre papa, dit Antoine. Il est toujours resté sous la coupe de cette petite fille morte il y a soixante ans.

 

Sur ces mots, le cercueil fut glissé en terre. Après des nuits et des jours sans dormir et manger, perdu dans son imaginaire, quelque part sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, Mathieu Lecapitaine s’était arrêté de trottiner.

 

Personne ne sut jamais ce que Solange en pensait.

16:49 Écrit par Fanny Charpentier dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : spiritualite, saint-jacques, vivre, folie, pelerinage |  Facebook |